Paul de Saint- Victor, Hugo, Caïman Lévy
i. E. Zola, Les romanciers naturalistes f p. 353
dimanche, on leur insinuait qu'il serait plus délicat à eux de creuser les mystères de raccentuation grecque ou de se mettre dans la mémoire le beau discours de Ganuleius. Pour About, liberté complète et tous les luxes du highlife : leçons d'équitation, leçons d'escrime, crédit illimité chez un bon tailleur. Il n'abusait pas, mais usait, avec la sécurité d'un bienfaiteur qui sait qu'il fait tgujours plus pour son obligé que celui-ci ne pourra jamais faire pour lui... Puissance à douze ans, il était à dix-huit une toutepuissance... Que disais-je donc : toute-puissance? C'était la royauté. Âbout n'en avait pas la tète tournée plus qu'il ne convient. C'était un bon prince. C'était même un très aimable et excellent camarade. A peine une nuance de protection dans cette amabilité, mais, notez-le bien, une nuance, et à peine. Ce que je tiens à faire remarquer surtout, c'est qu'à l'âge de l'insouciance il lui était difficile d'être insouciant, c'est qu'à l'âge de la passion désintéressée pour le vers latin, — étions-nous assez convaincus et fanatiques, grand Dieu ! — il entrait dans sa passion à lui par la force des choses, par le concours de s circonstances ou la circonstance des concours, moins de candeur naïve et un peu plus de calcul. Il aimait moins le vers latin pour lui-même que pour le laurier qu'il lui réservait à la fin de l'année et aussi pour les avantages qu'il lui assurait durant Tannée même. En travaillant pour la satisfaction de l'heure présente, une satisfaction quelque peu djfférente de celle que nous cherchions, nous autres les convaincus et les naïfs, il travaillait aussi en vue de l'avenir. Il four- v bissait ses armes ou préparait ses instruments pour la vie. On nous répétait, aux jours de distribution de prix, à nous lauréats, que la société allait nous appartenir bientôt et que nous y entrerions en rois : About ne rejetait
B. Pfoss* — L*«nfuit de trois à sept ant. 6
pas rhoroscope, en ce qui le concernait surtout *. » Un cas beaucoup plus triste encore va termiiier cette revue dlUustres ; c'est celui d'Olivier Madox Brown, qui s'est éteint à dix-neuf ans, ayant déjà aii front la double auréole dd peintre et du poète. Sort gratid-père ful \é célèbre médecin John Brown, un myslicjue, tin ardent, qui fliiit dahs le désordre uiie vie déjà honorée par de savantes découvertes. Son père est uil peintre idéaliste du pltiS grand nom. Le premier mot que Je jeune Olivier essaya de balbutiei* fut le mot beau. Le premieï* souvenir qui lui restât de son enfance fut celui dés l'ègrets profonds que lui causa la mort d'un petit frère : sa sœur le trouva seul daUâ la nursery, pleurant et criant : t Arthur^ ne le vet*t*ai-jë plus? » Nous voyons, en cette Rencontre, l'hérédité aj^iv sous la forme d'irMtabilité nerveuse. Nous la trouvons encore dan^ la précocité de son talent. Et comme cette double hérédité est malheureusemeut servie par leâ circonstances 1 A cette constitution maladive, il faudrait leS alternances du calme et de l'agitation physique au seiîi d'une belle et pacifique nature. Soii père laisse cet impressionnable cerveau aux prises avec les dévorantes difficultés de l'art sérieux. 11 lui donne, à l'âge de douze ans, pour sujet d'aquarelle : La rencontre de Marguerite d*Anjùu et des voleurs. Les compositions se succèdent avec une fatale et fiévreuse fécondité. Il expose, à quatorze ans, un Chiron recevant l'enfant Jason; l'année suivante, deux toiles, représentant y Obstination (un cheval résistant à son cavalier qui veut le pousserdans la mer) et Y Exercice (un Arabe domptant Son cheval au pied des vagues qui se brisent). Il travaille avec sou pèireô l'illustration de Byron, « dont il
4. Maxime Gaucher, ÇamerU littéraire^ Revue polit, et litt^ du U janvier 1883.
l'imagination et les vocations 83
faisait le Mazeppa, une tempête vivante *. » Il se livrait en même temps avec fureur à la poésie. Deux sonnets qdll fit à Tâge de tffeize ans màr(|iiaient une précocité virile, et surtoiit reflétaient les teintes ardentes et sombres de son génie inalade. Est-il surprenant que ce travail enragé, cette imprudente surexcitation d'un cerveau prédestiné, aietit abouti à un mort hâtive et désespét'ée? Ici, comme on le voit, l'héfédité seule ne suffit pas pour tout expliquer. Cette brillante et rapide destinée est tout à la fois l'œuvre de la nature, de l'entourage et des circonstances. Passons à un autre ordre de vocations, non moins utiles que les vocations littéraires et artistiques. A une certaine époque parut, dans la petite ville de S. . . , une pauvre famille composée du père, de la mère et d*un enfant brun, laid, mais robuste et éveillé. Leurs visages francs et honnêtes, leur ait entreprenant et courageux me Jes rendaient sympathiques. Ils vendaient des aiguilles, des boutons, de menus articles de mercerie. L'enfant, avec son aplomb, son joyeux boniment, ses appels sonores, réussissait à attirer quelques chalands les jours de marché. Mais ils sentaient la misère d'une lieue. Un samedi, j'aperçus le petit garçon fort attentif devant l'étalage en plein vent d'un fabricant de bouchons. Il y avait là beaucoup de curieux; cet industriel vendit toute la journée. Le samedi suivant, notre petit homme avait surpris le secret ou se l'était fait enseignei". Il avait un établi auprès de ses parents, il criait et vendait sa nouvelle marchandise. Quelques semaines après, je vis la famille arriver avec un brancard très bien monté. Encore quelques semaines, et ces bonnes gens, le petit homme en tête, vinrent au marché avec un petit âne. Leur boutique
d. J. Darmesteter, Une mort prématurée, Rev, polit, et litt. du 8 mars 1884.
