‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 38 sur 107 · LE SENTIMENT INFLUE SUR V-ATTENTION · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT INFLUE SUR V-ATTENTION

ne Taurait pas entraînée un ou deux ans |iuparavant. L'attention réflexe cède plus fréquemment le pas à L'attention élective. L'enfant est de moins en moins absorbé par les tendances brutes de l'égoïsmeetde Jasociabilité. Les unes et les autres s'affinent, se particularisent, se classent/ s'ordonnent, s'étendent. Une part mieux proportionnée et plus ou moins raisonnable est faite, en général, aux unes et aux autres. La sociabilité, cette seconde forme de l'égoïsme, prime toujours le mobile de ]a curiosité désintéressée, qu'elle concourt d'ailleurs si puissamment à déve/ lopper.

Un petit garçon de six ans et sa sœur, âgée de cinq ans, ont été habitués par leur mère à remarquer les couleurs changeantes des nuages, à y découvrir des ressemblances fantastiques avec toutes sortes d'êtres et d'objets familiers. Mais quand la mère n'est pas avec ses enfants, les nuages ne leur disent rien. Il est pourtant, même alors, bien des cas oùilslessuiventavecattention dans leur route aérienne : c'est quand un parent ou un ami est attendu, et qu'on leur a promis de les laisser aller au-devant de lui, si le temps le permet. Il faut voir les deux enfants se pencher aux fenêtres une heure ou deux avant le moment de l'arrivée, et de leurs yeux ardents chercher dans le ciel des menaces de pluie; anxieusement ils observent les couleurs, les dimensions, le nombre des nuages qui passent : le plus frêle a pour eux la plus grande importance. On ne sait ici vraiment si c'est l'intérêt personnel ou l'intérêt social qui domine. Il en est de même pour une foule d'actions auxquelles s'attache quelque souvenir de vif plaisir ou de grande peine éprouvés en compagnie des personnes de connaissance. Le plaisir de faire quelque chose avec nous, denous imiter, d'exercer comme nous leurs facultés pratiques, comman-

dent rattention des enfants de cet âge plus sûrement encore que le désir de nous plaire.

Il y a, relativement à ce dernier, de très grandes inégalités entre les enfants d'une même famille. Un enfant de six ans, fort distrait d*habitude, se mit un jourde lui-même au* piano pour répéter un air qui charmait sa mère : ses exercices durèrent pendant près d'une heure. Le même enfant, à Tâge de sept ans, voyant son frère occupé à ses devoirs de vacances, alla s'asseoir dans le cabinet du père. Sa bonne, ne l'entendant plus aller et venir dans la maison, l'avait cherché dans le voisinage, et fut étonnée de le trouver là. c Que faites- vous donc? lui dit-elle, vous voilà travaillant comme un homme. — Je fais, dit l'enfant, une page d'allemand. Ce n'est pas très amusant, savez-vous? Mais c'est une agréable surprise que je veux faire à maman. » Nous voyons ici le sentiment affectueux, de concours avec l'imagination et la volonté, provoquer et soutenir l'attention. Pendant ce temps, son frère brochait son devoir, heureux d'en être quitte avec une rebuffade, si on s'apercevait qu'il l'avait fait par- dessous la jambe.

La sympathie, cette disposition si différente suivant les individus et suivant les circonstances, porte l'attention des enfants sur l'expression des sentiments et développe le don inné chez tous de lire dans les physionomies. Les enfants sont tous observateurs, mais plus ou moins pénétrants, plus ou moins bienveillants, de nos dispositions à leur égard et à l'égard d'autrui. M™' Necker de Saussure a remarqué, après la première enfance, chez des enfants d'ailleurs très afïectueux, « une certaine indifférence sur l'ennui qu'ils causent, sur les embarras dont ils sont l'objet ». O^b aptitude, très faiblement accusée chez. quelques-uns, est manifestement héritée chez d'autres. //Vous avez dû voit

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plus d'une fois un garçon de six à sept ans, ou nncrae de dîk à onze ans, coname étranger aux sentimenls qu'il inspire autour de lui. Dans ses heures maussades, il répond à vos observations par le silence, par des phrases sans aucun sens, des répliques aigres, des excuses fausses ou récriminatoires ; dans ses heures de joie, il se jette sur vous et vous presse de tout son poids; il vous enlace d'étreintes furieuses; il vous tire le bras de toutes ses forces ; il vous tourmente de mille manières, et il paraît l'ignorer : lui en faites-vous l'observation, il s'étonne ; le priez-vous de vous laisser la paix, il continue par entêtement ce qu'il a fait d'abord par étourderie. Il sait fort bien quanja on veut lui être agréable ; quant à l'être luimême aux gens de la maison, par affection, aux étrangers, par politesse, c'est là son moindre souci. Il n'est pas toujours facile de distinguer ici l'œuvre de la nature et celle de l'éducation. Mais toutes les fois que vous trouverez à côté de ces petits égoïsmes froids ou hargneux, chez un frère ou une sœur, le don charmant de prévenir par gestesi paroles ou actions les sentiments d 'autrui, d'y participer avant qu'on les exprime ouvertement, attribuez l'un et l'autre cas à l'hérédité prochaine ou 'éloignée. Observez le père et la mère, informez-vous sur le caractère des ascendants, et vous trouverez neuf fois sur dix d'où vient à l'un ce caractère honnête et sincère peut-être, mais revêche et inattentif à plaire, à l'autre cette sagacité bienveillante qui est proprement le tact du cœur. Cet instinct précieux est trop souvent suppléé par l'artifice d'une politesse tout extérieure, ou refoulé et comme anéanti par la timidité résultant d'une éducation rigoureuse. Mais, librement épanouie, ou maladivement concentrée, la sympathie naturelle, qui rarement disparait

