‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 14 sur 107 · MÉMOIRE ET ASSOCIATION · texte numérisé non relu

MÉMOIRE ET ASSOCIATION

On peut aussi amener, par un excès de travail intelleci uel, une hypertrophie^ bientôt suivie elle-même d'une atrophie de cette faculté. Une très intelligente jeune fille, surmenée par sa mère, s'était tellement fatiguée à apprendre par cœur à fortes doses qu'un jour vint où sa tête ne put plus unir deux idées. Elle ne pouvait plus réciter môme la table de multiplication sans se tromper. Une courte maladie interrompit à propos ses veilles prolongées quelquefois jusqu'à trois heures du matin. Elle se présenta, convalescente et reposée, aux examens du brevet de capa- 'cHé. Elle y fut radieuse comme une étoile, suivant la poétique expression d'un de ses juges, qui se sont longtemps souvenus des réponses de cette charmante enfaqt. Ce ne fut qu'une lueur et qu'un relèvement passager : le cerveau était décidément ruiné. Quelques efforts de plus, qu'aggravèrent les pratiques d'une hallucination mystique, achevèrent de détraquer la machine. Elle mourut phtisique à vingt ans, après avoir donné des signes très caracté- Tisés de manie religieuse. Le travail et la dévotion à outrance, c'était trop d'un mal pour briser cette délicate J organisation.

Résumons. De cinq à sept, ou plutôt à huit ans, la mémoire, ou l'ensemble des mémoires propre à chaque enfant, prend en général un accroissement notable. C'est surtout la facilité et la ténacité qui progressent à cette époque. Dès la sixième année, les différence» individuelles se sont accusées. Toutes les qualités de la mémoire, la fidélité et la précision y comprises, semblent avoir donné leur mesure de la ' dixième à la douzième année. On pourra apprendre un plus grand nombre de choses, se les remémorer plus aisé* ment, confier à la mémoire dès perceptions plus nettes, des observations mieux faites : on n'en, aura pas pour cela

des souvenirs plus précis^ et Toa sera souvent obligé de compenser par artifice ces défauts originels de la mémoire. Tel fut Rousseau, et tel, si j'ose le dire, suis-je un peu moi-même. Écoutez Tétrange confession du plus éloquent des écrivains : « Deux choses presque inalliables s'unissent en moi, sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez'sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende : je fais d'excellents impromptus à loisir; mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille... ^» Du reste, ce qui importe le plus, et Rousseau l'avait, ce qui importe plus que la facilité à retenir et à retrouver, c'est la ténacité. On s'accorde à croire que ceux qui apprennent vite oublient aussi fort rapidement. Gela parait vrai pour les capacités moyennes. Il en est d'elles pour la mémoire comme il en est des corps à l'égard delà chaleur : vite reçue, la chaleur se perd vite ; lentement acquise, elle est longtemps gardée. Les écoliers se divisent, sous ce rapport, en bons et en mauvais gardiens des notions acquises. On peut, tout le monde le sait, obvier par Ja répétition assidue au défaut de ténacité. Le remède, quelque effet qu'il puisse avoir, réside, en somme, dans l'attention volontaire. Les. mémoires prodigieuses, ou simplement excellentes, sont généralement en rapport avec une grande force ou facilité d'attention. On apprend et on reproduit par un efl'ort d'attention qui est plus ou moins agréable, qui coûte plus ou moins. Legouvé dit quelque part qu'il voulait faire un

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