‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 42 sur 107 · Bévue scientifique du ii juillet · texte numérisé non relu

Bévue scientifique du ii juillet

trop que les fonctions supérieures du système nerveux - agissent en raison inverse des fonctions inférieures, que dans l'application de Tesprit àun objet quelconque, comme sous l'influence des émotions dépressives, delà frayeur, de Tangoisse, l'afflux du sang au cerveau frappe relativement d'anémie et d'immobilité les organes de relation, et aussi jusqu'à un certain point les organes de nutrition et de sécrétion ^ On oubliQ aussi les rapports si intimes qui existent entre le travail intellectuel et le tempérament^ d'une part, et,de l'autre, la santé, qui est une modification plus ou moins grande du tempérament. Il y a de ce chef des faits si bien établis, qu'il est presque oiseux de les mentionner. On sait, par exemple, que les hommes longs, à . circulation lente, ont, en général, l'esprit plus lent que les hommes petits, à circulation plus rapide. Le caractère calme et froid^des uns et le caractère pétulent et irascible des autres peuvent s'allier à une rare puissance d'attention, mais d'une attention bien diff'érente dans ses allures et dans ses eff'ets. Mais très souvent aussi, ces deux genres de tempérament comportent deux états maladifs, entraînant l'indolence ou la suractivité de l'attention. Les impressions glissent sur l'esprit sans y pénétrer, ou l'esprit > glisse sur les objets sans les atteindre. Les uns et les autres relèvent tout autant de la médecine que de la pédagogie.

Prétendre retourner un tempérament à son gré serait sans doute une illusion funeste. Le tempérament n'a pourtant, comme la santé ou le caractère, comme toutes les dispositions fondamentales de la vie et de la pensée, qu'un équilibre instable, dont nul ne peut prévoir les écarts pos-

j 1. y. Mosso, la Peur, traduit de Titalien et publié chez M. Alcan.

i-AlTENTION ET SES CONCOMITANTS PHYSIOLOGIQUES. 121

bibles. Ce qu'on appuie la nature est sujet, surtout dans les premiers temps de la vie, où les habitudes ont toute facilité pour prendre racine, à miJle variations accidentelles, et il faut quelquefois |)ien peu de chose pour les rendre persistantes. Toutes les causes physiologiques qui modifient la circulation peuvent altérer profondément le tempérament < natif. Certains hygiénistes sont même allés jusqu'à dire que, chez Tenfant, le tempérament, qui varie parfois étonnamment de deux à sept ou huit ans, est presque toujours< plus ou moins acquis. Ajoutez à ces modifications physiologiques, qu'on peut tout au moins surveiller de très près, soit pour les faciliter, soit pour les enrayer, celles que l'art de Téducateur peut opérer avec leur concours dans l'esprit. Voici, par exemple, un cas très curieux d'entraînement pédagogique. Quand les jésuites, si zélés à mettre en relief des non-valeurs, veulent faire aboutir aux examens quelque aoble incapacité, ils emploient, dit-on, une méthode semi-physiologique, qui consiste à prendre l'élève au sortir du réfectoire, et à le gaver de mots, de faits, de dates, de formules. La première demi-heure qui suit l'ingestion produit, en effet, une suractivité sanguine, qui peut favoriser l'appréhension toute brute des sons et des idées; c^est une saturation plus ou moinà intellectuelle qui se surajoute à l'autre; l'élève, allant se coucher aussitôt après la leçon, fait les deux digestions Tune dans l'autre. Les pédagogues qui font appel à tel ou tel ordre de sentiments pour exciter, par l'intérêt, l'attention de l'enfant, ne font pas, en somme, autre chose que les bons pères gaveurs : le sentiment n'agit sur l'attention qu'en modifiant la quantité et la qualité du sang qui circule dans le cerveau.