en plein air s'achalandait de mieux en mieux. Ils étaient mieux vêtus, paraissaient réjouis. Le petit garçon se démenait, et il fallait forcément lui acheter. La mère, dont il était le portrait, le regardait avec transport. Trois ans s'étaient écoulés quanâ je les revis. Leur petite carriole était remplacée par une bonne voiture, celle-ci traînée, non plus par un vieux cheval aveugle, qui avait succédé à l'âne, mais bien par un cheval fringant et vigoureux. C'était une maison fondée par un petit marchand de génie. Ce qu'il devait à sa mère, à son sang et à ses exemples, il le lui avait largement rendu.
Voici, en revanche, comment les maisons se défont. La petite Zélia (notez ce nom d'un romanesque bourgeois) était née d'un rentier marié à la fille d'un riche épicier. La mère affectait la distinction en toute chose. Zélia, fort intelligente et fort jolie, était choyée, parée en jeune princesse. Elle se montrait, dès l'âge de quatre ans, capricieuse, fantasque, mais artiste. Le neuf, le joli l'attiraient. A l'âge de huit ans, elle savait fort bien dessiner, mais elle ne dessinait que de jolies personnes ou de jolies choses. Ses sympathies, il est vrai, de courte durée, étaient pour les maîtresses et les élèves élégantes. Elle accourait de loin pour voir et toucher une belle robe neuve, et embrasser celle qui la portait. Habituée chez elle à faire toutes ses volontés, elle épouvantait le couvent où elle était en pension. Ce que voyant, elle jouait souvent la fureur, la folie; et quand elle avait bien ahuri son monde, elle riait aux éclats. On l'envoya, à l'âge de onze ans, à B..., chez ses grands parents, qui la mirent dans une institution où on la tenait ferme. Elle aimait beaucoup ses maîtresses; elle se plaisait dans ce milieu, s'y voyant traitée en personne sérieuse et en élève ordinaire. La première année, tout alla
bien : à peine une querelle avec la maîtresse de piano, et deux ou trois algarades aussitôt réprimées. Mais sa famille eut le tort de lui laisser savoir que les bizarreries dont elle était prodigue à la maison n'étaient pas ignorées' àe ses maîtresses. Elle se dit alors qu'elle n'avait plus à se gêner/ avec elles: Son caractère se montra tout à fait désagréable. Atreîzeans, ses goûts artistiques avaient repris de plusbelle. A quatorze ans, le travail passionné de la poterie, de la peinture sur bois et sur porcelaine, avec le goût de la toilette, où elle se montrait raffinée, l'absorbaient entièrement. Elle épousa, à dix-huit ans, un fils de famille, qui la prit pour sa beauté, et qu'elle aima pour son nom, sa fortune et son château. D'un caractère faible et léger, il ne tarda pas à la laisser à ses extravagances de coquette et d'artiste, et, chacun jouissant à sa façon et sans compter, ils ne mirent pas dix ans à épuiser leur double patrimoine. Sa mère regretta trop tard de ne l'avoir pas élevée en fille d'épicier.
Il y a une sorte d'i giagi natipa praticpie. qui est l'obsession du travail à faire. L'instinct caractérise de bonne heure les tempéraments laborieux. Un enfant de six ans et demi, très intelligent (mais le fait se produit chez de moins intelligents), semble aimer le travail pour lui-même, tant il est inquiet jusqu'à ce que ses devoirs soient faits. Il se met rarement au jeu avant de s'être mis en rè^le à tous égards. Tout au contraire, son frère aîné ne peut se résoudre à faire un devoir qu'il peut remettre au soir ou au lendemain : bon esprit, du reste, et réussissant au mieux dans ses études. Si le jeune, cédant à la contagion de l'exemple, se met à jouer en revenant de classe : « Ahl et mon devoir? • s'écrie-t-il tout à coup. C'est pourtant un enfant très joueur, d'humeur très vive, et même très mo-
8e L'ENFANT DE TBOTS À SPPT ANS
bile. Souvent il lui arrive, quand il n'a rien à fairCj de prendra une feuille de papier fin, et de bâcler, en un tour de main, quelque lettre plaisante à un parent ou à un ami. U a Tair de prendre cela aussi pour un devoir. Son oncle 40 Paris Iqi ayant dit qu'un architecte de ses amis, d'un c^rî^ctère fort enjoué, se délecte fort de certains passages de ses lettres, Tenfant demande : « Alors, quand j'im à Paris pour voir l'Exposition, je serai tenu d'aller faire de l'esprit avec ton architecte? » Toujours l'obsession du devoir à accomplir.
