L ENFANT OPTIMISTE
fan t. Une de mes sœurs fit, à Tàge de quatre ans, uac chute si malheureuse sur le trottoir qu'elle se fendit la lèvre supérieure. Un voisin nous l'amena, le visage tout en sang, mais ne manifestant pas la moindre douleur, et grignotant même une pomme qu'elle mangeait au moment de l'accident.
Remarquons pourtstnt ici que l'imagination aiguise après coup des douleurs autrement supportées avec calme, parce qu'elle porte notre attention sur la douleur seule, en la séparant des circonstances qui avaient pu en atténuer le sentiment. « Une petite fille à laquelle on s'était vu obligé de couper la jambe avait .subi toute l'opération sans proférer une seule plainte, en serrant étroitement sa poupée dans ses bras. — Je m'en Vdis à présent couper la jambe à votre poupée, lui dit le chirurgien en riant, quand il eut achevé l'amputation ; la pauvre enfant, qui avait tout souffert sans dire mot, à ce propos cruel fondit en larmes. » 11 est à croire que le souvenir de sa souffrance, plus vif que la souffrance réelle, exagéré par son imagination, était idéalement transporté à sa chère poupée. Ainsi tel brave pleurerait comme Ulysse au récit de ses épreuves, qu'il avait supportées avec un sang-froid héroïque. Je soupçonne même un peu ceux qui ne tarissent pas en récriminations coatre les misères de leur enfance de les avoir quelquefois agrandies en leur prêtant les couleurs d'une imagination assombrie par des douleurs ou des déceptions ultérieures. En tout cas, relisez le premier chapitre de VEnfaM : vous verrez que Vallès, le grand affamé, lé grand fouetté, eut lui-même, à cinq ou six ans, comme plus tard, ses petits dédommagements de plaisir. En fin de compte, par sa tendance à l'optimisme, l'enfant est toujours l'enfant.
n L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS.
Les enfants les plus maltraités, par le fait de la nature ou de la société, trouvent chaque jour le moyen de faire nargue au souci, c On les voit supporter gaiement les désavantages naturels, dont ils ont pourtant la connaissance ^ » J'ai vu souvent, en effet, des petits éclopés, des petits bossus se mêler avec entrain aux jeux de leurs camarades, quand ceux-ci ne font pas d'eux leurs souffre-douleurs. Je vois, par exemple, presque tous les jours, à la place des Vosges, un bonhomme affreusement noué, d'environ douze ans et qui en parait six ou sept, partager les ébats de ses grands camarades, et même, le malheureux I suivre leurs évolutions militaires avec ses courtes jambes de bancal. Les déshérités du bonheur, s'il en est, sont bien rares parmi les enfants.
Et que d'autres raisons, celles-ci psychologiques et sociales, Tenfant n'a-t-il pas d'avoir confiance en la vie I Nous avons va ce qu'il en est pour lui dk la peine physique. Des autres maux inévitables, des peines morales qui s'y joigneRt, sa mobilité d'esprit, son imprévoyance, sa courte mémoire le sauvent en partie, ou la prévoyance sociale les réduit au minimum. Ses douleurs imaginaires, car. il en a, sont aussi rares ou peu profondes que son idéal en toutes choses est borné ! Tous ces maux dont nous exagérons l'importance, ces événements improbables dont nous faisons des certitudes, ces maux qui proviennent de notre imprudence, de notre inconduite, ou de notre lâcheté, et qui composent les quatre-vingt-dixièmes de nos maux imaginaires ou réels, l'enfant ne les connaît pas, ne les redoute pas. Les obligations sociales, on s'en charge pour lui ; on lui évite les conséquences de ses fautes ; pour lui on sème,
. U" N. de Saussire VEduc. progr., t. I, p. 491.
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on récolte, on ménage, on combat, on triomphe. II a de la société tous les avantages dont il peut profiter, et il est à peu près garanti contre tous les désavantages. Loué et récompensé de ses moindres efforts, jouissant presque sans mesure et à chaque instant de l'accroissement de ses for- • ces, embrassant dans sa jeune ignorance, comme le philosophe dans sa sagesse universelle, les jouissances de tous le? arts et de toutes les sciences, n'ayant jamais aspiré qu'à être heureux sans se denvander en quoi consiste le bonheur^ goûtant la vie avec confiance, sans lui demander son secret, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie, Et sa bouche aux baisers, n'ayant encore ouï parler du nirvanah bouddhique et prussien, que lui manque-t-il pour être heureux, pour croire au bonheur? Rien, pas même la condition essentielle, qui est, nous assure M. Renan c de ne pas chercher le bonheur > *.
1. Sur les origines de cette aristocratique névrose, le pessimisme^ les avis s^nt divers. Ce qui importe et ce dont je me réjouis, quant à moi, c'est de voir les nombreuses protestations qui se sont élevées en France contre les premiers prédicants de cette religion morbide. . Écoutez M. Caro, qui, le premier chez nous, daùs son livre du Pessimisme au XII* siècle j a donné l'alarme avec une note bien française : a C'est une sorte de maladie intellectuelle, mais une maladie privilégiée, concentrée jusqu'à ce jour dans les sphères de la haute culture, dont elle paraît être une sorte de raffinement malsain et d'élégante corruption... Serait-il possible que cette philosophie fut jamais autre chose en Europe qu'une philosophie d'exception, et que l'humanité civilisée s'abandonnât à l'étrange séduction de ces conseillers du désespoir et du néant? » Écoutez l'aimable gascon de Bretagne, M. Renan, que cette petite Eglise de la désespérance a voulu accaparer malgré lui : « Croyez-moi, disait-il, à ses chers Bretons du Tréguier, ne changez pas. Vos qualités sont de celles qui reprendront de la valeur. Le monde est en train de se laisser envahir par des races tristes... Touchant au terme de la vie, je veux vous dire un mot d'un art où j'ai pleinement réussi, c'est l'art d'être heureux. Eh bien ! pour cela le» recettes ne sont pas nombreuses ; il n'y en a qu'une, à vrai dire, c'est de'ne pas chercher le bonheur, c'est de .poursuivre un objet désintéressé, la science, l'art, le bien de nos semblables, le service de la patrie... Voilà le résultat de mon expé-
rience. Je vous Ja livre pour ce qu'elle vaut J'ai toujours eu le goût de la vie, j*en verrai la fin saos tristesse, car je l'ai pleinement goûtée. Et je mourrai en félicitant les jeunes; car la vie est devant eux, et la vie est une chose excellente. » De son côté, avec quelle fran* cbise et quelle verve gauloise M- Dionys Ordinaire rappelle nos soi-disant décadents aux saines traditions du bon sens national 1 « Aht si le grand homme d'État vivait encore, et si on venait lui dire que le monde a changé depuis sa connaissance première et qu'il s'est formé dans Paris une école de jolis garçons indifférents à l'idée de patrie, à l'idée de liberté, l'école du néant, je me représente sa stupeur et j'entends l'éclat de rire amer dont il accueillerait cette nouvelle... Quels motifs ave^-vous donc de vous décourager et de rester oisifs dans le mouvement de la grande fourmilière? Êtes-vous anéraiq^ues? Prenez du fer. Êtes-vous faibles des bras et des reins? Faites de l'escrime. Êtes-vous fatigués du cerveau ? Prenez des douches. Mais cessez de geindre et de décourager par vos lamentation? la chiourme et les passagers, comme faisait ce grand veau de Panurge pendant la tempête. Ramez, de par tous les diables ! Ramez I » (Revue polit. $t liil.f numéro du 6 juin 1885, La jeune génértition).