‹ L'enfant de la morteChapitre 6 sur 23 · L...,..„,Goo;:;lc · texte numérisé non relu

L...,..„,Goo;:;lc

L'IÎNFANT DE LA MOHTE )8j

>' — J'ai juré à sa mère qu'il n'aurait pas de belle* mère, et je vous artirme qu'il n'en aura pas. n — Qui vous parle de cela?

n — Je ne puis supposer que cela. Vous m'avez appris que je risquais de me tromper, quand je supposais autre chose.

» Ce fut là tout ce que je pus lui dire de plus significatif, de plus méchant. Je suis maladroit devant elle. Je la touchai cependant, moins par mon habileté que par mon elfort visible pour l'atteindre. Bile me jeta, en partant, un éclair de pitié qui signifiait :

» Pauvre homme qui ne sait ni me haïr bien, ni me pardonner I

» Depuis son départ, j'ai un engourdissement de l'esprit, comme si mon esprit avait touché une torpille. Je me suis promené dans le village avec colère jusqu'à la nuit. J'ai fait le tour du manoir pour aviver ma fureur stupide, et après souper je me suis mis à écrire le récit de cette entrevue.,. » Il est évident que cette visite est un avertissement, une menace, une reconnaissance. Elle s'élait fait un allié de son enfant, de ce petit Paul, que j'aurais nommé de même, s'il avait été mon &ls... Ah ! s'il pouvait la trahir, et mettre au fond de cette perversité le rayon, l'attendrisseiSent qui seul serait capable de transfigurer ces vices fanfarons en vertus et ces crimes platoniques en héroïsroes !... »

■ Juillet, 18...

« Aujourd'hui, Raymond a un an. Son père l'a vh trois fois dans l'année qui vient de s'écouler. L'habitude est prise : il me le laissera.

» J'avais bien peur, à la dernière visite, il y a un moisi

» M. de Proville m'avait écrit de Paris, avec une anxiété visible, qu'il voulait embrasser son fils ; que j'eusse à partir, au reçu de sa lettre.

M J'obéis, en tremblant, et pendant tout le voyage, j'avais un battement de cœur effroyable. Je regardais dormir Raymond. J'essayais de m'habitrtep à l'idée d'une séparation brusque. Si on me l'avait repris, je n'aurais jamais fait une démarche pour le revoir. J'aurais ouvert en imagination ce tombeau invisible où s'agite doucement la morts

o,.,..„,Goo;;lc-

qui m'avertit de penser toujours à elle en aimant son fils, et j'aurais mis l'enfant vivant dans cette cage rigide du souvenir où son rire aurait voltigé pour moi avec le mystérieux sourire de sa mère; puis, je serais parti pour l'Amérique, et nul n'aurait jamais su ce que je serais devenu... D'ailleurs, qui se serait inquiété de moi?

• Raymond est fort, d'une santé robuste. Je veux me persuader que c'est moi qui lui ai donné cette force, puisque je n'ai pu lui donner que cela. J'ai congédié la nourrice. Il estplus à moi. Je comprends )a jalousie des mères pour ces allaiteuses qui donnent leurs caresses, comme leur lait, avec une tendresse routinière, et que l'on peut croire malerneiles, tant qu'elles ont l'enfant suspendu à leur seinl » Quand je le berçais trop longtemps, la nourrice me le reprenait, sous prélexle du moindre petit cri. Elle le rassasiait par oslenlation, souvent pour son propre soulagement, et finissait par le forcer, mieux que moi, au sommeil ou à la gaieté.

« J'ai usé de mon autorité de médecin pour le sevrer. De toute façon, j'ai bien fait. Yvonne me suffit, et ma vieille Tipbaine avait pris en haine la nourrice qu'elle trouvait paresseuse, sans s'expliquer que j'interdisais précisément à celle-ci tout autre travail que celui de dégrafer sa robe, à chaque soif de l'enfant. La nourrice garde rancunes Tipbaine, et Tipbaine n'est pas d'humeur à la laisser revenir en visiteuse.

n Oh ! cher petit, je n'avais pas besoin d'imagi* ner un devoir subtil, un héritage pieux .pour t'aimer. Ma reconnaissance devait suffire. Tu me dois

o,.,..„,Goo;:;lc

la vie. Sera-t-elle pour toi aussi vaillante, aussi glorieuse que je le souhaite? Je l'ignore ; mais je te dois ma vie morale ; tu dissipes des rèyes malsains. Ton rire innocent emplit ma chambre de lumière ; il a absorbé dans son rayonnement ces rires ironiques que je voyais passer comme des éclairs et qui faisaient tressaillir l'ombre douce de mon existence.

u Sans toi, je serais retombé I&chement dans cette inquiétude que j'appelais de la haine, et qui n'était que la convulsion d'un amour obstiné h vivre...

