‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 31 sur 107 · INHIBITION PAR SENTIMENT · texte numérisé non relu

INHIBITION PAR SENTIMENT

Tair de chasser Rîqaet: il détale au p^us vile, et sa sœur reste en place, l'air tout rassuré, et comme reconnaissante de se voir protégée. La même menace s'adresse^t-elie à Grimpette, ou à tous les deux à la fois, elle ne manque pas de le comprei>dre, et de s'esquiver par le plus court. Voilà deux associations toutes contraires, opérant tour à tour, et toujours disponibles au moment où apparaissent leurs suggestions respectives. /

. La mémoire, même aidée par la volonté, a souvent beaucoup de peine à réagir contre la force inhibitrice d'une image, quand cette image refoule des idées, des sentiments pénibles. Un enfant de quatre ans et demi avait commis une -espièglerie jugée assez grave. La mère en appela à l'autorité mieux reconnue du père. Celui-ci appelle l'enfant et l'apostrophe très sérieusement. « Quelle sottise as- tu donc faite encore? » L'enfant qui, à peine grondé par la mère, avait déjà mis sa faute au rang des choses dont on ne parle plus, fut tout décontenancé par cet accueil. Le père insiste, t C'est donc quelque chose de bien sérieux, puisque tu n'oses pas l'avouer? Qu'est-ce que tu as fait? » L'enfant promène ses regards du parquet au plafond, de la cheminée à la fenêtre. « Eh bien? dit le père, d'un ton impatienté. » L'enfant, tout confus : t Je ne sais plus ce que c'était. J'ai beau chercher dans ma mémoire ce qui s'est passé dans la matinée, je ne me rappelle aucune faute. » Et puis, ayant réûéchi, il ajouta : « Veuxtu que j'aille demander à maman ce que j'ai pu faire de mal? »

Cette facilité de succession des images opposées ou contraires inûue plus qu'on ne saurait le dire sur les jugements moraux de l'enfant. Un garçonnet de sept ans et demi écrit à son père les événements de la semaine

"B. PéitEZ. — L*onfant do tro-» ^ «oot aii8. ^

06 L'KNFANT Dli TROIS A SKPT ANS

ccoillcc, et, entre autres choses, la malechance'd*un chat sauvage ou présumé tel, qui s'était laissé surprendre dans le pigeonnier. Le grand-père, chasseur passionné, accourt avec son fusil. Mais déjà la grand'noère avait ouvert la fenêtre du pigeonnier, et le chat avait saute dans le jardin. Une décharge de plomb lui cassa dne patte de derrière; quoique blessé, il continue de fuir. Un second coup de fusil Tabat raide. Tout cela dit avec entrain et gaieté, mais empreint des sentiments de Tentourage, très hostile aux chats, et surto'ut aux chats voleurs. « Il n'a pas échappé, celte fois,* le brigand I II ne mangera plus nos pigeons! » Une idée surgit tout à coup dans l'esprit de Tenfant, c'est que ses tantes, auprès desquelles son père se trouve en ce moment, ont horreur du mal fait aux animaux, surtout aux chats. Il met à sa lettre ce post-scriptum : « Je te prie de ne pas lire à mes tantes ce que je viens de t'écrire : elles auraient trop de peine. »

Cet exemple fait voir que, si^le même enfant avait habituellement vécu auprès de personnes douces aux animaux, la suggestion en contraste avec la première aurait immédiatement réagi contre elle. Il aurait vu dans le meurtre du chat un abus de la force plutôt que l'exercice régulier d'un droit. Kn voici pour preuve un autre fait qui s'est passé l'autre jour dans la maison que j'habite. Quelques personnes étaient occupées à traquer un assez gros rat. Un enfant de cinq ans suivait toutes les évolutions de son père, qui cherchait à atteindre l'animal avec un bâton. Il sautait et criait de plaisir, croyant assister à un jeu. Mais quand il vit son père, ayant acculé le petit animal à l'entrée d'un soupirail de cave, chercher à l'atteindre et à l'écraser avec son bâton, l'enfant, les larmes aux yeux, s'écria: — Non, non, papa, il ne faut pas loi faire damai!

l'enfant optimiste 67

— Mais, répliqua le père, c'est un rat qui fait des dégâts; il faut bien qu'on le tue. » L'enfant, qui est habitué à voir son père traiter les animaux avec douceur, parut convaincu et calmé, d'autant plus que la petite bête avait réussi à se glisser dans la cave. i

. in

L'influence de l'imagination sur nos sentiments et nos affections, sur notre réaction habituelle au plaisir et à la douleur, ne peut se bien compreuidre si l'oîi se place au point de vue strictement psychologique. Les facteurs de l'optimisme et du pessimisme sont' ayant tout physiologiques. Quelque ombre qui plane encore sur les origines du caractère, le vulgaire a toujours cru,* et les savants eux-mêmes croient encore à son intime correspondance avec le tempérament. Le mélancolique et le cholérique, dit Wundtj tendent au pessimisme, parce qu'ils regardent seulement au présent, tandis que le sanguin et le flegmatique regardent à l'avenir, à l'amélioration du présent. M. Ch. Richet compte, parmi lès causes du pessimisme, les affections des viscères, et spécialement du grand sympathique, qui ne sait plua s'adapter aux circonstances et les dominer. Rappelons aussi l'influence, exagérée par quelques-uns, trop oubliée par d'autres, du climat et du régime sur l'imagination et la sensibilité, soit des peuples, soit des individus. Les enfants principalement nourris de lait et de fruits ont l'imagination douce et calme ; l'abus des mets azotés, épicés et sucrés produit ehez eux une imagination ardente et capricieuse; un peu de vin anime et égayé, trop de bière aloi^rdit et attriste leur humeur. On n'a pas eu tout à fait tort de voi?* dans l'abus du rosbeaf,

du pouding, du païe-ale et du thé l'une des causes du spleen anglais, et dans celui de la pipe, de la bière ^\ de la charcuterie l'une des causes du pessimisme allemand, comme on a pu, sans paradoxe, attribuer à la poétique ivresse du malvoisie quelques-unes des fougueuses inspirations de Shakespeare, la gaillarde liesse de Rabelais à la planteureuse chère et aux fumets capiteux de Touraine, et l'aimable enjouement de Montaigne aux fines fumées des vins gascons.

L'enfant dont la santé n'est pas au-dessous de la moyenne, et dont le régime ne laisse pas trop à désirer, est dans les conditions physiologiques voulues pour être un optimiste. Le tempérament moyen de l'enfance paraît être le nerveux avec un mélange variable du lymphatique ou du sanguin. La circulation est vive et abondante dans ces jeunes organes tendant à la vlcj à l'accroissement, à l'harmonie des fonctions, à l'adaptation au milieu-. Si le plaisir est une augmentation de l'être, 4a tendance au plaisir doit être habituellement satisfaite chez l'enfant de plus en plus maître de ses forces. Aussi, quoique nous ayons pu constater de bonne heure les annonces d'un caractère joyeux ou triste, la tristesse est rarement chez l'enfant un état persistant et absolu. Même chez les tout jeunes, pour qui les pleurs, dit Sikorski, constituent un phénomène purement physiologique *, même chez les enfants victimes de prédispositions pathologiques, de soins imparfaits et d'une alimentation insuffisante, on peut observer cette invincible aspiration à la joie de vivre. Un de ces pauvres enfants étudiés par Sikorski nous montre par son aspect extérieur « la prépondérance continuelle des sensa-

i. Le Développement psychique de l'enfant. Revue phiL, mars 1885.

Page 1