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La nouveauté fait pour une large part Tintérét des choses. Mais il faut s'entendre. L'attention, même chez l'adulte le mieux doué, est toujours prête à s'échapper dans une nouvelle direction. C'est dire aussi qu'elle est toujours prête à revenir où elle s'est d'abord ûxée. Changer d'objet est sa loi : un rafraîchissement d'activité, dans le cerveau, toujours retrempé d'un sang nouveau, a pour suite nécessaire un continuel besoin d'impjressions renouvelées. Celles-ci produisent l'effet d'un choc excitant sur les forces épuisées par un premier jet d'influx nerveux. Le fait se montre dans toute son évidence chez l'enfant en liberté qui joue, ou qui, après le jeu, le spectacle ou la promenade, * nous fait le récit ému de ses diverses impressions : tout y va par interruptions, soubresauts, saccades électriques. Son attention obéit à la loi de la variété plutôt qu'à celle de la nouveauté. Ce qui domine en elle, c'est moins la nécessité de changer continuellement d'objets que la difficulté de se fixer sur aucun. La nouveauté est vite perçue, jugée, épuisée. Un enfant de cinq ans voit briller des boutons d'or à mes poignets de chemise ; il me saisit vivement par le bras, avec ses deux mains, regarde à la hâte et me dit : « Ah ! tu as de bien jolis boutons. Très jolis, très jolis » ; et il se retourne brusquement, regardant ailleurs. Ainsi faisaient deux soldats se promenant sur la place Henri IV, à Pau. Voyant quelques touristes en train de contempler et d'admirer la charmante vallée du Gave, avec s'a magnifique ceinture de coteaux, et le féerique horizon des Pyrénées, nos deux troupiers gardent pendant trois minutes l'attitude de la contemplation, et puis Tun deuy- ^'w tout ravi, dit à

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son camarade : t C'est bien beau ! Atlons-nous-en. » L'admiration, cette forme sublime de l'attention, est proportionnée, chez Tenfant, chez Thomme ignorant, chez le sauvage, à la pauvreté des souvenirs que la vue des objets beaux ou rares leur suggère. C'est surtout, dans le nouveau, la partie déjà connue par l'observation directe ou par les récits d'autrui, qui intéresse, émeut, attache. On pourrait donc affirmer sans paradoxe qu'en général la force et la durée de l'attention sont en raison inverse du degré de nouveauté, quand l'objet nouveau n'éveille pas d'ailleurs quelque sentiment d'intérêt personnel.

Nous trouvons une confirmation de cette remarque dans le fait de l'attention expectante. L'attention, par une sorte de préajustement d*abord involontaire, peut anticiper sur une impression future. Ce préajustement peut avoir une fin externe ou interne, une qualité de l'objet ou un motif de l'esprit. C'est dire que le progrès parallèle et combiné des associations des idées et des associations de sentiments favorise doublement la préattention. On voit, à Tattitude et aux yeux d'un enfant intelligent auquel on parle de choses à sa portée, que sa pensée court au-devant de la vôtre et que sa bouche vous dirait . « Je sais ce qui va suivre, i Les bons éducateurs, comme les bons orateurs, possèdent l'art utile entre tous de tenir continuellement en haleine l'esprit de leurs auditeurs, de les pousser adroitement en avant pour paraître marcher à leur pas. Les motifs qui influent sur la préattention peuvent être de diverse nature, agréables ou pénibles, nés de l'habitude ou de l'éducation, fournis par l'inconscient ou par la volonté. Ainsi une petite fillette de cinq ans, dès le premier jour de son entrée à l'école, se mit spontanément dans l'attitude d'une enfant attentive et sérieuse, et quand elle vit quel-

qu'une de ses voisines se distraire ou s'amuser, elle en fut vivement choquée. Le troisième jourj une petite dissipée lui h^yami adressé une question s'entendit faire à haute voix cette observation : a Je te prie de ne pas me parler; on est à récole pour travailler, et non pour jouer. » Nombre d'enfants n'acquièrent cette heureuse disposition qu'à la longue, par l'effet des réprimandes, de Témulation, de l'exemple et de l'habitude. L'éducation reçue dans la famille y est pour beaucoup.

