ÉTENDUE DE L'ATTENTION
superficiels (ces défauts tiennent pour beaucoup à Fhygiène et à Téducation), qui paraissent attentifs à un objet, et qui n'y voient rien, ou qui voient ailleurs en le regardant. Les premiers paraissent prédestinés ou parvenus à cet idéal de paresse, qui consiste à ne rien penser; pour les seconds, « tout leur est distraction, dit Fénelon, ils ne sont jamais où ils doivent être. Ils ne vivent qu*à demi*. »
G*est assez improprement que l'on parle quelquefois d'attention simultanée, de vues, de perceptions d'ensemble. L'attention qui s'applique à tout un objet ou à une collection d'objets, aussi rapprochés qu'on voudra, ne se partage pas également dans tous les sens. Nous connaissons assez exactement l'étendue de la conscience. Elle se réduit à douze représentations simples ou successives « Ce nombre, dit Wundt, concorde avec le nombre des parties simples de la mesure que notre sentiment rythmique est encore capable de résumer. On remarque aussi que la conscience rassemble en soi plus facilement des impressions lorsqu'elle les dispose dans un ordre rythmique. Nous ne sommes plus en état de réunir un nombre égal d'impressions dès que nous négligeons intentionnellement cet auxiliaire rythmique. L'étendue maxima donnée n'est donc valable qu'en supposant que les représentations simples se lient convenablement et constituent plusieurs groupes. »
C'est là une des raisons qui font du vers tout à la fois une expression contagieuse de l'émotion et un c m6yen de concentrer sur elle, sans aucune perte de force vive, l'intelligence de l'auditeur. En effet, un langage où tout est rythmé et régulier économise l'attention, TefTort inlellec-
1. Pour les moyens de combattre ces deux pcnres de di~lr;<ction, voir mon article Distraction dans le DicUonnaù-e pJUutjntjijue de M. Buisson, p. 723.
tuel. Notts nlrons pas jusqu'à dire avec M. Spencer que la prose, en sa complète irrégularité, exige toujours une
•dépense plus grande c d'énergie mentale », qu'elle tend à nous distraire davantage du développement des idées et des émotions, et que le rythme, au contraire, nous permet d'économiser nos forces « en prévoyant la dose d'attention requise pour saisir chaque syllahe. n Les heaux vers sont souvent plus difficiles à comprendre que la prose : cela tient, tantôt à la condensation, tantôt à l'élévation de la pensée. Il faut re«îonnaître cependant que, par lui-même, le langage rythmé pénètre plus vite et laisse plus de traces dans le cerveau ; à ce point de vue, c'est un instrument plus parfait, dans lequel on a supprimé des frottements qui dépensaient de la force vive. L^ vers, avec la régularité de ses sons, l'absence de tout heurt entre les mots, le glissement léger et continu des syllabes, est une aide pour l'intelligence comme pour la mémoire *. »
L'extension de la conscience se fait donc par une succession très limitée dans l'espace, et une succession illimitée dans le temps. C'est le développement intellectuel qui élargit sans cesse, chez l'un plus, chez Tautre moins, Taire des idées qui sont les objets de l'attention et celle des mobiles qui réveillent et la fixent. Les privilégiés de la nature ou de l'éducation montrent, sinon une égale faculté d'attention à peu près dans tous les sens, tout au moins dans plusieurs sens. Gomme si l'attention était une faculté générale, existant par soi-même, une forme vide applicable & divers genres de matières, il est à remarquer que, même ehez les esprits le plus pauvrement doués, une certaine
. direction de l'attention en prépare et en facilite d'autres,
I. Guyau, VEsthétique du vert moderne, Revue phiL, février 1b84» p. iS4.