‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 12 sur 107 · MÉMOIRES DIVERSES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DIVERSES

quatre ou cinq élèves aptes à tout faire. Celles-là, tout étaitde leur compétence: sciences, lettres, dessin, musique, travaux d'aiguille. Pour le plusnçrand nombre, les 'aptitudes (naturelles ou acquises) étaient fort inégales. Beaucoup apprenaient avec une facilité prodigieuse, séance tenante et comme en se jouant, des morceaux de prose ou de vers, quand elles ne pouvaient retenir les plus simples règles de grammaire. Il y avait des catégories bien tranchées -.morceaux appris par cœur, pas de raisonnement; les mathématiciennes apprenant difficilementde mémoire et devant étudier les leçons la veille pour les savoir. Du reste, les nulles, comme les bonnes tètes prêtes à tout, ne faisaient aucun effort, et celaaurait bien suffi pour expliquer leur nullité. A cette époque, et même beaucoup plus tard, le cas du père Hardouin se montrait fréquemment : mémoire san5 jugemeni. Tellp élève qui avait récité tout d'un trait un chant deBoileau, la tragédie d'Esther ou d*Athalife, ne répondait que sdtlises si on lui demandait la moindre explication. Sans revenir sur la discussion faite ailleurs de ces inégalités d'aptitudes, je dirai seulement, encore une fois, que la nature a bon dos, et que nous la chargeons souvent de nos fautes et de nos négligences. Une culture vraiment sérieuse des facultés devrait les comprendre toutes; elle devrait supposer que la mémoire intégrale est formée de mémoires partielles, qu'elle embrasse tout à la fois la mémoire des mots, celle des formes, celles des conceptions, des jugements et des liaisons d'idée. Le fait est que parmi l^s jeunes filles dont il est ici question ces disproportions choquantes entre les divers genres de mémoire, comme entre la mémoire récitative et le jugement, se rencontraient plus souvent chez les élèves venues d'ailleurs que chez les élèves restées depuis leur enfance à la

pensioo et dont Téducation scolaire n'avait pa» été eon trariée par l'éducation de famille,

La némoire, dont les manifestations scolaires sont rangées dans une classera part et fortélevée, a un rôle non moins important dans le ressort des manifestations émotionnellesy éthiques et mécaniques* Il y a des mémoires comme des aptitudes affectives, a Sous le rapport du cœur on naît cela, et pas autre chose, me disait la directrice du pensionnat dont il est ici question. Une petite vaniteuse à six ou sept ans sera une grande vaniteuse. Une petite fière et or^;ueilleuse promènera eamorgue et sa grandeur au-dessus des badauds* Une paresseuse, une malpropre le seront toujours. Une jeune 8Ue dissipée a tous les instincts d'une courtisane^ dont elle a déjà les maniérés et les poses. , Tout eela arrive fatalement, si des leçons sévères ou quoique grand amour ne se jettent pas à la traverse. Mes anciennes élèves, mes anciennes compagnes, je les retrouve à trente ans les mêmes qu'à quinze ans, qu'à huit ans : lune sensuelle, aimable, aimée, parce que Ton ne la redoute pas; l'autre, esprit étroit, cœur banal, lectrice infatigable et point romanesque de romans ; celle-ci amie du luxe et du confort, mais de mœurs sévères, rigide dans ses censures; celle-là grincheuse et avare, sage par avarice; une autre enfin, complaisante et généreuse, à quinze ans l'ange des petites, à vingt ans sœur de charité; du reste» cruelle pour les animaux, comme tous les dévots, si j'en excepte le bon saint François d'Assise. » Assurément nous avons mille exemples de personnes que leur volonté ou das circirconstances extraordinaires ont rendues tout autre chose que ce qu'elles paraissent destinées à être toute leur vie. Il n'en estpas moins vrai que, surtout pour les femmes, étant donné PéducaHon toujours en vigueur, la thèse de la sa*