L'attention expectante est, en général, beaucoup moin» désintéressée qu'ellenepourrait le paraître. La curiosité scientifique ne se mesure pas toujours à l'étiage du progrès intellectueL A quatre ou cinq ans, il est vrai, l'enfant fait ' beaucoup moinsdemanipulationset beaucoup plusd'expérimentations qu'autrefois. Il n'y a plus chez lui une agitation continuelle des corps qui sont à sa portée. Il paraît indifférent à certains objets, comme s'ils lui étaient suffisamment connus et n'avaient plus rien à lui dire. Il faut que le contre-coup de quelque perception nouvelle ou qu'un genre nouveau d'utilité les lui présente comme matière à instruction ou instrument d'exécution. Autrefois, toute chose était désirée ou redoutée, c'est-à-dire intéressante, par cela seul qu'elle était attendue; maintenant l'enfatit peut, sans les désirer ni les craindre, préparer son attention à des impressions prochaines. J'ai vu un enfant de cinq ans hausser les épaules en voyant sa jeune sœur, âgée de dix ans, frapper à tour de bras une cafetière contre le poêle : « Elle s'imagine faire de la musique, la pauvre bébettel » Par exemple, le même enfant voulait-il faire endêver la cuisinière; qu'il appelait maman Vinaigre, il trouvait fort agréable de lui faire un interminable charivari en battant les pincettes avec une clef. Les résultats très connue

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des actes n'excitent plus autant l'enfant à les produire, fil aneique émotion ou quelque caprice ne les y vient exciter. Je crois donc, comme je l'ai déjà dit, qu'il ne faut pas exagérer chez le jeune enfant le rôle de Tabstraction et du pur raisonnement, et croire que son intelligence se < développe et son attention s'adapte en Tabsence de motifs émotionnels. Quelque force qu'on suppose aux habitudes contrôlées d'un jeune esprit, un enfant même âgé de sept ou huit ans s'évertuera rarement à chercher, sans incitation étrangère, sans utilité pressentie, sans raison d'agrément ou d'utilité, dans un objet qui s'offre à lui les propriétés < saisies dans d'autres objets. Ce n'est pas ce théoricien dont Preyer et Sikorski ont parlé après Taine, cet expérimentateur épris de raisonnements abstraits, ce constructeur inconscient d'analyses et de synthèses, qui, en jouant, chercherait moins le plaisir d'exercer tous ses organes et de jouir par tous ses sens, que la satisfaction de résoudre des problèmes d'optique, d'acoustique, de mécanique, d'hydrostatique, que sais-je encore? L'enfant est chose plus futile. N'abu- ^ sons pas pour lui de formules plus faciles à faire qu'à justifier. « Homme dans ses jeux, dit M™« Necker de Saussure, l'élève est enfant dans ses leçons. » D'autres ont répété le même aphorisme sans le mieux prouver. Restons dar\^ la mesure et dans la réalité : la routine et l'émotion ont ^ toujours le pas chez lui sur l'observation pure et surtout raisonnée. Formule pour formule, celle-ci me paraît la plus vraie, surtout quand il s'agit de l'enfant : t Otez l'émotion, tout disparait. Tant qu'elle dure, l'attention dure ^ »

H nous faut parler des avantages et aiissi des inconvénients de la préattention. Disons d'abord qu'elle est ea

l. Th. Ribot, les Maladies de la volonté, p. 103.

elle-même plus ou moins distincte, plus ou moins parfaite. L^enfant qui a fait son devoir avec soia, mais qui n*est pas très sAr de Tavoir bien fait, aura une anticipation très vague des éloges ou des critiques que son professeur lui adressera ; mais s'il s'est bien récité à lui-même, s'il a récité sa leçon à sa mère d'une manière satisfaisante, il aura une anticipation très précise et très exacte, très complète, non seulement de la manière dont son professeur appréciera son travail, mais des paroles mêmes qu'il prononcera, de Tair et des gestes dont il accompagnera ces paroles.

Un des effets ordinaires de la préattention, c'est de diminuer le temps et, par conséquent, l'effort de la pensée. Les physiologistes qui ont étudié le temps des diverses réactions psychiques nous apprennent que tout le travail intellectuel impliqué dans Tattention est abrégé ou allongé, selon les circonstances qui favorisent où contrarient son préajuslement. Nous verrons plus loin que cet accroissement de rapidité facilite la succession des petits actes rapprochés d'attention qui équivalent à la continuité ou à la simultanéité de perception. Le plaisir qui naît pour l'esprit de cette reproduction régulière des faits précis et attendus ajoute à l'attention un surcroit d'excitation.

