‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 21 sur 107 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MÉMOIRE ET ASSOGIATIO:?

(Suite)

Les suggestions verbales jouent un grnnd rôle dans nofeic développement intellectuel et moral. Un enfant de cinq ans me disait : t J'ai lu peut-être dix-neuf fois La toute petite. Je sais ce livre presque par cœur. — Tu relis ainsi les livres qui font fait plaisir, luidis-je? — Oui, mais ceuK qui m'ennuient, ou que je ne comprends pas, je les laisse de côté; c'est pour plus tard. — Tu les comprendras plus tard? — Eii oui, parce que je saurai plus de mots. • Pour i*enfant, pour l'ignorant, savoir beaucoup de mots, c'est être savant. Cette idée n'est qu'à moitié fausse. Dès que l'enfant possède tant bien que mal notre langue, apprendre des mots et les appliquer aux objets, c'est pour lui tout uni II doit être extrêmement frappé de cette facililé de passer des mots aux idées et des idées aux mots, qui fait les Cins les substituts des autres, à tel point que pour M. Taine les idées ne sont que des mots. Cette facilité entraîne bien des inconvénients, à côté de très grands avantages. Les signes, qui n'ont de valeur que comme symboles, ne sont que trop facilement considérés à part des objets avec lesquels ils sont en relation. En parlant,

en lisant, en écoutant, tout le travail intellectuel se réduit souvent pour Tenfant à la rapide intuition des mots. Ajoutez à cela rimparfaite organisation du cerveau qui rend l'esprit plus propre aux fonctions d'acquisition qu'à celles d'élaboration, et l'on comprendra que l'enfance soit, avant tout, mais non exclusivement, Tâge des acquisitions verbales, comme, en général, de toutes les acquisitions sensibles'.

L'enfant qui sait quelques centaines de mots, d'un sens net et précis, possède déjà par le fait un joli bagage Scientifique. Qu'est-ce que comprendre? N'est-ce pas, pour celui qui écoute, mettre des idées nouvelles sous des mots connus, et pour celui qui observe, appliquer h des faits nouveaux des idées jamais bien déterminées sans des mots prononcés à haute voix ou intérieurement figurés 8ur les organes de la parole? Comprendre, en somme, c'est toujours mettre des mots sur des idées, ou des idées sous des mots. Or, tant qu'une longue habitude ne nous a pas mis en état de passer tout d'un coup et sans effort des mots aux idées, et réciproquement, ces suggeaLions id.éo-verbales se produisent mal et sans effet utile. « Le^ réflexions que nous trouvons toutes simples aujourd'hui, dit M. Victor Ëgger, enfants, elles auraient fait honneur à notre saga-

4. Les expériences psychométriques OQt démontré l'importance et la fixité de ces lointaines associations. Sur i^i associations de mots et d'idées, dont M. Galton a pu déterminer l'époque de formation, II a trouvé que 48 remontaient à l'époque de sa jeunesse, et il a remarqué en même temps que leur répétition était plus fréquente que celle '^'associations plus récentes réveillées par les mêmes mots (Revue phU. déc. 1879, p. 678). Wundt a confirmé les expériences de

. Galtoi^. Ayant divisé sa vie en trois périodes, enfance jusqu'à 46. ou 17 ans, jeunesse de 17 à 25, et période postérieure, il a trouvé sur

- M associations 35 pour la première période, 14 pour la seconde,. 5 pour la troisième, ce qui donne 57 0/0, 32 0/0 et 11 0/0. {Bévue phil.

' mai 1882, p. 638.) ' '

M^MOIRG VERBALE ?9

cilé* », autrement dit, h la facilité, à la justesse et à Ta* propos de nos suggestions idéo-verbales. Si Ton voit l'enfant parler et penser souvent à tort et à travers, c'est parce que cette précieuse habitude lui manquCj ou que, soit précipitation, paresse, passion ou distraction, il laisse de la mettre à profit* Il ne prend pas la peinie de trouver pour de nouvelles idées de nouvelles combinaisons de mots, ou bien sa débile attention ne sait pas résister à Tentraînement de quelqu'une des séries d'idées ou de mots proliférant dé celles qui sont en jeu dans le moment actuel, c Plus on est jeune, plus l'expression première est incomplète €t inexacte...; moins la parole peut aider la pensée, plus on cherche ses mots, moins vite on les trouve, mains appropriée ils sont à rendre les découvertes de la pensée *. »

Nous voyons combien la mémoire verbale importe, soit pour le rappel, soit pour Tintellignce, soit pour la combinaison des idées. L'idéal serait peut-être que la mémoire des mots et celle des idées ou des objets marchassent du même pas. Tout au plus est-il possible, comn^e l'a dit Bain, qu'elles marchent ensemble. Il s'en faut, dans la réalité, que cet accord soit jamais bien parfait. La mémoire des choses a de beaucoup précédé colle des mots, et même alors que Tenfant est soumis aussi complètement que possible aux infitiences de notre langage et de notre éducation^ ses observations personnelles, c'est-à-dire les trois quarts au moins do ses acquisitions durables, se font, on peut lo dire, sans le secours du langage, t Les enfants, ditBossuet, conçoiventbeaucoup dechoses qu'ils ne savent pas nommer, et ils retiennent beaucoup de mots dont ils n'apprennent le sens que par l'usage. » Le développement

i, La Parole intérieure f p. 217, 8. Ibid.y p. 2â7.

de la pensée et celui du langage se font, chez l^enTant, dans une large mesure, indépendamment Tun de Tautre. Il y a toujours moins de mots que dldées, et même d'idées bien nettes et bien classées, dans l'enfant de cinq ou six ans don": le vocabulaire est le plus riche. Les deux genres de mémoire dont nous parlons sont d'ailleurs inégalement répartis par la nature ou l'hérédité, et inégalement favorisés par le milieu et par le genre d'éducation. Il n'en est pas moins vrai que, dès le premier âge, ces deux sortes de mémoire coexistent et progressent simultanément ou séparément. La conclusion naturelle est que Ton doit donner un égal soin à la culture de l'une et de l'autre. S'ensuit-il que ces deux formes de la culture intellectuelle ne puissent pas, à cer-~ tains égards, se faire àpartl'unede l'autre, et que la mémoire des mots, dans l'intérêt même des idées, ne soit pas susceptible d'être développée pour elle-même? La question a son importance.

On sait que M. Bain a fait, dans l'éducation, une grande part à la mémoire verbale. L'âge de six à onze ans est même pour lui l'âge des acquisitions verbales. Il y a, pense-t-il, beaucoup de choses qu'on peut apprendre sans les avoir bien comprises. « Il faut, dit-il,, profiter de cette phase où l'esprit retient facilement les mots, pour y planter certains jalons qu'il est moins facile de planter plus tard. » Ces connaissances par provision seront, par exemple, les définitions, les maximes, les théorèmes, les détails géographiques, les règles d'arithmétique, que sàîs-je encore, des contes, des hymnes, et, plus particulièrement, les acquisitions linguales, ou les rapports fondamentaux entre les mots et les choses. Pour, peu que cela ne soit pas dépourvu d'un certain intérêt, on peut l'apprendre sans le comprendre. Il y a toujours là quelque chose pour l'intel-

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