CHAPITRE V^I
L'ABSTRACTION ET LA GÉNÉRALISATION {Suite)
Si nous interrogeons un enfant de six ou sept ans sur l'impression générale que lui font les caractères de ses camarades, nous voyons qu'il n'a sur ces délicates matières que des aperçus isolés, l'abstraction étant encore trop faible pour pousser à des synthèses réelles, à des touts idéaux, en un mot, à des portraits. Je demande à Albert, ^ifant assez intelligent, ce qu'il pense de son camarade« P* Je l'avertis que je l'écouterai tant qu'il aura quelque chose à me dire sur son compte, c A. P. Cinq ans. Rageur, il ennuie quand on joue, il saute sur ceux qui s'amusent^ leur fait la grimace, leur prend la tète entre ses mains. Alors on lui dit : « Tu ne vas plus jouer avec nous. » Il se met à pleurer. Il donne des coup^ de poing à son frère aîné. Il ve§t taper si fort qu'il se cogne lui-même sur les murs ou sur les arbres. Il crie comme un écorché, il va rapporter à sa mère, qui le renvoie sans l'écouter. Voyant ' cela, il insulte son frère, il le menace. Quand il ^'a se plaindre à son père, celui-ci gronde l'alné. Une fois, ils s'étaient battus très fort, et ils allèrent tous deux rapporter
B. PiRBZ. — L*enrant de trois à sept ans. il
à leur père. Si bien que le père les a foueltés tous les deux. 11 se vante beaucoup, pAce qu'il a des pantalons. Les pantalons de petite fille qu'il avait l'autre année l'ennuyaient beaucoup. Maintenant il dit à tout le monde : « Ah I tu vois, j'ai des pantalons I • Une fois, son frère l'a appelé petite fille. Il a osé prendre un bâton, et il a failli crever l'œil à son frère. Je ne sais pas quel est le plus méchant des deux ; je crois que c'est le plus petit. L'aîné n'est méchant qu'avec lui. Ils se querellent toujours. — Il n'en est pas ainsi de toi et de ton frère? dis-je à l'enfant. — Oh l pas aussi souvent qu'eux. »
Je donnai à mes questions un autre objet. — Le jeune A. P. est-il intelligent ? — Je crois que oui. Il est très sage en classe, m'a-t-on dit. Je connais un autre enfant comme cela, très méchant chez lui et très doux avec ses camarades. Mon frère dit que c'est parce qu'il est lâche : il serait méchant dehors, s'il n'avait pas peur d'être battu par se» camarades. — Puisque tu reviens à l'article de la méchanceté, tu dis donc que les frères P. sont de mauvais garnements ? — Oh I tous les deux ont des moments de gentillesse, un petit moment tous les jours. Mais, la plupart du temps, ils s'entendent pour mal faire. Ainsi nous jouons quelquefois à la guerre, avec des bâtons. Nous faisons deux camps, les Français et les Pavillons-Noirs. G. et D., les deux plus forts, se mettent ensemble. Moi, je suis avec les deux autres ; ils ne veulent jamais m'écouter. Il y a un signal pour faire la paix : ils ne lèvent jamais leurs mouchoirs. Si on s'approchait d'eux sans méfiance, même pen-> dant la paix, ils feraient du mal. Il faut les voir, quand oq les fait prisonniers dans le camp ennemi I Ils grognent, ils cherchent à s'échapper, surtout le jeune. Us ne savent pas s'amuser.
LÀ CONNAISSANCE DES AUTRES i63
— Parlons maintenant de ton amie la petite C. — Elle est gaie, aimable, pas méchante. Elle n'aime pas se battre comme nous, garçons, et comme la petite 11. Elle a une autre sœur, qui a peut-être un an et demi. Elle la porte quelquefois, elle est très bonne pour elle. Quand son frère ^ n'était pas malade, elle le portait aussi. Je ne me suis jamais disputé avec elle.
f Et le petit B... ? — Méchant, tricheur dans les jeux, très moqueur. Il tient ça de^son père. On ne peut jamais s'amuser bien avec lui. A la tape montée, quand il est sur l'endroit élevé où on doit ratta({uer, il donne de gros coups de poing. Il nous tire par les bras pour nous faire descendre de la pierre, et il nous fait tomber. Quand on 5*est fait beaucoup de mal, il dit : « Tant pis pour toi. » Nous ne voulons plus jouer avec lui.
