Bain, Les émotions et la volontét p
LE TEMPÉRAMENT VOLITIONNEL . 297
héréditaires. L'observation des enfants de deux ans à trois ans nous en montre déjà les différences individuelles. Mais on est plus sûr de les saisir entre cinq et sept ans.
A cette époque, la volonté s'applique à des mobiles plus manifestes et à des fins plus précises ; on est donc moins exposé à confondre les actions entreprises et continuées par choix délibéré et résolution persistante avec les manifestations des désirs passionnés et des volitions impulsives On voit en jeu une volonté trop parfaite pour qu'on puisse en supposer les qualités acquises. Ainsi, dans la petite histoire suivante, dont Arago a été l'auteur et l'historien, on doit reconnaître un fonds primitif de décision volontaire, que l'imitation a pu seulement exciter à se révéler. Je regrette de n'avoir pas le livre * sous la main pour reproduire le récit tout au long.
En voici la substance. Le jeune enfant habitait un village de frontière, où logeaient souvent des soldats. Exalté par leurs récits, on était obligé de le surveiller pour l'empêcher de les suivre. Il vit un jour déboucher sur la place de l'Église quatre cavaliers espagnols, commandés par un brigadier, qui avaient passé la frontière et s'étaient égarés. L'enfant court s'emparer d'une pique oubliée chez lui par un soldat français, va droit au brigadier «t le frappe de sa pique. Il allait payer cher son action audacieuse, si l'on n'était venu à temps pour le sauver. Voilà bien le germe d'une courageuse et forte volonté, qui ne pliera plus tard ni devant Fém^te menaçante, ni devant le crime triomphant.
Si l'on veut bien comprendre la nature de la volonté chez un enfant, il est bon de chercher d'abord, d'une manière générale, les mobiles auxquels elle obéit de pré-
i. Notices hisioriqiies.
férence. Plusieurs causes rendent cette détermination assez difficile. La promptitude des organes à obéir à certaines émotions, la persistance de Taction, dépendent souvent des dispositions toutes physiologiques du moment, de Tétat de repos ou de fraîcheur des nerfs et des muscles, de l'heure où se fait Fexpérience, 11 faut donc, pour trouver une moyenne à peu près exacte de la susceptibilité et de l'énergie volitionaelle, répéter les expériences et les varier. Il faut, de plus, se garder de p cndre pour indices du tempérament volitionnel les voulions suscitées par les émotions les plus intenses. Pour la facilité de la volition, ce sont les mobiles de moindre tonalité qui peuvent fournir les indications les plus sûres. Quant à la persistance de Ténergie volontaire, elle résulte moins de Tinfluence relative des émotions que de la puissance dldéation, de réflexion et d'inhibition cérébrale, les 'dispositions générales de l'organisme étant supposées les mêmes. Les tempéraments plus actifs que volitionnels entrent en mouvement et y persistent, passivement en quelque sorte, sous 1 impulsion d'une volonté étrangère ou sous l'empire de l'habitude.
Montrons par deux exemples pris dans la même famille la différence qu*il y a entre une constitution active et une constitution volitionnelle. Un enfant maladif vient de passer trois ans à la campagne, soumis à cette éducation rustaude dont parle M"* de Sévigné. La vie au grand air, les jeux et les exercices des champs, ont développé ses forces et son adresse physiques, tandis que son instruction est restée tout à fait en arrière. Il a l'œil et la main à tout, dispos, entreprenant, alerte, capable même de persévérance dans les travaux analogues à ceux auxquels il est accoutumé. Mais, en présence des actions nouvelles ou un
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peu difficiles, qui demandent du choix, de la réflexion et une certaine délibération, il montre la plus grande inaptitude. Sa volonté passive est aussi mal conditionnée dans ses mobiles et dans ses motifs que sa volonté active. Il a une force d'inertie plutôt que d'endurance, par rapport aux douleurs avec lesquelles il n'a pas fait connaissance. Il tombe de son long sur le parquet ou sur le chemin caillouteux, il se heurte la tète contre la galerie de Tescalier^ il s'échaude eà maniant un fer à repasser, il s'écorche les mollets et les mains en dégringolant du haut d'un cerisier, et il rit bonnement de to^ut cela.
Mais voici qu'il a violemment souffert d'une dent pressée de tomber ; il se désole et croit tout perdu, comme certains paysans, durs au mal qu'ils se font, mais douillets à ne pas y croire pour certaines douleurs de nature. [1 s'est à grand'peine décidé à laisser attacher un fil à la racine de sa dent ; les larmes aux yeux, quand on vient voir si la dent est partie, et l'encourager à la secouer, il tire, mais moralement sans doute, comme le faisait l'illustre Balzac €n pareille circonstance. Une demi-heure et une demiheure s'écoulent, et il n'y a rien de fait. Il se décide enfin à tirer pour tout de bon, en voyant son frère rire de lui aux éclats.
Celui-ci, âgé de neuf ans, bien élevé, intelligent et sérieux, écoute volontiers les raisons de faire ou de ne pas faire qu'on lui donne. Quand il a une dent branlante à chasser de son alvéole, il n'y va pas à demi : pas de fil à tirer ; ses doigts font mieux l'afiaire ; il tourne et retourne le méchant petit os jusqu'à ce qu'il cède.
Pour sa première dent, il s'était laissé mettre un fil ; et, comme on lui avait dit qu'il abrégerait sa soufi*rance en s'y mettant gaillardement, et, un peu aussi, par vanité,
pour faire lui-même cette besogne importante, il eut vile fait d'amener la dent.
Si le développement spontané de la volonté raccroit quand elle est née forte, l'éducation, qui influe bien en quelque façon sur ce développement, peut-elle faire quelque chose pour sa faiblesse originelle ? Voyons d'abord ce que certaines expériences, qui continuent l'éducation de Tadulte, font pour développer chez lui quelques-unes des qualités de la volonté.
Un grand homme d'État disait (le mot est bien connu) d'un de ses anciens collègues de la Défense nationale. « Comme intelligence, c'est un philtre; comme caractère c'est une nolonté. i Ce jugement, très flatteur dans sa première partie, a été malheureusement bien justifié dans sa seconde partie. Le ministre dont il est ici question montra, dans une circonstance très grave pour son pays, une irrésolution qui ressemblait à une abdication de la Volonté. J'ajoute, entre parenthèse, que le» hommes d'étude et de méditation, les professeurs, les médecins, les ingénieurs^ ont en général beaucoup à faire pour leur éducation politique, plus, par exemple, que les avocats, les industriels, les hommes d'afi'aires, tempéraments fortifiés et assouplis par leur expérience pratique, intelligences pour qui la parole esl.un instrument d'action plutôt qu'un moyen d'expression. Eh bien, ce ministre, incomparable pour la sagesse des vues et la netteté de l'exposition, éclairé sans doute par une dure expérience, plus libre peut-être dans son initiative, ou mieux favorisé par les circonstances, a su depuis si bien concilier la prudence avec la décision et la fermeté, a montré, en un mot, une volonté si heureusement qualifiée que le grand homme d'État, s'il vivait encore, l'applaudirait avec enthousiasme.