r Ce besoin de la tâche faite, qui n'est pas tout à f^^it , l'amour du travail, mais qui y conduit, provient évidem- ; floient d'un tour d'imagination héréditaire, que, d'ailleurs, T^ifemple et le genre d'éducation peuvent développer. EIIp doit se trouver souvent unie à une grande énergie digestive. C'est précisément le cas de l'enfant dont je viens de parler. Il est d'un fort appétit, et il montrait, tout jeune, une imagination rabelaisienne. Il lui arrive ff^ème encore (il ^ sept ans et demi) de faire de la cuisine, non par jeu, mais pour tout de bon. Ses tentatives flans ce genre sont d'ailleurs loin d'annoncer un second PsLvq.rin. Ses ragoûts sont choses fort compliquées, et qui rappellent le fameux thé dont la composition est décrite d^ns un des joyeux dialogues d'Henri Monnier. Il fera, par exemple, un affreux mélange de pâte à beignets, de tapioca,^ (|p haricots, de lait, de pruneaux, de viande hachée, de graisse^ d'huile, de chocolat et de cornichons, le tout cuit ()^ns une ancienne boite à cirage ou â sardines. Mais l'ha- J)ileté d'exécution n'a que faire ici : j'ai simplement voulu constater l'étroite relation qui me paraît quelquefois exister entre l'instinct de nutrition et celui de la tâche accomplie. J'ai trouvé cette relation très caractérisée chez des travail-
L'jafAGINATION ET LE JEU 87
leurs de toute profession. Je me borne à citer le cas d'un brave horanae de tailleur, qui me disait naïvement : « Pour niûi, si j*ai tant travaillé et économisé toute ma vie, et si j'ai même réussi à m'assurer un peu de pain pour mes vieijx jours; si j'ai été ce qu'on appelle un oulrier hopjlête et rangé, je le dois à mon grand appétit et au pjai&ir qpe j'avais à le satisfaire. Je me sentaisf d'ailleurs beaucoup de goût pour tous les genres d'ainusements. ^^is je résist^ia 4 la tentation, en n^e disant : c Travaille, sinon tu ne piangeras pas. Épargne tes sou§ ppvir l'époque où tu ^lîras toujours faim, quoique ne pouvant plus travailler. » C'est jDon bon estomac qui m'a sauvé. »
Jje jeu embrasse toutes les expressions diverses de Tactjqn pt de la gesticulation agréable, depuis le saut et le battement des mains de l'enfant jusqu'aux manifestations les plus hautes et les plus raffinées de l'art. C'est une si vaste matière, et si séduisante, qu'elle a usé sans l'épuiser la verve et la sagacité des observateurs. Pas de sujet où la prolixité soit plus facile et plus tentante. Je me félicite, quant à moi, d'être contraint par mon plan même à le traiter brièvement.
--^ Le jeu est, avant tout, d'essence physiologique. 11 y a pour l'animal même adulte un certain plaisir dans le libre accomplissement des fonctions utiles de laJ vie quotidienne. € Chacun sait, dit Bain, qu'il y a une espèce d'activité qui semble vivre d'elle-même, qui ne coûte aucun effort^ qui cause du plaisir, loin de fatiguer, et que ne modifie pas sensiblement ni un stimulus^ ni Tidéç d'un
but; c'est manifestement TefTet d'une force spontanée ^ » Ces espèces de mouvements sont d'une absolue nécessité pour le jeune animal, qui n'a pas encore à dépenser sa force nerveuse dans les travaux de la lutte pour l'existence. Le plaisir que procure ce succédané de l'activité utile est proportionné à la t vivacité », à « l'exubérance des forces mentales et cérébrales, qui montent ou baissent en raison de la vigueur et de la nutrition du système nerveux ». / Que dans le jeune animal, que dans l'enfant en bas I âge, aussi faible qu'ignorant, cet exercice nécessaire, j agréable, et comme désintéressé, de l'activité. sensorielle, soit le plus souvent accompagné d'observation, qull mette en jeu l'intelligence, la curiosité et même l'instinct esthétique, rien de plus évident. Mais à cette époque d'instruction spontanée et universelle, le jeu a pour mobile et pour but principal le plaisir. C'est ce qu'a fort bien observé M. Espinas, que je suis heureux de rencontrer sur ce domaine, et qui n'avait qu'un pas à faire pour arriver du monde des animaux à celui des enfants. L'enfant dont il parle, à l'âge de deux mois, « laissé seul dans son berceau, en saisit le rideau avec sa main; cela par hasard, sans doute, car il saisit tout ce que sa main rencontre ». A deux mois et demi, il « commence à réagir quand on lui prend les deux mains tandis qu'il est couché dans son berceau ; il tire à lui les deux mains simultanément, comme pour se soulever, en se suspendant aux doigts qu'on lui tend. 11 s'amuse bien certainement avec son rideau et sa couverture ». A trois mois et huit jours, il regarde ses mains et les regarde encore; « en les regardant, il les éloigne et les rapproche ; c'est évidemment une étude sur
i. Les tent et Vintelligencê,
la distance en même temps que sur la forme*. » L'auteur de cette note a gardé la juste mesure.
Je' crains qu'il n'en ai pas été tout à fait ainsi d'un savant docteur dont les travaux comptent, d'ailleurs, parmi les études de psychologie infantile, j'ai nommé M. Sikorski. Dans les jeux mêmes du nourrisson, il y a, selon lui « absence totale d'élément émotionnel». Une s'agit, avant tout, que d'expérimentation. La gymnastique primitive est subordonnée à 1' « isxercice de raisonnement pur ». Les jeux de l'enfant ont pour but « le développement du penser abstrait ». Ainsi, quand il regarde avec extase le croissant de la lune, qu'il retrouve avec bonheur une sorte d'analogie de cette impression en voyant l'ouverture échancrée du colombier ou un demi-cercle de carton ; quand il froisse une feuille de papier blanc, attentif à sa couleur, à son poids et au bruit qu'elle fait entre ses doigts, le rôle de l'enfant n'est que celui d' « un théoricien qui fait abstraction de l'objet tout entier, pour porter son attention sur une propriété ou un caractère de l'objet t. En outre, ces diverses opérations l'excitent à prendre conscience de ses propres forces, à opposer sa propre causalité à celle des choses. Elles l'exercent aussi à reproduire et à graver par la répétition les impressions et les idées que les objets suscitent en lui. Il fait donc en jouant TofÛce d'observateur, tantôt d'acteur, tjjptôt d'écolier répétant sa leçon. Il me parait un peu surprenant qu'à cet âge de \ mémoire facile et vigoureuse, l'enfant ouvre et ferme dix | ou vingt fois de suite une boite pour s'assurer du vide ou du contenu, et qu'il soulève et laisse retomber jusqu'à cent fois de suite le couvercle d'une cafetière « pour s'appro-
i. A. EspÎDas, Obtervations sur un nouveau-né, Annales de la Fa^ culte des lettres de Bordeaux, n» 4, i8S3.
prier solideraent cette image*. » N'est-il pas vrai quavec une telle force de mémoire, son pouvoir, et par conséquent son désir d'abstraction, doit être bien faible et eptrer pour ))ien peu dans ces secousses réitérées 4e tous les muscles? Je crains (}ue 1^. Bikorski n'ait fait trop bon marché (}e l'élément émotionnel, élément intense et varié, dont le jeu du petit enfant s'accompagne to^ijours, et, bien plus, de l'élément pjiysiologiqiie qiji en est, surtout ^w défeut, rélément principal.