L'attention expectante a donc pour résultat de réduire, de faciliterle processus de réception et de reconnaissance *. S'il faut en croire Maudsley, nous ne percevons bien que les choses auxquelles nous nous attendons. « Dans le sommeil, dit-il, comme dans l'état de veille, l'oreille entend mieux ce qu'elle s'attend à entendre. De même que 1'^tente d'une certaine impression augmente la suscepl«bi-

•i. Dans la suggestion hypnotique, elle équivaut à la présence de Timpression.

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lîlé de ce sens, et la rapidité de Ja transmission du message de r.organe externe au ganglion cérébral, de même l'adaptation d'un sens endormi à une impression particulière engendre, pour ainsi dire, dans ce sens une habitude d'attente qui augmente sa sensibilité à l'impression... Nous ne vivons que dans des rapports très limités avec la nature extérieure, et ces rapports sont limités non seulement par le pouvoir, mais par les habitudes de nos sens ; et nous devenons automatiques dans nos réactions à un petit nombre de stimulus que nous sommes habitués à recevoir. Par suite, notre vie intellectuelle et pratique s'écoule en général en suivant quelques lignes fixes auxquelles, nous sommes liés... Nous ne percevons que les choses auxquelles nous nous attendons, pour lesquelles nous avons par une fréquente répétition organisé l'adapta* tion de nos sens et des associations motrices appropriées ^ » M. James Sully, qui a très bien compris le rôle psychologique de la préattention •, nous met d'ailleurb en garde contre les illusions de Tatlente, qui dénaturent quelquefois étrangement les perception des choses. Telle est, par exemple, Tillusion qui nous fait prendre pour un ami que nous attendons un voyageur descendant du train et qui a eu quelque ressemblance avec lui, pu celle qui nous fait découvrir chez les personnes les marques de leur profession, ou les qualités et les défauts inhérents au caractère que nous leur prêtons, etc. '.

La préoccupation, image obsédante qui se projette presque toujours du passé dans l'avenir, distrait Taltention de tout objet autre que celui dont Tenfant est fasciné.

U i. La Pathologie de Vespritf p. 7.

2. Eléments de psychologie, p. 89 et 90, à, James Sully^ illusions des sens et de l'esprit, p. 77»

J'ai vu de jeunes enfants que la crainte d'une réprimande ou d'une punition, ou l'attente d'un grand plaisir, rendaient comme slupides. Les préoccupations du genre attrayant, qui ne le sait trop? ont une force particulière d'obsession. Quel enfant n'a pas dans sa vie l'équivalent de cette histoire du saule planté par J.-J. Rousseau et son cousin Bernard sur la terrassa de M. Lambercier, à quelques mètres de l'auguste noyer? Le joli récit I Que le lecteur le relise dans sa mémoire; je n'en puis citer qu'un lambeau. « Comme notre arbre nous occupait tout entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous tenait de plus court plus qu'auparavant, nous vîmes l'instant fatal où l'eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l'attente de voir notre arbre périr de sécheresse, etc. * ».

La préoccupation peut revêtir une foule de formes. Elle naît aussi de causes très diverses, par exemple, de la vanité, de raffeclion excessive, d'un caprice violent, du ressentiment, de l'indépendance, de la timidité. Celle-ci a joué plus d'un vilain tour à Rousseau. Il nous a raconté les balourdises incroyables que sa sauvagerie, son irritable sensibilité, son indomptable fierté lui firent faire, malgré tout son bon sens et tout son esprit. Il nous explique, en outre, et avec assez de vraisemblance, comment avec cette incurable timidité, jointe à sa vivacité d'humeur, il fut toujours incapable de rien apprendre sous un maître *. «Il est assez singulier, dit-il, qu'avec assez de conception, je n'aie jamais pu rien apprendre avec les maîtres, excepté mon père et M. Lambercier : le peu que je sais de plus, je l'ai

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