‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 25 sur 107 · EXCITANTS DIS LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

EXCITANTS DIS LA MÉMOIRE

que je ne puis chasser» Tout en moi se transforma en appétit sensuel, tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer *. » N'est-ce pas là une de ces obsessions intenses et tenaces, comme chacun peut en exhumer de sa mémoire d'enfant, désir terrible et implacable, supplice bien supérieur à celui qu'a imaginé Dante, et qui consiste à passer d'un cercle glacial à un cercle torride, deux impressions atténuées, ne serait-ce qu'un moment, par leur contraste même?

En dehors de ces cas, on peut le dire, d'une intensité exceptionnelle, on voit que les émotions modérées, et surtout agréables, sont celles qui favorisent le mieux le réveil des idées, t Nous devons conserver davantage, dit Bain, tout ce qui aide et soutient l'énergie nerveuse *. » Or, les passions tristes, dont la peur est le type exagéré, ont un effet plutôt déprimant qu'excitateur. La peur, par la contraction des vaisseaux, entraîne une accélération du pouls et de la circulation dans le cerveau; mais par ses effets sur les viscères et les capillaires, elle nuit considérablement au travail psychique. Elle fait subir au système nerveux une série de déperditions considérables, et dans ce trouble général de toutes nos activités mentales, elle ne permet guère à l'attention d'autre office que celui de se concentrer sur un seul et même objet. Je ne crois même pas que cet afflux du sang au cerveau, que la peur amène, produise la rapide et synthétique succession de souvenirs dont quelques médecins et psychologues nous ont parlé. Si les faits cités étaient absolument vrais, des personnes sauvées d'une mort certaine auraient vu, en un moment, quaijd l'asphyxié commençait ou que le train avançait,

i. Fromentin, Un été dans le Saharay p. :283. 2. Les ÉmoUons et la volonté, p. 90.

M l'ënpant de trois a sbr ans

«leur vie entière dans ses plus pelits ineldents* k J*assuFQ que m^étant trouvé, pour mon compta, dans des cireonsi' tances analogues, rien de tel ne m'est arrivé. J'ai failli me noyer trois fois et, dans ces instants fatals, je n'ai jamais eu que des impressions d'actualité. Un autre cas se rap^ porte au premier combat où Je me^uis trouvé. Je dois dire loutd*abord que lo combat ayant duré plusieurs heures, il ne me semblait pas avoir duré plus d'une heure ; pourtant, bien que la notion du temps eût reçu dans mon esprit cette grave atteinte, rien de ce que j'avais vu, entendu, fait^et dit pendant la lutte n'avait échappé à ma conscience. J*en conserve encore des souvenirs très précis. Mais voici le point le plu^ important de raffaire. Je me trouvais, avec une partie de ma compagnie, à la lisière d'un petit bois formant une sorte de talus à l'intérieur. Notre sous>lieutenant et son ordonnance, ayant sans doute eu l'imprudence de regarder au dessus du talus qui nous protégeait, avalent eu leurs tètes fracassées par deux balles. En ce moment l'idée me vint de dire mentalement adieu A tous les miens : je m'aplatis contre terre et, les mains sur mes yeux, j'essayai d^évoquer ces chères images. 11 ne me fut pas possible de les fixer dans mon esprit ; ce qui me rendit furieux, et je rechargeai fiévreusement mon chassepoL La crainte et tous les sentiments tristes, quand ils sont modérés, peuvent exciter la mémoire. Mais, très souvent aussi, ils l'enrayent. Un petit enfant de cinq ans et demi, point menteur, s'entend demander, au retour de classe, si) n'a pas eu des bons points. — Non, pas aujourd'hui. — Alors, tu as dû avoir des mauvais points? — Oh! je n'eu

1. V. Taine, Vlntelligence, et Rihot, les Maladies de la mémoire, p. ^il. Ce dernier estime qu'il y a, d«us ces récits, une part à faire à rcxagération.

MÉMOIRE liMOTlONNSLLE ' 4^

sais rien. Comment veux-tu que je le sache, puUqaon'ne: me les donne pas? t L'enfant avait entendu le maître 4iiré qu'il lui marquait des mauvais points, mais la peur d*ètr& grondé, ou le regret do n'avoir pas eu de réoonâpensc,. rerouraient en ce moment ce souvenir. En eQTet, son pore»» quelques instants après, lui ayant dit : € Oh! tu ne oie dis f)as tout ce qui s'est passé en classe^ mjBiis je le sais, » aus^ sitôt Tenfant, mis sur la voie, raconta la fait dans tous ses détails. L'enfait se souvient asseï mal, en général, de ce qui, sans beaucoup l'affliger, l'a laissé froid et ennuyé; el cela- surtout, parae que l'attention, cette pourvoyeuse! d^idées, s'attache à ce qui flatte et se détourne de ce que contrarie nos goûts, nos penchants et nos habitudes. Quand il y va de son plaisir ou de sou repos, Tenfant oublie le plus innocemment du monde ses promesses les plus fobmieltes^ U a même souvent conscience de son irresponsabilité rela^ tlve. Un enfant de quatre ans fut obligé à promettre de ne pas faire une éhose dont l'interdiction le chagrinait iort. « J^obéirai, dit-il à son pèr6> mais pou'rquoi me faire pro# mettre de ces ohose$4à? Tu sais bien que de telles pitjf messes, comme tu dis, ça entre par une oreille et ça sort par l'autre? »

Les émotions agréables, ^e dépassant pas certaines limites, activent régu ièrement la circulation dans les centres nerveux et dans toutes les parties du corps, et sont presque toujours excltratrices de la mémoire. Un petit garçon de trois ans et demi reconnaissait mieux les couleurs, les cbiiïres^ les lettres de Talphabet^quand on les lui demandait d'un air souriant. S'y prenait-on d'un air sérleui^, il fixait ses yeux sur ceux de la personne, e(, quoique n'étant pas timide, il balbutiait, ou répondait a tort et à travers. Au Jardin d'acciimat&tioa, la mr rerobte-

nait mieux que le père les noms des plantes, des oiseaux, des mammifères habituellement désignés à Tenfant. Une fillette de quatre ans, avec laquelle sa sœur aînée faisait souvent la maîtresse d'école, retenait toutes choses avec elle beaucoup ipieux qu'avec d'autres personnes. Une autre, âgée de six ans, distinguait et qualifiait mieux les choses, apprenait plus vite et retenait plus longtemps, lorsque sa sœur un peu plus âgée Texcitait et Tencourageait des yeux, de la voix et du geste. L'exemple, qui est comme une dérivation du sentiment impulsif, produit de semblables effets : les forces mentales d'un ei^fant au milieu de son groupe sont quelquefois le double ou le triple de ce qu'elles sont à l'état d'isolement. Rousseau, qui fut partout Un si pauvre élève, avait pourtant beaucoup appris en faisant la lecture à son père ; un peu plus tard, quand il eut environ huit ans, dans l'heureux séjour de Bossey, son maître, M. Lambercier, s'y prenait si bien que, malgré son aversion pour la gêne, Rousseau ne s'est jamais rappelé avec dégoût ses heures d'étude, et que, s'il n'apprit « pas de lui beaucoup de choses, ce qu'il apprit, il l'apprit sans peine, et n'en oublia rien ^ »

Après avoir étudié les sentiments comme causes, nous devons les étudier comme objets de suggestion. Il est des tempéraments émotionnels, autrement dit des mémoires émotionnelles, particulièrement aptes à la reproduction, soit des émotions de tout genre, soit plutôt des émotions agréables ou des émotions pénibles. A ce point de vue,

Page 1