Je souscrirais plutôt, surtout pour le jeune âge, à cette afjirmfitioii du même auteur : « L'absepce de discernement entre les divertissements et les exercices sérieux, ou bien entre l'observation pure des choses qui l'entourent et l'activité émanant de la création et de la fantaisie, constitue une particularité de l'activité de l'enfanJ. t II ftnt remarquer, toutefois, qu'à l'âge où nous ypici jrenus, ce 4îsqer- ^ement et cette répartition se sont opérés d^eu}(-in0{ne9, par la division du travail qui correspond à l'accroissement fies forces physiques, de l'intelligence et de Ift vQlonté, et ^V|ssi par Vinfluence du milieu social, la puissance de l'imitation et le groupement nécessaire à toute prgftnisatipn sopiale. Il y aurait donc lieu d'observer l'enfant d^ns I le je^ régulier et appris, daps le jeu libre et irrégulier, et 4^ns le simple exerciqe de loisir. On verrait alors que dans le premier l'élément affectif, de caractère surtout social, pst prédominant, et d^ns le troisième, l'élément intellectuel 4'observ^tion et de construction, tandis que d^ns le second s'opère une fusipn variable de l'élément affectif et de l'élément intellectuel. 7 U^ jen collectif et régulier est le jeu par excellence.
A, Sikorski, le Développep^fi^ psyiçkiqt^ 4^ fei^fantt R^. phiiof» numéro d'avril 488*.
L'IMAGINATION ET LE JgU H
Le goût qui y porte les eafants rappelle les fêtes turbulentes du sauvage et les ébetts joyeux cjes animaui^ jeunes, n'est là une tendance sociale d'origine tout à fait pripoitlve. On en trouve des exemples parmi les insectes, parmi les oiseaux et les poissopa, et h plus forte r^isoi^ parmi les animaux supérieurs ^ Elle est si répandue dans le règne animal, que M. Espinas y voit V « élément essentiel d'une société supérieure ». Les jeunes se rapprocl^ent en vertu de leur ressemblance, par sympathie, faisant ainsi échange de démonstrations affectives, heurenx de voir leur propre individualité s'exprimer et se répercuter dan^ celles de leurs congénères. C'est, nops dit le savant observateur dès sociétés animales, cette tendance à se rénpir sang antre but que le plaisir, plutôt que la népessité de foriner un couple ou une famille, ou l'utilité de s'associer pour une action commune, qui explique la pernjanence de l'état sociale Quoi qu'il en soit, ces jeux chez l'enfant, comme chez les jeunes animaux, sont une image a^Qncie des exercices et des actions de la vie ordinaire, de la vie d'ef- , fort et de lutte. On y trouve la tendance à sijnuler 4es mouvements d'.attaque et de défense ; chez les nps, le besoin d'imposer leur volonté ou leur force; chez les autres, le besoin de rechercher un guide, un maît^re, uq appui; la jalousie, la rivalité, les querelles g^péral,e§ on Individuelles; la tendance à former 4®s petite gronpps dans le grand; des associations temporaires fondées sur l^s affections électives, l'habitude, le caprice; pins d'initiative en général et plus de brusquerie chez les n^Wps; pins de gr4pe et de douceur chez les jeunes filles; ici les rpndea, les ep-
i. Voyez Houzeau, Études $^r les facultés n^tale^ 4^$ mîplfm^t 2. Les Sociétés animales^ p. 466-478.
92 L'ëNï}ANT de trois A. SEPT ANS
lacements harmonieux, les chants d'accompagnement; là les sauts, les bonds, les gambades, les grands cris, les mouvements énergiques et audacieux des membres, ^ la tête et du thorax ; en un mot, tous les actes et toutes les émotions qui caractérisent le groupe, tourtes les manifestations différenciées de Tinstinct social, tous les signes révélateurs du caractère, des habitudes, de Téducation et des exemples reçus.
11 est d'autres divertissements qui tiennent le milieu entre le jeu et le simple exercice. Ils réclament bien un déploiement d'attention, mais ils sont encore autant émo- /tionnels qu'intellectuels. Ce sont les petits jeux de camaraderie, les parties de plaisir au grand air, les libres courses dans les champs, dans les bois, sur la colline, dans les ravins, le long des eaux ; c'est la chasse ou la pèche, jeux à peine surveillés, mais non dirigés par un adulte; ce sont tous les essais, tous les exercices que l'on peut improviser, entre quatre ou cinq, ou bien à deux, au fond d'un jardin, dans une prairie, au bord de la mer, dans une vaste cour ou un parc toujours immense (n'eût-il que vingt mètres carrés). Ici le jeu des muscles est au complet. Les divers genres d'émotion sociale ou antisociale dont il a été parlé plus haut se donnent pleinement carrière. Mais comme l'imprévu et l'impulsion personnelle ont toute facilité pour intervenir dans ces jeux irréguliers, toutes les manifestations intellectuelles, l'observation, le jugement, le raisonnement, l'invention y ont une plus grande place que dans les jeux de groupe, j'allais dire de tribu, en un mot, dans les jeux officiels de l'enfance *.