MéMOIRE raATÏQUE iVl

vante î isliiutrlce est plus facile à contredire qa'à réfutur, On^reàte le plus souvent ce qtie l'on est, sauf à s'échapper de son caractère de temps à gutre, â se donner une enve* ^ loppe d'emprunt, comme les ambitieux, jles amoureux, les sages, les hypocrites, pour plaire à quelqu'un, à des foules, à soi-même, pour tromper soi ou les autres. L'habitude, qui est une mémoire artificielle, peut affaiblir, sinon supprimer la mémoire héréditaire, par rapport aune émotion, et augmenter l'intensité d'une émotion contraire. Dans quelles limites, c'est ce qui n'a pas encore été mesuré avec précision.

Je dois dire aussi quelques mots de la mémoire propre aux acquisitions mécaniques. Bain range ces dernières parmi les acquisitions intellectuelles: il a raison, et j'estime, avec Rousseau et tant d'autres, qu'on ne leur fait pas une place | suffisante dans l'éducation dite libérale. Un agriculteur^ un ouvrier entendus dans leur métier se montrent fins et sensés en mainte matière où des savants, des littérateur*, des artistes seraient d'une affligeante nullité» C'est qu'ils ont inconsciemment cultivé certaines sortes de mémoire$ ndn moins précieuses que celles de faire des vers, d écrire des romans, voire des romans de philosophie, et de résou» dre des problèmes mathématiques. Otez pourtant de la tête même des paysans et des ouvriers que leur mémoire à eux est infiniment inférieure à la nôtre! Toujours dans l'institution de demoiselles dont jai déjà beaucoup trop parlé, j'ai connu une malheureuse fille qui récitait admirablement, comme un moulin, une lois partie, toute Vffistoire de France de Magin. Or, quand il fallait en arriver à l'analyse et â l'interprétation du texte, Marseille avait été fondée six cents ans après Jésus Christ ; Jésiis-Christ était né aprcslc commencement de l'ère chrétiennne; les» Anglais

i^ L'ENFANX DE TROIS A SEPT ANS

avaient porté leprotestantisme en France; la Vallière était Fépouse de Napoléon; nos soldats avaient considérablement souffert au passage du Golgotha. Sur la diplomatie, la politique des traités, la philosophie de Thistoire, l'enchaînement des faits, les progrès des arts et de la civilisation, les chats de Tinstitution en auraient remontré à cette pauvre fille. Que voulez- vous? Ses parents, rustres enrichis au commerce des blés et du bétail, avaient l'ambition de faire d'elle une institutrice. Et notez qu'aux champs, à la ferme, aux marchés, elle se montrait entetidue à tout, aux soins c^fi ménage, à rélevage des moutons et des bœufs, à la couture, aux calculs d'économie, aux transactions et aux échanges. Je me demandais quel pédagogue attardé avait pu fausser à tel point et pour la vie ce que cette jeune paysanne avait d'intelligence naturelle^ en développant en elle outre mesure la mémoire des mots et des dates, sans rien faire pour les autres mémoires, pour les plus essentielles.

Le préjugé qui fait sacrifier aux mémoires de^luxe le3 j mémoires utiles, les mémoires pratiques, est aussi enra- ' ciné, je le répète, chez les ouvriers que chez les paysans, ; et j'ajoute que chez les gens officiellement chargés de cultiver les premières chez les enfants, et qui n'ont pas eu le loisir d'en cultiver d'autres pour eux-mêmes Voici un garçonnet de cinq ans et demi, peu avancé en fait d'instruction scolaire. Il sait tout au plus ses lettres, il n'a aucun goût à lire: il est vrai que sa chétive santé l'oblige souvent à manquer la classe, et que sa maîtresse n'exige pas beaucoup de ce petit être pâle et souffreteux. Son père, ouvrier intelligent, felativement instruit, voit un effet d'hérédité dans le peu de goût que son enfant montre pour l'instruction. « Ni ma mère, ni moi, dit-il, n'avons ja-

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