MÉMOIRE ÉMOTIONNELLE
Tenfant a de très bonne heure donné son ton, sinon sa mesure. Ce que l'un sent et se remémore le mieux, c'est la catégorie des impressions douces, riantes, bienveillantes ; un autre, celle des impressions tendres et affectueuses; un autre, celle des impressions haineuses, malveillantes, critiques. On a depuis longtemps classé les caractères selon la prédominance de ces sortes de mémoires. Ce ne sont là,, à vrai dire, que les grandes lignes de la sensibilité et du caractère. Mais ceiix qui nous ont connus enfants nous affirment que sous ce rapport nous n'avons jamais beaucoup varié \ Je retrouve, à trente ans d'intervalle, mes compagnons d'enfaacé ce qu'ils étaient à six ou sept ans, enjoués ou tristes, audacieux ou timides, inertes ou entreprenants, pacifiques ou agressifs, rusés ou candides, généreux ou vindicatifs, prodigues ou avares. J'ai été quelquefois étonné de la quantité de fiel qui a pu s'amasser chez certaines natures, d'ailleurs droites et honnêtes, mais d'une mélancolie ou d'une àpreté extrêmes : leur mémoire a une fraîcheur et une précision remarquable pour évoquer, non pas seulement tel ou tel mauvais traitement,r tel affront, telle injustice subis à différentes époques de leur vie, mais jusqu'aux plus petites particularités de leur enfance, dont ils s'indignent et s'irritent comme si les faits étaient tous récents, jusqu'aux ridicules et aux travers qui les avaient frappés avant l'époque de la raison. Il se fait aussi dans les natures mélancoliques, mais tendres, une • espèce de compromis entre la mémoire pessimiste et la mémoire optimiste. Rousseau est un très intéressant exemple du cas. Il attribuait au long ressentiment d'une correction imméritée la fureur qui l'enflammait à la vue
i. Voir ce qui en a été dit, p. iS.
B. P^Rsz. — L*enfant d« trui» à sept ans. 4
OU au récit d-une acUon crualia, ce qui non seulement le lançait en guerre contre les fourbes et les tyraps, n\^U lui faisait, dit-il, « poursuivre à la course ou à coup^ de pierre un coq, une vache, un chien, un anioial qu'il voyait en tourmenter un autre, uniquement parce qu'il s^ sentait le plus fort*, n En somioe, les mieux partageai sinon toujours du côté de la moralité, tout au moins du côté du caractère (et ils sont assez nombreux), sont ceux pour lesquels toutes les misères de la vie passent saùs laisseï? de traces. Dès Ten^nce, on les voit plus prpmpta à oublie? le mai que le bien, tout ouverts aux impressions joyeuses, fermés aux impressions tristes. Leur mémoire est faite du belle humeur, dp sympathie, de confiance. Il n'est d'ailleurs pas rare que les deux tempéraments émptîonaels, eeux qui voient tout en noir, et ceux qui voient tout en rose, et ceux qui tien^nent des deux, se trouvent rapprochés dan^ une même famille : chacun y reproduit à sa façon un ou plusieurs des types ancestraux.
Mais il ne faut voir là que les plus larges aspects da la mémoire émotionnelle. La plupart de ses combinaisops et de ses modifications sont d'avance enregistrées, à titre de possibilités plus ou moins' fortes, dans Torganisme hérité. Ce sont souvent les germes les moins apparents, qui par le fait du simple développement, et surtout par le fait des circonstances, sont destinés à se manifester plus tard avec le plus de force, « Je crois, dit Jacotot avec sa pointe ha? biluelle d'humour, que César enfant pensait comme César au Rubicon... Le petit César pensait aux bonbons, et le grand César aux couronnes; mais la pensée ne varie pas avec son objet, w Ce paradoxe aura raison neuf fois sur