4. « Gardons-nous, dit M. Compayré, de gêner Tenfant dans cet épanouissement libre et franc de son imagination. Après s'être exercée dans les divertissements du jeune âge, elle se trouvera prête pour un emploi sérieux, dans le travail et Tétude ». Cours de pédagogie, p. ii\.
Voici enfin un jeu beaucoup plus intellectuel qu'émotionnel, et où. la diversité des intelligences est facile à observer. Ce sont les li bres e xercices, presque des occupations, auxquels se livre un enfant'seul, avec un camarade^ ou quelquefois avec ou sans Tintervention d'un adulte. Ils sont faits, avant tout, de spontanéité et de caprice. Ce qui / les caractérise encore, c'est le calme et le sérieux relatif qui y président, comme dans l'exemple suivant.
L'enfant (six ans et demi) est seul dans le jardin. Il s'amuse à lancer des boulettes de mie de pain avec une sarbacane. Ayant épuisé ces projectiles, il met une baguette dans la sarbacane, et il y souffle de toutes ses forces; la baguette va tomber au pied de l'arbre où il a collé, à un mètre de hauteur, une feuille de papier en guise de cible. Un monsieur de ses amis survient en ce moment. « Il y a un inconvénient, lui ^iit aussitôt l'enfant, quand on lance une baguette : c'est qu'elle tend à s'abaisser, t Une idée lui vient. « Il faut prendre un morceau de papier plus petit. — Pourquoi? lui dit le monsieur. — Ohl parce que le tir est plus difficile. Un grand papier ofiPre trop de cible, je le touche presque à chaque coup. » La nouvelle cible est collée avec une épingle au tronc d'un arbre un peu plus éloigné que le premier. « Tu vas toucher les carreaux, dit le monsieur. — Oh ! oh ! oh ! fait l'enfant en riant, je suis plus adroit que cela. » Après une pause de deux minutes, l'enfant croit devoir faire des confidences à son interlocuteur, c II y a un moule, dit-il, pour faire des balles d'argile; elles doivent être partout égales, afin que l'air passe, autant que possible, par-dessous la balle, et non par côté ou par en haut. — Tu sais faire des balles de pain assez rondes? — Oui, mais il faut bien du temps, et ça sèche. » L'enfant tire un, deux coups : un projectile a em-
^T^r^grt-
9i l'ëVfant de trois a sept ans.
porté l'épingle jul retietit le papieh L'enfant, la cherche en v&ili : « Ah ! s'ècrie-l-il, voici justeiûeht une vieille pîume que j'ai jetée ce hi&tin. — Mais je crois qu'elle ne va tenir que d'un côté. Je vais en chercher une neuve. » Aprèé quelques nouvelles expériences, la haguette se brise. Le monsieur dit à l'enfant : c Tu vas en faire une autre, ee n'est pas difficile. — Tu crois? réplique l'enfant; c'est qu'il s'agit de trouver là grosseur voulue. Je vais pourtant essayer de tailler avec un couteau cette branchette-là; je pense que ça ira. Pourtant, l'autre valait mieux, c'est sûr; elle prenait mieux le inouïe. » Voici une nouvelle suspension d'exercice, due à je ne sais quelle impression suggestive. Puis, tout d'un coUp, l'enfant se met à parler de la différence qu'il y a entre son père et sa mère, entre la bonne d'antan et celle de l'année, entre grand-père etgrand'mère^ entre les chiens Myrza et Gambo. 11 revient à son jeu, sans transition d'idées apparente. « Sais-tu ce qu'il me faudrait? dit-il aU monsieur. Une cible en carton ; elle ne se percerait pas. Je vais cherchée cela, t II ne tarde pas à revenir; il cloue sa pancarte à l'arbre avec deux petits clous qu'il d pris dans la cuisine. Il recommence à souffler dans la sarbacane. Le monsieur lui conseille de passer un peu d'encré au bout de la baguette pour que la portée des coups soit mieux indiquée sur la cible. « J'y avais pensé, dit l'enfant : mais l'encre pourrait abîmer le tuyau de la sarbacane, puisqu'elle ronge les plumes. »
Que d'expériences de tout genre, que de jugements
variés la mémoire de l'enfant a dû enregistrer; que de
liaisons d'idées, de comparaisons son intelligence a dû
[ faire pour que son imagination, mue parle désir, le doute,
' la joie, la vanité, lui suggère, à six ans et demi, les actes
réfléchis et les combinaisons de moyens que nous venons
de lui voir produire à propos d'un jeu aussi simple que celui de la sabarcane I
Quelques mots maitltenant sur l'exercice stricteoieiit intellectuel de Timagination. Quels qu'en soient la matière et le but, elle procède ordinairement par augmentation ou soustraction, par substitution, par combitiaison de concrets ou d'abstraits. Tous ces modes de construction intellectuelle se trouvent chez un jeune enfant de trois ans.
