F. Arago, Notices historiques, p
\ gnan, comme trésorier de la monnaie, toute la famille
quitta Estagel pour le suivre. Je fus alors placé comme externe au collège communal de la ville, où je m'occupais presque exclusivement d'études littéraires. Nos auteurs classiques étaient devenus^ l'objet de mes lectures de prédilection. Mais la direction de mes idées changea tout à coup, par une circonstance singulière que je vais rapporter. En me promenant un jour sur le rempart de la ville, je vis un officiel» du génie qui y faisait exécuter des réparations. Cet officier, M. Gressac, était très jeune ; j'eus la hardiesse de m'en approcher et de lui demander comment il était arrivé si promptement • à porter Tépaulette. « Je sors de l'École polytechnique, répondit-il. — Qu'est-ce que c'est que cette école-là? — C'est une école où l'on entre par examen. — Exige-t-on beaucoup des candidats? — Vous le verrez dans le programme que le gouvernement envoie tous les ans à l'administration départementale ,' vous le trouverez d'ailleurs dans les numéros du journal de l'École, qui existe à à la bibliothèque de l'École centrale. » A partir de ce moment, j'abandonnai les classes de TÉcole centrale, où l'on m'enseignait à admirer Corneille, Racine, La Fontaine, Molière, pour ne plus ft'équenter que les cours^de mathématiques 9. Deux ou trois ans plus tard, le jeûne savant entrait à l'école.
D'autres fois, ce sont les impressions habituelles du milieu, et surtout celles de la famille, qui s'imposent à l'imagination d'une manière ineffaçable ef, qui tôt ou tard, donnent à l'être tout entier une direction toutc'-puissarite. C'est Rousseau relisant à son père des romans et les Vies de Plutarque ; c'est Lamartine, sur les genoux d'une mère éprise de Rousseau, qui boit la poésie de la Bible, du Tasse et de Milton, coulant des lèvres de son père ; c'est Gam-
betta xjue sa mère, celle-là aussi un grand esprit et ua grand cœur, fait épeler dans les œuvres d'Armand Garrel (6 ptédestination I) ; c'est, en^n, le fils du soldat bretoq ^t de la Yendâftime, qui, à Tâge de cinq ans, est prooiené par le sort du jardin des^Fauillantines aux nierveilles de Tltalie et de TEspagne. Mais il copvifijit de laisser conter par uq écrivain poète cette poétique odyssée de l'enfant sublime :
« On passa les Alpes et Je^ Apennir^s. tU>me fpt entrer vue, Naples traversée. Victor Hugo avait aloirs ^iuq ans. A cet âge, la vue est un éblouissement, et le voyage est n^ songe. Qui sait, pourtant, si les reflets de ces grands spectacles ne contribuèrent pas à la coloration de son génje naissant? Qui sait s'il ne dut pas à la chaleur et à la lumière du Midi le prodigieux éclat qu'il devait montrer? La formation des intelligences est aussi mystérieuse que celle des diamants. Le poète l'a dit lui-même quelque part : c C'e^t mon enfance qui a fait mon esprit ce qu'il fut. w
€ Ce séjour en Italie eut la brièveté d'un campement.,. M°° Hugo revint à Paris, avec ses trois enfants, habiter l'ancien couvent des Feuillantines, dont l'abandon avait fait une joyeuse ruine, pleine d' oiseaux et de fleurs sauvages.
« Le jardin était grand, profond, mystérieux,
Fermé par de hauts murs aux regards curieux.
Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières,
Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres,
Plein de bourdonnements et de confuses voix :
Au milieu, presque un champ ; dans le fond, presque un boî«.
« Ce jardin des Feuillantines est resté l'Éden du poète ; ce fut là qu'il s'enracina dans cette nature, dont il devait reproduire si puissamment, plus tard, toutes les formes et
l'imagination et les vocations 79
toutes les couleurs ; ce fut là qu'il apprit cette langue des eaux, des brises, des oiseaux et des fleurs, qu'il parle et qu'il renouvelle avec une magnifique abondance. Les trois frères se faisaient un inonde de cet enclos de verdure, découvraient un recoin et exploraient ses broussailles, prenaient son puisard pour un océan et ses massifs pour des forêts vierges. Plus tard, le jardin des Feuillantines, transformé, mais reconnaissable, deviendra dans }es Misérables le cadre de Tldylle de 1^ rue Plumet. On le retrouve encore au milieu des plus sombres pages du Dernier jour d'un condamné, 11 reparaît, çà et là, dans tous ses poèmes, comme le paysage de Mantoue dans ceux de Virgile*.'
« Au printemps de J8li, M"° Hugo partait pour l'Espagne avec ses enfants... Cependant, l'enfant croissait, au milieu des vicissitudes de cette vie errante. Sa jeune pensée ét^it déjà apte à recevoir une empreinte, et l'Espagne la modelait à son type. Son imagination s'imprégnait des contours fiers, des couleurs tranchées, des mœurs sérieuses et hautaines de ce pays, à part entre tous les autres. Le Génie du lieu Tinitiait à ses pompes et à ses grandeurs. L'Alcazar de Séville l'introduisait dans les merveilles du monde oriental; la cathédrale de Burgos lui révélait l'architecture du moyen âge, dans sa plus riche floraison ; un jaquemart fantastique, sortant d'une horloge de cette sévère église, au milieu des statues sacrées et des effigies sépulcrales, lui faisait vaguement comprendre que le grotesque peut se mêler au tragique sans le cjominer et sans l'avilir. Les fiers portraits, noircis par le tenqps, de la galerie du palais Masserano se rangeaient dans sa
i. On sait aussi que le poème de Mignon est du à une lointaine réminiscence d'une jeune chanteuse italienne, que Gœthe aperçut un jour dans son voyage en Italie.
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mémoire, et y préparaient la scène de don Ruy Gomez. « Ce pli grandiose donné à sa pensée ne devait plus s'efl'acer. L'accent grave et sonore de la langue du Cid passa dans son style; la terre du romancero le naturalisa, comme Corneille, et le marqua profondément du signe de sa race. Les influences nouvelles, les accroissements successifs n'effacèrent pas ce façonnement primitif. Encore aujourd'hui, à travers tant d'autres titres si divers et si éclatants, Victor Hugo reste, parmi nous, le Grand d'Espagne de première classe de la poésie * . > ' Descendons de ces hauteurs sereines, où plane le génie, dans sa gloire immortelle. Beaucoup se sont inquiétés de chercher comment M. Edmond About, « un homme aux débuts si brillants, un écrivain dont les qualités maitresses étaient l'activité et la fécondité >, s'était, une douzaine d'années avant sa mort, tout d'un coup c retiré de la production, comme s'il était vidé et qu'il n'eût désormais plus rien à dire. » M. Zola a trouvé l'explication de cet épuisement prématuré. Edmond About avait le malheur de ne croire guère qu'au succès, et, blasé qu'il était sur toutes les victoires, de ne s'attaquer guère qu'aux succès faciles * . Mais, cet About-là, qui l'avait ainsi fait? La nature sans doute un peu, mais surtout le collège et l'école. Un de ses compagnons de jeunesse va nous expliquer l'homme* par l'enfant.
« Chaque fin d'année amena pour About une moisson qui ne fit jamais défaut : son chef d'institution ne savait comment témoigner sa reconnaissance. A d'autres élèves à succès, mais à succès plus intermittents, on faisait quelquefois froide mine. Quand ils voulaient aller se promener le