« Et la petite G... ? — Celle-là a bientôt huit ans. Quoiqu'elle s'amuse avec nous, elle n'est plus petite fille. Elle est bien drôle I Souvent elle passe à travers quatre ou cinq jardins en se mettant à califourchon sur les murs. En bonnette du matin, elle a fait une fois un kilomètre avec son cerceau. Elle aurait pu se perdre ou être volée. Tu sais qu'on vole maintenant les enfants? On la gâte : on n'ose pas la gronder, au moins sa mère. Il y a toujours une scène au moindre reproche, à la moindre observation. Il lui arrive souvent, comme Duguesclin, de tout jeter par terre. C'est un garçon. Quand elle joue avec les petites filles, elle les pince, elle cherche à leur faire du mal. On lui pardonne beaucoup, parce qu'elle est très intelligente et qu'elle fait très bien tout ce qu'elle fait. »
Que voyons-nous dans ces descriptions éthologiques d'un enfant de six ans et demi? Ce que nous verrions même dans celles d'un enfant de huit à dix ans. Beaucoup de traits
précis, exacts, mais superficiels» mai expliqués, mal comparéSi mal liés. Les contradictions s*y rapprochent sans être remarquées. Aucune formule résumant les particularités d'un môme genre. Ce sont les impressions d'un jour, ou d'une période fort courte. Ces événements, de date en général récente, sont appréciés presque tous d'après les impressions d'une sensibilité intéressée. Pourtant quelques jugements de raison, de sens commun, de justice, d'humanité s'y glissent comme des étincelles rapides. Le plus grand mérite de ces jugements, c'est qu'Us n'ont aucune prétention, ni logique, ni morale, ni autre. Ce n'est pas l'enfant qui songe à faire tenir tout un caractère dans nne formule. Il est simpliste, successif, tout au détail intéressant, sans nulle préoccupation de rechercher l'essentielle et dominante qualité d'une personne ou d'une chose. Il peint ce qu'il voit tout uniment, et ce qu'il a bien vu, c'est ce qu'il a bien senti. La famille, la classe, la caste, la prof ession5 tout cela l'intéresse en tant que cause d'impressions particulières. Le fils de M. Egger demande un jour à son père « ce que font les comtes et les marquis ». Une autre fois, il a l'ambition de devenir ce cocher de grande maison » . Il peut bien se rendre compte jusqu'à un certain point de la profession de son père ou de son oncle, parce qu'il la voit de près. Quand le fils d'un professeur de zoologie, accompagnant tous les jours son père à son cours, disait (à 5 ans) qu'il voulait être professeur de Faculté ; quand, un an plus tard, ayant plusieurs fois séjourné dans le laboratoire du professeur de chimie, et l'ayant vu très attentivement opérer, il disait avec conviction qu'il voulait être chimiste, assurément, il savait bien, par quelques côtés essentiels, ce qu'étaient ces deux professions. Mais ce qu'est en lui-même un zoologiste ou un chimiste, quelles
conditions sont requises pour professer dans ces deux parties, il en avait une bien pauvre idée, L*enfant s'imagine qu'il suffît de vouloir être, pour qu'on le soit, Thomme qu'on envie et qu'on admire.