Il fait œuvre d'addition, de diminution ou de sépararation^ ou ces trois choses à la fois, quand il ajoute en espérance un pouce à sa taille, une dent a sa bouche, un franc à sa tirelire; quand il convoite une part de gâteau plus grande que celle de son frère, qu'il songe au moyen d'abattre quelques-unes des belles prunes dont le poids fait pencher Tôrbre, qu'il vide, par la pensée, l'étang de ses poissons et qu'il en remplit son panier. Le voilà qui affecte d'appeler quelqu'un moucheron ou tambour-major^ sérieusement ou par dérision ; ou bien (car, ainsi qu'on Fa dit, il n'y a pas de petit loup), il appelle énorme chien un petit roquet qui a jappé sur ses talons; il surfait les qualités bonnes ou mauvaises des personnes ou des choses; il use d'hyperboles gasconnes ou d'atténuations normandes, au gré de ses sentiments ou de ses caprices passagers : ce sont là toujours les mêmes formes d'imagination que ci-dessus. Vous savez aussi comme un espoir, une espérance chasse de son esprit un regret, comme une câlinerie l'a vite consolé d'une rebuflade, avec quel entrain il fait souvent de vice vertu, et contre fortune bon cœur : ce sont là des cas de substitution Imaginative. 11 décrit, avec plus ou moins
de feu et tant bien que mal, les ailes d'un papillon, le pluuiage ou le vol d'un oiseau; il raconte avec un intérêt sérieux, qu'il veut nous faire partager, grand dramatiseur et chétif poète, les scènes effrayantes, touchantes ou comiques dont il a été Pacteur ou le témoin; il voit en un clin d'œil, comme dans un rêve, les formes, ici brillantes et accusées, là ternes et vaporeuses, du palais, du jardin, du paysage, de la rivière, de Tanimal, du personnage dont il est question dans le récit que vous lui contez; il ébauche vaguement deux ou trois cas de numération parlée à propos des petits calculs objectifs que les mille nécessités de la vie et l'exemple des grandes personnes lui font faire ; il vous écoute chanter et jouer, et il essaye de reproduire le rythme, le ton, Texpression musicale; il promène vivement un crayon sur le papier, et, à force de courbes multipliées et enchevêtrées et de deux ou trois lignes à peu près droites, il produit une sorte de broussaille informe qui est pour lui la représentation de quelqu'un ou de quelque chose; enfin, il met en théorie sa pratique et celle des autres, formule des jugements moraux, leur obéit ou leur désobéit; quoi qu'il veuille faire et quoi qu'il fasse, œuvre de spontanéité, d'habitude ou d'imitation, il combine des idées ou des mouvements, il construit quelque chose avec des souvenirs, il imagine.
Examinons de près quelques-unes de ces opérations pour saisir le fort et le faible de la construction intellectuelle chez un enfant de trois à sept ans.
Remarquons d'abord les progrès parallèles de la figuration, de l'observation et du jugemenl. Quelques mots, quelques traits indiqués suffisent pour que l'enfant de six ans se représente et comprenne un grand nombre de choses qui auraient autrefois demandé des explications ou des
peintures détaillées. Il en est ainsi, qu'il s'agisse des formes, des proportions, de la couleur, de la destination d*un animal ou d'un objet, de la physionomie ou du caractère d'une personne, des incidents ou des résultats d'une action, de la portée utile ou morale d'une décision. Il y a sélection, classement, économie des matériaux de construction mentale. L'enfant induit, suppose, compare, décrit avec plus d'assurance et de précision. 11 n'explique plus autant, il ne demande plus autant ce qu'est une chose. Il est vrai que, de même qu'il croit souvent comprendre sans que cela soit, il ne se gêne pas toujours pour se faire comprendre : s'il y réussit, c'est sans effort, parce qu'il a un bon esprit, du bon sens, que son entourage l'élève bien. Le plus grand nombre des enfants de cet âge ne paraissent pas savoir que l'usage essentiel de la parole est de rendre la pensée claire et intelligible à d'autres. L'expression telle quelle leur suffit. C'est pour eux-^ mêmes surtout qu'ils parlent : leur parole, c'est un sentiment, une impression, une image qui jaillit machinalement au dehors. Dans le style parlé ou écrit, dans le dessin, c'est tout un : ils ont exprimé ce qu'ils sentaient, c'est votre affaire de l'entendre.^
Il est curieux de voir même les plus intelligents parler, souvent au premier venu, de personnes et de choses qu'il mettent en scène sans aucune préparation, les désignant par leurs sobriquets, faisant allusion à des particularités, à des événements, à des actes absolument ignorés de la personne qui écoute. Dans les représentations plastiques, la perfection de la forme et la vérité de l'expression sont leur moindre souci : l'a peu près leur suffit. Ils ne s'écJutent pas parler, ils improvisent sans cesse, et c'est pourquoi ils font tous les jours des métaphores et des inductions d'un
B. PiRkz. — L'enfant de trois à 80(>t ans. 7
pittoresque achevé, mais d'une exactitude douteuse. Que le gascon y arrive, si le français n'y peut aller ! Glaire ou non, vraie ou non, Timage est juste pour eux, puisqu'elle exprime ce qu'ils sentent. Un enfant de cinq ans voit les têtards de son aquarium monter tout droit du fond à la surface, et il s'écrie : « Tiens, ils montent comme si l'eau était un bâton! t Ses plaisanteries, sont de même : elles font partie de son action, qui est prime-sautière, qui économise le temps, qui n'y va pas par quatre chemins. L'enfant plaisante, d'abord parce qu'il est gai, ensuite parce que cela l'amuse. Vous faire rire, ce n'est pour lui qu'un but secon- ' daire; il cherche son plaisir dans le vôtre, et il multiplie l'effet ressenti paç l'effet produit. Un enfant de sept ans, d'Un naturel très plaisant, a retenu mille mots pour rire dans des publications bu des prospectus illustrés, celui-ci notamment : Un dragon, dans les rues d'Alger, rencontre un Arabe serré dans son kaïd, au ^ez crochu, à la barbiche en pointe; il lui jette les deux bras sur l'épaule, et lui dit : « Laisse-moi t'embrasser; tu me rappelles ma tante Ragobert, sauf qu'elle avait la barbe grise. » L'enfant rencontre un jour dans la rue sa grand'mère, qu'il n'avait pas vue depuis deux mois, et, sans autre préambule, il lui débite sa phrase avec les gestes appropriés. Ce n'est pas lui qui ferait des impromptus à loisir. Rousseau, qui en était là dans son âge adulte, avait aussi, tout jeune, la repartie vive et le verbe prompt.
