Delbœuf, Bévue phil.y avril
2. On sait que Bain voit dans la similarité Tun des deux grands principes de toute association. M. Brochard, in lievue phiL, t. IX, et M. Rabier, dans ses Leçons de philosophie^ Psychologie^ p 187, ont montré le déraut de celte tliéorie. {< S'agit-il, dit M. Kubier, d'une ressemblance de fait? Cette ressemblance de Tait n'existe pas avant la réalisation des deux idées, qui, une fois réalisées, se trouvent être semblables; la ressemblance n'existe pas avant les semblables, mais après. Donc, tant que l'uiie des deux idées seulement est donnée dan» Vesprit, cette ressemblance à venir n'est rien encore; donc, n'étcnt rien, ei\e ne peut avoir aucune vertu pour susciter la seconde idée. S'agit-il de la perception d'une ressemblance ? Cette perception suppose évidemment la perception préalable des deux termes entre lesquels est reconnue la ressemblance. Donc, tant qu'un seul des termes est donné, cette perception n'existe pas; donc, clic ne peut avoir la vertu de susciter le second terme, j»
Nous pensons, a dit Stnart Mill, par parties de concepts. Autrement dit, il suffit, pour qu'une image en évoque, une autre, qu'elles aierft une partie commune. Cette partie commune a le pouvoir de réveiller tous les éléments qui lui ont été associés dans les diverses expériences où elle s'est reproduite. « Ainsi s'expiquent toutes les associations par ressemblance^ qui rapprochent, en vertu de la loi même de contiguïté, grâce à Tidentité de Tune des parties composantes, des choses que l'expérience n*avait jamais rapprochées. » De là tout le dé>'eloppement infiniment varié de la pensée poétique ou scientifique. De là cet entrecroisement infini des idées s'irradiantdans le cerveau, t sphère intellectuelle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». — t Si une idée peut évoquer non seulement celles qui, de fait, se sont rencontrées avec elle dans la conscience, mais toutes celles qui ont avec elle quelque rapport de ressemblance, quelle est l'idée qui ne pourra (suggérer n'importe quelle autre idée? Qu'on cherche, dans la multitude de nos idées, deux idées qui n'offrent pas quelque caractère commun : on n'en trouvera point. Dans le monde, comme dit Pascal, toutes choses s'entretiennent par des liens naturels et insensibles ; de même, dans l'intelligence, qui n'est que la réflexion du monde dans la conscience, s'entretiennent toutes nos idées. — L'idée d'un ciron et l'idéç d'une étoile enferment l'une et l'autre les idées d'étendue, de forme, d'infinité en petitesse ou en ^ grandeur, etc. , et voilà pourquoi Pascal, dans un passage célèbre, a pu associer ces deux idées, et se figurer l'étoile comme un ciron au regard de l'immensité, le ciron comme un système d'étoiles au regard des infiniment petits qu'il peutenfermerencore.Entrel'idéed'unhommeet celJe d'une feuille d'arbre, il y a en commun, outre les idées de gran-
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deur, de forme, de matière, etc., celles d'organisation, de vie, de mort, etc., et voilà pourquoi Homère associant ces idées a pu dire : c Les générations des hommes se succèdent comme celles des feuilles. » — Quoi de plus distinct, de plus hétérogène que les deux mondes de retendue et de la pensée? Ces deux idées sont comme les deux pôles extrêmes de la conscience : pourtant, entre ces deux mondes, existent encore, sinon des ressemblances, du moins des analogies qui permettent à notre pensée de passer sans cesse de Tun à Tautre (comparaison, métaphores, allégories, etc.). Le remords évoque l'idée d'un aiguillon ou d'un fouet vengeur; la sympathie, Tidée d'un lien ou d'une chaîne, ett. — D'une façon générale, on peut dira que deux choses absolument hétérogènes ne peuvent faire partie ni d'un même monde, ni d'une même conscience, ni d'un même monde, puisqu'elles n'auraient entre elles aucun rapport; ni d'une même conscience, puisque cette consci<;nce ne pouvant jamais passer, soit immédiatement, soit par une série quelconque de moyens termes, de l'une à l'autre, se trouverait par là même comme coupée en deux^ »
D'expériences en expériences, de corrections en corrections, le jugement de ressemblance en est venu à fonctionner avec une rapidité telle que plusieurs philosophes ont pu y voir une suggestion primitive, et non la seconde phase d'une suggestion. Quel spectacle merveilleux pour un savant doublé d'un poète^ s'il pouvait tenir dans sa main et faire jouer tout à la fois toutes ces innombrables idées, dont les fils ténus et serrés s'unissent sans se confondre dans une petite tête de cinq à six ans! Aussi n'esl-il pas de
a: E. Rabicr, loe. cit. p. Sii.
plus fascinante récréation pour nn père instruit que de voir tous ces rapports analogiques se réfléchir, avec une richesse infinie, dans le' langage et jusque dans la physionomie de l'enfant. A six ans, Tanalogie a considérablement avancé le développement même scientifique de sa pensée. Une foule de jugements gétiériques lui sont aussi familiers que ces jugements si généraux qu'on a pu les dire universels. A trois ans, il appelait arbre tous les arbres indistinctement, sauf peu t-ôtre un ou deux qu'il connaissait sous leurs dénominations propres. A quatrejeins, tel couple d'images représente pour lui un acacia, un platane, un peuplier, un chêne, un cerisier, un figuier, une vigne, un noyer, et de plus le type ou l'être arbre. Voulezvous savoir que de notions disponibles l'éducateur trouve dès lors pour façonner l'enfant à la science, pour le mener du connu à l'inconnu, des acquisitions antérieures à des conceptions nouvelles? Il suffit de jeter les yeux sur une page d'un livre fait pour les enfants par un savant même. A coup sûr, cet enseignement scientifique, bien que destiné aux élèves de nelif à onze ans, est à la portée de la moyenne des enfants de six ans, rompus aux leçons des choses:
• Animaux a os et animaux sans os. Oui, il faut faire comme les savants, et mettre tout cela en ordre. Eh bien, les savants ont d'abord remarqué qu'un très grand nombre d'animaux ont des os dans l'intérieur du corps, tandis que d'autres animaux, aussi nombreux que les premiers, n'en ont pas. Ainsi un homme, nous l'avons déjà vu, a des os, un cheval aussi, un poisson aussi, une poule aussi, et de même un serpenl, une grenouille; tandis qu'une limace n'a pas d'os, m un hanneton, ni une écrevisse, dont la peau seule est dure. Cela fait donc déjà deux grandes catégories : les animaux à os et les animaux sans os. On np-