En tout cas, le physiologiste et le chimiste idéal, c'est pour lui, celui qu'il a vu. Il particularise, ou plutôt individualise le genre et l'espèce. A six ans, je ne pouvais pas supposer qu'il y eût au monde un colonel autre que le brillant officier de chasseurs que j'admirais, les jours de parade, fièrement campé sur son cheval noir, avec de superbes épaulettes d'argent à graines d'épinards, et un colback aux poils soyeux surmonté d'une blanche aigrette. Quand on me parlait d'un maître d'école, je voyais aussitôt un grand corp^ maigre et sec, tout de noir vêtu, avec un faux-col de soldat d'où s'échappait une' petite tête olivâtre, à petits favoris gris, aux yeux indescriptibles, tête ridailJée, couturée, grimaçante. Si l'enfant, très peu au fait de nos distinctions sociales, traite en hommes tous les hommes qui entrent en relation avec lui, ce n'est pas qu'il leur applique l'idée analogique d'homme (il n'est pas dominé par l'idée qu'ils sont tous la personne humaine sous différents rôles), c'est qu'il a besoin de compagnons de plaisir ou d'assistants. Oui, si pour la religieuse au couvent, comme l'a dit La Bruyère, un jardinier est un homme, ce n'est pas de la même manière que le premier venu est un homme pour l'enfant. C'est quelqu'un qu'il trouve aimable ou odieux, avec lequel il s'amuse ou s'ennuie, voilà tout. Et ce quelqu'un, il Je jugera d'après sa physionomie plutôt que d'après son costume, d'après sa famille, sa race, sa nationalité. Il particularise le général plutôt qu'il ne généralise l'individuel. En tout cas, en généralisant, ou plutôt en appliquant l'individuel, il ne ressemble en rien à ces logi-
Il faut encore très peu aider Tenfant pour raviver chez lui, avec l'image des lieux, des personnes, des animaux, et des^ objets, des sentiments auxquels il prit garde à peine, alors qu'il les éprouvait avec plus ou moins de force. Un [ enfant de sept ans et deux mois, très bon observateur, très ! grand raisonneur, montrait, au dire de ses parents, fort • peu d'imagination littéraire. Ils s'en désolaient, croyant le mal sans remède. Je cherchai à tirer de lui, sur cet état de choses, quelques renseignements utiles. Je lui suggérai quelques associations portant sur des objets qui avaient dû l'intéresser, ou qui pouvaient l'intérester, à la réflexion. € Tu l'es beaucoup amuséi aux congés de Pâques? — Oui, beaucoup. Je les ai passés à S... Grand-père ne nous fait pas souvent jouer. Ils nous trouve bruyants. Grand'mère noua gronde, sans être bien fâchée. Nous nous amusons tout de môme. Je passais trois ou quatre heures par jour sur la plage; je penchais. J'ai attrapé, un matin, une anguille longue comme le bras, mais pas très grosse^ Elle me glissa dans les doigts et je la crus perdue. Mais je soulevai un grand rond d'algues et de galets à l'endroit où elle s'était enfoncée, et je finis par la reprendre. Elle fit un bon petit plat avec les autres petits poissons que j'avais pris, san^ compter les crevettes. •
Je l'entrepris sur une suggestion propre à mettre en jeu l'imagination affective. « Aimes-tu mieux, lui dis-je, aller à S... qu'àT...? J'aime beaucoup aller à S..., à cause de la mer. Et puis je m'amuse avec Gambo (il a une vraie passion pour le chien de son grand-père, qui le lui rend bien). C'est un beau chien, très bon chasseur, un mâtin doublé d'épagneul. Grand- père y tient beaucoup. Et moi, donc ! J'en fais tout ce que je veux. Il aime bien, mieux courir dans le village ou sur le bord de l'eau que d'aller
travailler dans les bois et se faire gronder par grandpère. Pourtant, j'aime peut-être mieux aller à T... Nos taùtes nous font amuser. Elles nous font des friandises, des merveilles, et nous allons nous promener sur le bord de TAdour. Mon père m'emmène avec lui chasser des insectes. Et puis, nous avons le grand jardin, où nous faisons du Jardinage, où nous trouvons de la terre glaise pour faire -de la poterie. Toujours quelque chose d*amusant à faire. » €e sont là réponses d'enfant à Tesprit juste et net, et d'imagination, non point littéraire, mais scientifique. Il n'a pourtant qu'un défaut tout relatif d'imagination esthétique. Nous venons de voir qu'il n'est pas difficile de l'amener à considérer, dans les choses qu'il juge d'ailleurs très exactement, des aspects, des rapports susceptible^ de produire chez lui des émotions réfléchies, ordinairement étoufl'ées par le développement considérable d^ l'observation et du raisonnement.
La plupart des désirs de l'enfant, même âgé de six ou sept ans, sont si promptement suivis d'exécution qu'il reste fort peu de place pour la délibération. Est-ce à dire qu'il n'y entre pas un tant soit peu de conscience ? On sait, d'après les plus récentes expériences d'hypnotisme, que la volition consciente peut très bien coexister c^vec l'automatisme. Et d'ailleurs, si l'inconscient ou le subconscient n'est pas un état de conscience afl'aiblie ou naissante, on sait qu'il lui manque, en général, très peu de chose pour arriver à l'état fort ou complet. Le choix, la résolution peuvent n'intéresser que faiblement la conscience de l'enfant; sou- I vent, après une hésitatioïi présentant les caractères extérieurs d'une délibération, il s'est décidé sans le savoir. Il ne le sait quelquefois qu'après avoir agi. Alors les conséquences de l'acte sont vues ou prévues; il y a là une expé-
i68 L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS
peine si je distinguais alors moi de non-moi. Moi, c'était tout ce que je pouvais toucher /de la main, atteindre du regard, et qui m'était bon à quelque chose; non-moi était ce qui pouvait nuire ou résister à moi. L'idée de ma personnalité se confondait dans ma tète avec celle de mon bien-être, et je n'avais garde d'aller chercher là-dessous la substance inétendue et immatérielle* Tout le jour je me remplissais de ipoiûres, de raiponces, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavots, d'épis de maïs grillés, de baies de toutes sortes, prunelles, bessons, alises, merises, églantines, lambrusques, fruits sauvages ; je me gorgeais d'une masse de crudités à faire crever un petit bourgeois élevé gentiment, et qui ne produisaient d'autre effet sur mon estomac que de me donner le soir un formidable appétit. L'aime nature ne fait pas mal à ceux qui lui appartiennent.,.