Une remarque à faire encore au sujet des plaisanteries de l'enfant grandelet, c'est que les progrès de son intelligence ont relégué dans le domaine des fictions amusantes une bonne partie de ce qu'il prenait autrefois au sérieux. Ainsi, un enfant de six ans rit fort aujourd'hui, quand on lui dit qu'il prit jadis l'ours du Jardin des plantes pour un
Auvergnat noir de charbon, et s'écria, ie voyant étendu les pattes en Tair : c Regarde les clous de ses souliers: » Des analogies aussi superficielles se reproduisent assez souvent encore dans son esprit ; mais il en réprime Texpression, ou il la tourne en plaisanterie. Plus de choix dans les expériences, plus de force de volonté pour dissocier, plus de facilité pour associer des images. Quand il dit de flagrantes absurdités, c'est, en général, en connaissance de cause et de parti pris. Joue-t-il, par exemple, avec des enfants plus petits, comme il exagère leur ânerie, il exagère, pour se mettre à leur unisson, les bouffonneries dont il les régale. Toutes ces choses saugrenues, il les aurait dites à Tâge de trois ans, quelques-unes même à l'âge de quatre ou cinq. Maintenant il en sait l'acabit; quand ses parents lui reprochent de ressasser de telles sottises, il a toujours une excuse pi^éte. Tantôt il leur dira : t Vous savez qu'à l'exemple d© mon spirituel oncle de Paris, je me repose de mon esprit dans ma bêtise I » Ou bien : « Yoilà comme vous êtes ; vous me dépréciez aujourd'hui, et vous oubliez que l'autre jour, lorsque j'ai dit, en voyant remuer l'orteil de mon père au bout de sa bottine : « Tiens, la chrysalide qui remue dans son cocon», vous avez trouvé cela très drôle! »
Chacun sait que le mensonge- tient de fort près à la plaisanterie, et que personne n'a mieux réussi dans l'ironie que ces grands menteurs de poètes. Les mensonges mêmes de l'enfant dénotent un certain progrès logique, soit qu'il les ourdisse avec plus de finesse et d'aplomb, soit qu'il les repousse loin de sa pensée comme un moyen inutile ou dangereux. Un enfant, âgé maintenant de six ans, ment beaucoup moins qu'autrefois, soit pour s'excuser, soit pour faire rire. II a remarqué que la sincérité lui réussit
presque toujours auprès de ses parents ; et son imagination Jui retrace, d'ailleurs, plus nettement les causes des acci- ' dents. Autrefois, ayant perdu ou détérioré un objet, il disait qu'un camarade le lui avait pris, ou, lui donnant une poussée, l'avait fait tomber. Maintenant, il dit simplement : « Je ne sais où ni comment j'ai pu perdre mon porte-plume; » ou • Je n'avais pas eu la précaution de bien serrer mes cahiers, et il a plu dessus. » Mais aussi, quand il a un grand intérêt à mentir, il le fait avec plus d'art. Non qu'il puisse longtemps dissimuler; il n'est pas assez maître de la mimique des émotions pour cela ; mais si l'on n'insiste pas, si son rôle de comédien n'est pas long à soutenir, il s'en fait bellement accroire. Il a acquis une certaine adresse à exprimer ce qu'il sent ou à le cacher, et même à feindre une émotion peu ou point ressentie. Il commande mieux, dans ce double but, à ses bras, à ses jambes, à son cou, à ses lèvres; et, comme la rougeur et la pâleur, réckt et la direction de l'œil/ ne sont pas toujours chez Mi les indices sûrs d'un certain état mental, il modère et arrange mieux, pour nous tromper, tous les organes révélateurs du sentiment *. Il n'y met jamais, du reste, ni beaucoup ^d'exagération, ni beaucoup d'obstination; sa volonté n'est ni assez ferme, ni assez persistante pour commander ainsi aux muscles même les moins indépendants.
Il y a, du reste, sousce rapport, de très grandes di fférences à constater parmi les enfants. Le plus menteur par tempérai^ient ou par habitude prise n'est pas toujours le menteur le plus habile. Il est des hypocrites de naissance qui n'ont
«. La question des réserves et des mensonges de l'expression a été traitée magistralement même après Gratioist, par M. Mantegazza, dans son livre : la Pkysionomie et l'expression des sentiments.
LA CONSTRUCTION INTELLECTUELLE iOl
preque rien à faire pour perfectionner ce don héréditaire. Certains sont même naturellement' portés à dissimuler le bien comme le mal : ce sont des caractères secrets. Cette qualité, d'essence féminine, est plus comriiune chez les petites filles que chez les garçons. Elle se trouve pourtant chez Quelques-uns, et très manifestement à partir de la cinquième ou sixième année. Un petit garçon de sept ans, ni faux ni timide, gardait pour lui tout ce qui lui arrivait au dehors : on n'apprenait que tard, de ses camarades ou de leurs parents, des choses qu'il eût été agréable ou utile de savoir plus tôt. Le don du secret, comme celui de la dissimulation, auquel il touche de fort près, dépend de la nature, et peut se développer, s'exercer inégalement, suivant les circonstances. Toujours est-il que les enfants doués de cette qualité ou de ce défaut sont plus expansifs envers leurs camarades qu'envers leurs parents et leurs maîtres. Un vieux magistrat d'une longue expérience m'a assuré que les délits de lèse-innocence sont révélés plus souvent par les camarades des victimes que par les victimes elles-mêmes.
Mêmes progrès et mêmes faiblesses à observer dans une imagination de quatre à six ans, quant à la croyance aux fictions et à la faculté de les produire. L'autorité, les apparences ont toujours facilement raison d'un enfant de cet âge. Il croit toujours au merveilleux ; mais il en rit, surtout le jour. Il s'en effraye moins qu'il ne cherche à en effrayer les autres.. La&LCul té des fictions s'est donc accrue pour Tusage des autres, et restreinte pour l'usage personnel.