» Je ne sais si madame Bournel est restée en Bretagne, ou si elle habite Paris. A chacun de mes voyages, je me suis abstenu de prononcer son nom devant M. de Proville. Mais toutes mes précautions seraient inutiles sans Raymond, qui achèvera de me guérir...

» Le baron avait peur de mourir et avait appelé son flls, comme un dévot eût appelé le confesseur. Il paraît qu'il se porte bien, car il ne sent plus le besoin de se réconcilier, ou plutôt de se maintenir en harmonie avec la morte...

» J'ai été me promener autour du manoir, pour célébrer à ma façon l'anniversaire de deuil qui me vaut ma joie présente. J'ai rapporté des fleurs d'a- ^nc que madame Anne aimait beaucoup, m'a-t-on dit. Le curé avait reçu la commande d'une messe de bout de l'an. Yvonne et Tîphaine, ainsi que les domestiques restés aumanoir, y ont assisté. On croyait que M. de Proville serait venu; mais il m'a écrit qu'il était fort souffrant, en exprimant ses regrets qui ressemblaient à des excuses.

» La Tour esl restée formée. Le bmit avait couru,

venant je ne sais d'où, qu'elle allait Être mise en

vente. Je suis décidé, le cas échéant, à l'acheter,

pour la conserver à Raymond. »

Paris, août 18...

(1 C'est de Paris que je date ces lignes. J'ai apporté avec mol nion cahier provincial. Plus que jamais, il m'est nécessaire, comme confident et comme conseil.

» M. de Pruville me soumet à une épreuve que j'avais vaguement redoutée, pendant plusieurs mois, mais qui me semblait déflnitivement écartée.

» Je vivais dans une sécurité trompeuse... Je me réveille, en présence d'un problème, facile en apparence, difficile et douloureux en réalité.

» Quel cœur vais-je déchirer? Le mien seul, s'il a encore des déchirures à supporter, ou celui de ce vieil homme enfantin qui m'appelle à son aide, pour que je l'installe dans l'abîme, vers lequel un deroier vertige des sens et de l'esprit l'attire 7...

» Il y a trois jours, je reçus une lettre de M. de Proville, courte, embarrassée dans sa demi-page, trahissant une angoisse que j'ai devinée. Il me priait de venir le voir, k Paris, il avait à me consulter.

>i L'équivoque de ce dernier mot ne m'abusa pas réellement. L'appel, je le sentais, était adressé à l'ami, au tuteur volontaire de Raymond. ^

n II s'agissait évidemment d'une consultation morale, et non d'une consultation médicale. Je n'hésitai pas. Il n'était fait aucune mention de noire enfant, dans celte lettre; je l'emmenai. Quand

,.,.„, Goo;

192 L'ENFANT DE LA MORTB d'Elisabeth ? ne puis-je «me récuser et partir ? u Le devoir, sous un aspect simple, logique, brutal, est aussi dirficile à définir qu'àeiécater

u Hier, dès mon arrivée à Paris, après avoir installé Yvonne et l'enfant dans une chambre d'hôtel, je suis allé chez M. de Proville. Il m'attendait avec impatience, dans les transes d'un écolier qui prévoit une mercuriale.

» L'appartement que j'ai vu déjà plusieurs fois, sans le remarquer, me choquapar l'afTéterie de son tuxe.

» Madame de Proville devait donner de la décence, de la simplicité à ces meubles riches. Aujourd'hui, la richesse se voit trop ; on ne prend plus la précaution de la faire servir à l'esprit. Elle est étalée complaisamment, abusivement. Chose singulière 1 la grâce. féminine a disparu, mais un efféminement universel l'a remplacée. Je n'ai pas retrouvé ce délicat parfum qui flottait encore dans la chambre de la morte, quand j'y pénétrai; mais j'ai respiré une odeur à ta mode qui mettait partout une senLeur de boudoir, dans cet appartement d'un vieux mari veuf, redevenu un vieux garçon galant.

» M. de Proville s'habille, comme il babille son intérieur. Sa figure agréable, sans dignité, a pris un air de poupée. 11 a de jolis petits favoris gris, bien peignés, des cheveux accommodés avec soin.

Comme le pied est petit, il est finement chaussé et le^ fait voir :1a main blanche, avec des veines bleues, gesticule mignardement. Il ne manquait au baron que du fard. L'émotion lui en prêtait.

Page 1