« Que d'ondées j'ai essuyées! que cie fois, trempé jusqu'aux os, j'ai séché mes habits sur mon corps à la bise ou au soleil I Que de bains pris à toute heure, l'été dans la rivière, l'hiver dans les sources ! Je "grimpais sur les arbres, je me fourrais dans les cavernes, j'attrapais les grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous, au risque de rencontrer une affreuse salamandre ; puis je faisais sans désemparer griller ma chasse sur les charbons... Il y a de l'homme à la hôte, à tout ce qui existe, des sympathies et des haines secrètes dont la civilisation ôte le sentiment. J'aimais mes vaches, mais d'une affection inégale; j'avais des préférences pour une poule, pour un arbre, pour un rocher. On m'avait dit que le lézard était Tami de l'homme, et je le croyais sincèrement. Mais j'ai fait toujours rude guerre aux serpents, aux crapauds et aux chenilles *• »
i. De ia Justice dam VÉtat ^ dans VÉglise, t. II, p. 90-d3.
Comprend-on que, pétri de telles impressions, un tel enfant^ s'il vient un jour à être un grand écrivain, à traiter d'économie sociale, de littéraiurç et d'art, marquera certainement peu de respect pour le socialisme à l'eau de rose de Bastiat ou de Passy, ne comprendra rien aux descriptions mystiques, amoureuses et champêtres de Lamartine et de George Sand, mettra Courbet mille fois au-dessus de Delacroix, enfin ne parlera pas de peinture en salonnier, comme About, ni en docteur, comme Taine?
Qu'on me permette, à mon tour, de retrouver dans mes vieux souvenirs certaines sensations très précises mêlée^ à des sentiments qui ont longtemps influé sur moi à mon insu. Par exemple, je ^ne demande si le plaisir que j'ai à voir, soit un vieillard au teint frais, soit un vêtement d'étoffe nankin, ne provient pas d'un de mes premiers souvenirs. Les jours de fête, mon bon vieux grand-père, beau vieillard au visage rose et épanoui, encadré d'une chevelure d'argent, portait un gilet rouge et un pantalon nankin du plus joyeux effet. Quelle que soit la part à faire à l'hérédité dans le plaisir que nous donnent certains tons et certains assemblages de couleurs, les émotions le& plus chères, les plus vivaces sont celles qui ont intéressé notre sensibilité dans ce qu'elle; a de plus accusé, les instincts de nutrition, de vanité, de sympathie, en un mot, d'égoîsme individuel ou social. Ainsi le bleu clair a pu me plaire dans un grand nombre d'objets soyeux ou lu$tré6, et surtout dans des robes de femmes ou de jeunes filles aux gracieux contours. Je rapporte même des souvenirs agréables de ce genre à quelques objets précis. C'est la botte en fer-blanc, tapissée de papier bleu, où j'enfermais, à six ans, mes bons points; c'est surtout la merveilleuse écbarpe bleue à brillants d'or, empruntée à je ne sais
quelle madone, dont on me fit une tunique de saint Pierre un jour de Fête-Dieu. Eh bien, l'avouerai-je? ni la voûte du ciel, ni Tazur céleste des Pyrénées, que j*ai bien des fois admirés et chantés, dès Tâge de seize ans» pour avoir trop lu Lamartine, n'ont laissé la moindre image dans ma mémoire d'enfant. Le plaisir que nous avons à regarder la couleur si fraîche et si vive, d'ailleurs, de la voûte azurée serait, si Ton en croit Schneider, un souvenir dç Tépoque ancestrale, se rattachant aux idées de repas faciles et de tranquillité heureuse. S'il en est ainsi, il faut croire que la tendance héréditaire ne se rattachait, pour moi, dans mon enfance, à aucune circonstance propre à la remettre en vigueur.