en entier^ multiplie pour le jeune enfant les motifs (Inobservation. Les bienveillants, les timides ont une aptitude égale à découvrir les impressions qulls font notitre : or les uns trouvent souvent dans leur entourage la bienveillance qu'ils y cherchent, et les autres la défiance qu'ils manifestent. Le défaut des premiers est un besoin parfois immodéré de plaire ; le défaut des seconds une crainte excessive de déplaire, et par suite une réelle aptitude à produire cet effet. le défaut absolu ou relatif de sympathie n'est pas en cause, il va sans dire, quand nous voyons la naïve insouciance de Tenfant se faire quelquefois un jeu de nos afflictions, que nous avons souvent raison de leur cacher, même quand ils peuvent les comprendre. Tel est le cas, si fréquent, dont Alphonse Daudet nous cite un exemple. « Grâce à ce système d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eysette. Ce spectacle me laissa froid, je l'avoue ; même je trouvais à notre ruine ce côté très^ agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais gravement au petit Rouget : t Maintenant la fabrique est à moi; on me Ta donnée pour jouer... » Pour ma part, j'étais heureux. On ne s'occupait plus de moi. J'en profitai pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une églisfe, et les grandes cours que Fherbe envahissait déjà... Seulement, je vais vous dire : Rouget, pour moi, n'était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je ne m'appelais pas Daniel Eysette : j'étais cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master

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Crusoé lui-même. Douce folie'! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je l'apprenais par cœur ; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je Tehrôlais dans ma comédie. La fabrique n'était plus la fabrique ; c'était une île déserte (oh ! bien déserte) ! Les bassins jouaient le rôle d'Océaû. Le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas *. »

L'imagination de l'enfant, je l'ai dit ailleurs ', en remettant sous ses yeux les scènes récentes et quelquefois même assez anciennes de sa vie aux trois quarts affective, réveille, avec de touchants retours sur lui-même, les sentiments qui s'y rattachent. L'enfant dirige de lui-même, et Ton peut avoir mille occasions de diriger son attention sur ses propres sentiments. Cette faculté est d'autant plus accusée que l'enfant est mieux doué en sensibilité sympatique. Tendre pour autrui, comment ne le serait-il pas pour lui-même ? C'est là un riche fonds qu'il faut cultiver avec prudence, pour ne pa^ lui faire produire des fruits trop précoces ou trop artificiels, fl y aurait, par exemple, une certaine maladresse à encourager dans un enfant un état émotionnel comme ceux qu'indiquent les exemple^ suivants. Louis, âgé de sept ans, élève de neuvième préparatoire au lycée, s'en va en classe tout triste, la veille de la distribution des prix, t C'est la dernière classe, dit-il, c'est ennuyeux. Peut-être que M*** va nous faire ses adieux. > Il se sait très facile à émouvoir, et cela le gêne. Au commencement de l'année, il écrivait à son frère aîné : « J'ai 1» grand chagrin. U y a une dizaine de jours, M. T...,

i. Le Petit Chose, histoire d'un enfant, p. 3-7. 2. Les Trois premières années de V enfant, 3* édit., p. 183; VÊduca^ tion dés le berceau^ p. 7i.

Ht L'ENFAJNT de TUOIS A SEPT ANS

en ramassant les devoirs^ nous a dit : « Mes petits amis, je vais vous quitter, mais pas définitivement, car les élèves de prime^re A passeront plus tard dans ma classe. Je suis nommé à la chaire de huitième B. • Pense comme j'ai été malheureux I En classe, j'ai retenu mes larmes. Mais en revenant du lycée, je ne me suis pas gêné pour pleurer tant que j'en ai eu bespin. Le proviseur est venu le lendemain nous enlever notre professeur, comme un méchant corbeau qui emporte sa proie. » Le même enfant était à la veille de quitter ses tantes pour aller rejoindre ses grands parents. Au dessert, il leur dit d'un air affligé : « Eh bien, nous allons nous quitter demain ? » et il cherchait sur le visage de ses tantes l'expression de sentiments pareils à ceux qu'il éprouvait. Une fillette de six ans, qui avait eu l'année précédente le premier prix de lecture, avait quelques raisons de croire qu'elle ne l'aurait pas une seconde fois. Pendant les quinze jours qui précédèrent la distribution des prix, elle en parlait plusieurs fois par jour, et se cachait aussitôt les yeux. Les deux derniers jours, on eut toutes les peines du (monde à la faire mangée Le matin du grand jour, pâle, l'œil hagard, elle dit à sa mère : « Maman, est-ce que si je n'ai pas le premier prix, ma réputation sera ternie? » L'éminent observateur Sikorski pense, comme moi, qu'il est possible et utile à tous égards de dresser l'enfant à analyser, selon ses petites forces d'observation et de réflexion, les passions qu'on veut l'aider à maîtriser, t J'ai pu me convaincre, dit-il, qu'il est d'une grande utilité de démontrer à l'enfant les espèces, les degrés et les phases de ses affections, non point au moment même de leur effer- \çscence, mais après. Les enfants font volontiers, pour la plupart, une analyse rétrospective de leurs émotions psychiques. Si vous attirez l'attention de l'enfant, qui vient

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