L'enfant est plus abondant, plus précis, plus artiste dans ses développements d'histoires auxquelles il ne croit plus qu'à demi. Il sait qu'il se trompe, et surtout qu'il trompe.
i02 L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS
Il sait très bien ce qu'il fait, quand il transforme un trou de rocher en cstX^erne de fauve ou de brigand, une grosse poutre au milieu d'une prairie en un bâtiment de guerre dont il défend l'accès à un Anglais ou à des Chinois. Mais, dès qu'il ne s'agit plus de jeu, s'jl lui faut interpréter quelque phénomène physique, ou l'imaginer d'après une explication dogmatique, comme son imagination devient tout d'un coup paresseuse et froide 1 II se figure les glaciers des Alpes dans les proportions des bassins des Tuileries, ou des lacs du bois de Boulogne durcis par l'hiver; il rêve d'un Paris quatre fois plus grand que sa ville natale. C'est, d'abord, que l'enfant ne peut pas mettre dans ses constructions émotionnelles ou scientifiques d'autres éléments que ceux de ses expériences habituelles. C'est, ensuite, que l'imagination enfantine a toujours beaucoup dejeine à réaliser l'abstrait. Toujours est-il que, dans l'ordre des explications scientifiques, l'enfant de sept ans (et toute? différences individuelles à part) peut avoir fait quelques [petits progrès. Il est certain qu'il a plus de peifte à séparer Ides rel^itions habituellement inséparables, et à associer des images ordinairement dissociées dans ses expériences. Notons donc, sans trop les surfaire, les progrès de sa curiosité et de sa conception scientifique. Ce qui, dans les phénomènes naturels, intéresse un enfant de trois ans, c'est surtout leur signification émotionnelle; il en est de même à six ou sept ans, quoique alors la succession et la forme de ces phénomènes puissent l'intéresser un moment. Mais le pourquoi des choses, pour lui, c'est celui des savants, non celui des métaphysiciens ; pour lui, fût-il le plus borné ou le plus intelligent des enfants, comme pour un Claude Bernard, un Pasteur ou un Chevreuil, le pourquoi des choses en est le comment. Les raisons des faits naturels ou
. sûeîaux, ce sont simplement les antécédent^ et les conséquents, en un mot, les conditions de ces faits. Lui montret-on une de ces conditions, la lui fait-on bien voir ou toucher du doigt, c'est là ce qui le ravit, ce qui lui suffit; c'est le summum de la connaissance désintéressée. Surtout point d'anologies délicates ou forcées. Un vieillard, préoccupé de son grand âge, dit à un enfant de six ans : « Hélas I j'ai été jeune et gaillard comme toi : tout s'use, et nous nous usons comme tout le reste. — Mais non, grand-père, réplique Tenfant, les personnes ne s'usent pas, ce sont les habits qui s'usent. » De telles images, de telles métaphores ne s'accrochent encore à rien dans l'expérience. L'abstrait, pour l'enfant» tient encore au concret, comme le papillon naissant à la coque de la chrysalide. Les images même lesi plus délicatement coloriées ne sont pas d'un aussi grand ^ secours qu'on l'a dît pour l'instruction du premier âge. ' Je lis à ce propos, dans un article fort intéressant et écrit par une personne bien informée des nécessitée de cette instruction, une assertion que j'ai le regret de ne pouvoir adopter. La voici : « Par une singulière tendance de l'esprit humain, qu'ont observée ceux qui pratiquent les enfants, ce n'est pas l'objet qui fait reconnaître l'image, c'est au coptraire l'image qui fait observer l'objet; si vous voulez que les enfants apprennent à regarder la nature,! montrez-la-leur d'abord dans ses représentations. Une' petite fille disait à sa bonne devant les nouveaux bassins creusés au fond du Luxembourg : « Regardez, ce sont justement les cygnes et les canards de mon livre d'estampes ^ » Sans nier l'utilité pédagogique des images, je serais plutôt, quant à leur rôle scientifique," de l'avis de
i. Clotilde Rey, Un peu dfesthétique dans un asile maternel, Revuê 1 pédagogique 1 juin 48S4. J
M.. CL Pouchet. t Un exercice Irès important, selon lui, devra consister à faire décrire à Tenfant les objets, les êtres qu'on lui présente, non pas scientifiquement, mais dans les termes qu'il connaît, et seulement de façon à s'assurer s'il sait voir. Une des fins de l'instruction primaire doit être de préparer l'enfant à observer plus tard parjuimême, en lui apprenant, dès la première école, à apprécier les propriétés des corps. Jacotot insistait, on le sait, très particulièrement sur ce point*. Ce ne sont pas des représentations figurées, ce sont des objets naturels, nous dirions ^ !^ presque des objets quelconques, qu'il faut autant que possible mettre sous les yeux de l'enfant, et le plus triste lapiiY empaillé, le moindre poisson séché seront plus profitables à son instruction, si celle-ci est bien conduite, que les plus belles images*. » Terminons en citant l'opinion d*un écrivain qui fait autorité en matière pédagogique. Lej)ire inconvénient de l'instruction par Timage ou la démonstration objective, c'est, dit M. Gréard, que cette étude devient bientôt pour les enfants « moins un travail qu'une distraction*. >
i. G. Poucbet, article sur VHistoire naturelle de VhQmme dam les programmes de l'enseignement secondaire, Rev. scient. 27 mai 4882.
2. Jacotot, comme on peut le voir dans ses Mélanges posthumes^ voulait qu'on enseignât expérimentalement toutes les sciences physiques et naturelles.
H. 0. Gréard, la Question des programmes d'enseignement. Revue pé dagogique. g