Le vert clair des bons points, le vert doré des raisins, des figues et des prunes me réjouissaient fort aussi. Celui des plantes et des arbres, des tiges, des feuilles, des massifs, des branches, celui même des hautes herbes ou des gazons unis ne me disait rien, que je sache. Est-ce Thérédité? est-ce quelque circonstance de mon éducation? Je restais froid au milieu de la verte nature. Le fait est que mon frère, tout le portrait d'une de mes cousines de la campagne, ne se trouvait jamais plus heureux que là, tandis que moi, gâté par des parents de la ville, ou tenant plutôt de ma mère par mes goûts citadins, je m'ennuyais extrêmement au milieu des vaches, des cochons, des oies et des paysans, n'y trouvant autre chose à faire que des plaisanteries saugrenues, quand le cellier et le verger avaient assouvi ma faim. Plus tard, la lecture des poètes m'a bien changé, et je suis bien loin denevoirdans les prés que du fourrage, comme mon cousin le rural, qui, du haut d'une tour d'où l'œil embrassait une magnifique plaine, me disait en souriant : (c Que d'herbe pour mes vaches t »
Quant au vert de Teau, qui doit compter beaucoup dans les. expériences ancestrales, et qui est loin, pourtant, d'effrayer tous les jeunes enfants, il a toujours eu pour moi quelque chose de repoussant, aperçu dans un repli de fleuve, dans un étang ou dans un canal. Serait-ce que, dans mon tempérament héréditaire, Tarboricole et l'agricole seraient subordonnés au pasteur ou au chasseur des montagnes? Serait-ce plutôt qu'ayant habité tout enfant audessus d'un moulin, cette sotte bonne, dont j'ai déjà parlé, m'avait quelquefois penché vers l'écluse bruyante et sombre en faisant semblant de m'y lancer pour rire de ma frayeur?
Venons aux impressions auditives. Au-dessus de trois ans, comme à l'âge de vingt mois, pretïque tous les bruits sont agréables à l'enfant. Beaucoup de ceux qui seraient désagréables en eux-mêmes lui plaisent pour des raisons diverses. Un enfant, même âgé de sept ans, produit, écoute avec plaisir, ou du moins sans déplaisir, des sons durs, âpres, criards, grinçants, comme ceux du marteau, de la scie, de la lime, de l'essieu, du verre gratté. C'est qu'il se mêle à ces choquantes impressions des impressions d'ex- 4)érience utilitaire, joviale, ou môme grossièrement esthétique. On le voit empressé autour des ouvriers à instruments bruyants, les regardant faire, tout yeux et comme sans oreilles. Regardez-le, bouche béante, devant un mmi- ^ien qui brasse sans pitié un orgue horriblement discordant, €t suivant de cour en cour un artiste frappant à tour de de bras une grosse caisse avec des cymbales. Les sensations produites par le bruit sont ordinairement primées par les sensations concomitantes de la vue, et c'est surtout par celles-ci qu'elles s'associent à nos émotions. La vie mentale, surtout la vie émotionnelle, a son bruit à elle, c'est
la parole intérieure, faite de notre propre voix et de la voix d'autrui. Ici principalement, les aptitudes générales, dues à l'hérédité, réclament les excitations spéciales de l'expérience personnelle. Il en est ainsi pour tous les bruits qui éveillent et avertissent Finstinct de conservation, et" qui, / par leur force, leur timbre, leur rythme, nous inspirent des sentiments en rapport avec les instructions qu'ils nous apportent. A plus forte raison en est-il ainsi pour les différentes espèces de voix. Les voix d'animaux, que l'enfant imite à plaisir, sont pour lui, plutôt par expérience qu'en vertu d'un sentiment inconscient, des connotation» de la joie, de la douleur, de la tendresse, de la pitié, de la menace. Qui a entendu une fois hurler le loup ou rugir le lion et le tigre en a une bien autre peur que s'il ne les avait jamais entendus.
La voix humaine a, naturellement, plus que-toute autre, une signification émotionnelle. Si l'observation pouvait mettre à nu sous nos yeux la stratification * expérimentale dont s'est formée notre personnalité, nous verrions dominer, à partir des couches primitives, des émo'tions associées à la voix humaine, et, sur ces associations permantes^ et en proportion de leur force et de leur intensité, se grouper des émotions analogues, associées aux plus vives expériences de notre vie d'enfant. J'ent'ends, quelqijefois sans le vouloir, telle voix qui m'a grondé, interpellé, menacé, à l'âge de quatre ans. J'entends mon grand-père (un Béarnais) raconter des histoires d'une gaité bizarre, et ma grand'mère parler politique, affaires, ménage, en femme entendue. J'entends ma tante, une gâteuse d'enfants, qui vante mon bon
i. Ce mot a été heureusement employé par M. Sergi dans un article sur la Stratification du caractère^ in Rivista di filàsofia scien^ tifica, mars 1883.
cceur, parce que j'ai partagé mon bien, une pomme ou une tartine, avec un autre enfant; je Tenlends surtout exalter mon courage et mon dévouement, parce que, voyant que le tablier d'une de mes sœurs avait pris feu, je l'ai saisie vivement et l'ai poussée vers la fontaine, dont j'ai fait couler le robinet pour éteindre le feu. J'entends un voisin, gros plaisant (que j'ai trouvé bien sot plus tard), faire assaut avec moi de saillies et de grimaces. Une autre de ces voix, que j'entends comme si le souvenir datait d'hier, est celle d'une jeune fille de dix-huit ans, qui me paraissait bien bonne et surtout bien belle, et qui chantait et riait pendant que je l'admirais, assis sur un tabouret tout près d'elle. Hélas I j'entends aussi la voix aigre et souffreteuse, et la toux sifflante d'un oncle qui s'éteignait phtisique à dixneuf ans, et que nos innocentes espiègleries devaient, j'en suis sûr, faire beaucoup souffrir. Il est une autre voix que j'entends souvent, et que je fais souvent effort pour ne pas entendre, une voix douce et tendre au possible, souvent triste, plus souvent joyeuse, cette voix unique, la voix de celle (vous vous en souvenez, frère et sœurs!) qui nous a fait tant de caresses, dit tant de chansons, alors que nous étions tout enfants et elle toute jeun^ femme, et qui, même aux approches de la terrible séparation, s'efforçait de nous chanter encore un de ces joyeux refrains, et puis un de ces couplets patriotiques qu'elle chantait d'une façon si simple et si bonne! Je ne crois pas exagérer en disant que les plus puissants facteurs de notre sensibilité affective sont les voix des premiers éducateurs de pos premières années. Un enfant qui perdrait sa mère à huit ans et son père à quinze ans, cet enfant-là n'aurait jamais été réellement orphelin.
Ainsi, pas d'émotion qui n'ait pour support une ou plu-
sieurs abstractions sensibles. Les senlinients les plus pri* mitifs impliquent eux-mêmes quelque conception plus ou moins nette de forme objective ou d'attribut moral. Nous avons, d'ailleurs, ce point-là de commun avec l'animal. Les vives couleurs dont se parent les mâles de certaines espèces donnent sans aucun doute des impressions concrètes aux femelles; mais ces couleurs, attribut du sexe mâle, arrivent par là à leur plaire en même temps qu'elles excitent et accroissent leur appétit sexuel, t Une femme serait bien souvent embarrassée de dire la raison de ses préférences; elles reposent cependant sur des qualités abstraites, que les rafQnées savent distinguer \ » Il en est ainsi de l'enfant. A quatre ou cinq ans, ses affections, plus ou moins bien placées, s'adressent à des attributs qu'il est babitué à prendre pour des qualités. Il peut mal juger de ces qualités. Mais il ne convertit pas, comme nous, par perversion morale et esthétique, des défauts sa qualités. Il a pu aimer quelque personne louche ou contrefaite, mais il n*aura pas une tendance secrète à aimer de telles personnes. De ce côté, la faiblesse de ses abstrac* tiens et de ses associations tourne à son avantage.
Ce qui le rapproche encore plus que nous de la simpUcité de nature (j'entends de la nature animale), c'est qu'il accorde en général ses préférences à ce qui se rapproche le plus de lui, à ce qui lui ressemble le plus. Quelque affection qui l'attache à ses parents, ils sont ses protecteurs, seo pourvoyeurs et ses maîtres, plutôt que ses amis. S^ vrais amis, ce sont ses camarades, quelquefois tous indistinctement, plus souvent un ou deux ; ce sont surtout les animaux qui tolèrent ses caprices. J'ai connu un enfant