‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 65 sur 107 · Voir mon étude sur Jacotot et sa méthode, p. 88-9i · texte numérisé non relu

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]a famille, on ne peut beaucoup espérer d'une éducatioD incapable de provoquer, en la contenant et en la redressant, l'initiative de l'enfant. La ligne moyenne est bien difficile à marquer entre 'ces deux excès opposés, une éducation trop rigide ou trop molle. Le plus sûr est de se laisser guider par Vkge, le caractère et le genre d'esprit de l'enfant. Les jugements généraux, que nous recevons tout faits, ne valent que par l'usage qu'on nous aide à en faire. Ils constituent, ils abrègent dans une large mesure, mais ils ne sauraient en aucune façon remplacer notre propre expérience. Ce sens, que l'on dit commun à tous, n'est pas entre tous également réparti. Les uns sont plus malléables, les autres plus réfractaires à l'initiation et à l'imprégnation incessante de l'individu par la masse. Il y a, sous ce rapport, autant de différences entre les enfants qu'entre les éducateurs.

Gomme la plupart de ces jugements, monnaie courante des relations sociales, exigent un grand nombre d'expériences avant d'être pleinement compris, il n'est pas rare que l'enfant le plus intelligent les emploie mal à propos, dans un sens trop restreint ou trop l^rge. Cette souplesse et cette précision dans l'accommodation de la vision intellectuelle font souvent défaut à l'enfant le plus sagace. Il ne juge très bien que ce qui est très simple et en même temps très familier. Montrons-le par quelques exemples empruntés aux relations morales. « L'esprit des enfants, dit Tôppfer, est absolu, parce qu'il est borné. Les questions n'ayantpour eux qu'une face sont toutes simples ; en sorte que la solution en paraît aussi facile qu'évidente à leur intelligence. •C'est pour cela que les plus doux d'entre eux disent parfois des choses dures, que les plus humains tiennent des propos cruels. • Raisons justes, mais il y en a d'autres. L'auteur

INFLUENCE SOCIALES SUR LE JUGEMENT i«9

ajoute : « Quand je voyais conduire un homme en prison, toute ma sympathie était pour le gendarme, toute mon horreur était pour cet homme. Ce n'était ni cruauté ni haine ; c'était droiture. Plus vicieux, j'aurais détesté les gendarmes, plaint Thomme*. » Il est heureux, dans bien des cas analogues à celui-ci, que les faits simples et les jugements mal compris, préconçus, provisoires, suffisent à l'enfant, surtout s'il est bien élevé, et qu'aucun mauvais exern]f)le n'éveille chez lui une curiosité malsaine. Il n'est ni possible ni désirable qu*un enfant de six ou sept ans t'apitoie sur le sort d'un homme vicieux ou criminel : cette pitié est chez l'adulte une vertu dp raison. Le jeune- enfant ne doit voir dans le gendarme autre chose que le gardien vigilant de l'ordre social, le défenseur né de la propriété et de la vie ^es citoyens, Tépouvantail et l'ennemi des malfaiteurs. Pourquoi Rousseau, qui, chez un maître brutal et grossier, se laissa aller à commettre quelques larcins de comestibles, et étendit bientôt sa friponnerie c à tout ce qui le tentait », pourquoi ne fut-il jamais « beaucoup tenté de voler de l'argent? » pourquoi ne devint-il pas un c voleur en forme? » Il nous en dit la raison : « Je crois bien que cette horreur du vol de l'argent et de ce qui en produit me venait en grande partie de l'éducation ; il se mêlait à cela des idées secrètes d'infamie, de prison, de châtiment, de potence qui m'aiuraient fait frémir, si j'avais été tenté; au lieu que mes tours ne me semblaient que des espiègleries, et n'étaient pas autre chose en effet*. »

Si notre devoir est d'apprendre à l'enfant quand il doit décemment se taire, nous devons plutôt lui donner des exemples que des leçons de discrétion dans le jugement.

i. La Bibliothèque de mon oncU^ p. 13.

' 3. Les Confessions, partie I, liv. L :

IdO L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS

Omm sanum sanis. Il nous est possible d'observer celte salutaire discrétion en ne paraissant pas faire trop de mystère de certains renseignements délicats. Une fillette de sept ans et demi parle assez souvent de la manière dont les enfants viennent au monde. Des bonnes le lui ont appris, non sans y ajouter quelques réflexions bizarres, et loi recommandant de n'en rien dire à personne. Elle en parle à tout venant. Une autre fillette de huit ans a demandé sérieusement à savoir comment naissent les enfants. On le lui a dit, pour qu'elle ne l'apprît pas autrement. Huit jours après, une de ses amies, en revenant de classe, lui dit : f Je vais l'apprendre quelque chose de très curieux, comment les enfants viennent au monde — Je le sais, répond l'autre, sans y attacher d'autre importance. » Le frère de cette dernière, âgé de six ans et demi, le ^ait aussi, ou s'en doute. Son père, je ne sais à quel propos, lui disait : c Tu m'appartiens ! — Oh ! non, repart l'enfant, je ne t'appartiens pas. Ou du moins j'appartiens à maman plus qu'à toi. — Tiens, pourquoi cela? — Parce qu'elle m'a porté longtemps avant que je naisse. Ohl je le sais, oui, c'est elle qui m'a pondu. » Ce dernier mot, d'une simplicité réaliste, ne fut pas relevé par le père : il n'y avait pas de mal à ce que l'enfant exprimât de la sorte un fait générai qui ne l'intéressait que médiocrement.

L'inconvénient serait plus sérieux, s'il s'agissait de jugements concernant les personnes et intéressant tes sentiments antisociaux. Gomme ces jugements s'appliquent à des faits, d'un côté, assez concrets, et, de l'autre, assez complexes, l'enfant n'en peut saisir qu'un aspect, le moins bon. Le croirait-on? J'ai entendu des enfants de six an9 répéter d'un air ridicule des formules d'un utilitarisme aussi malséant que celles-ci: < Que voulez-vous, disait unefillelte

, CLARTE DU JUGEMENT i9i

de six ans, la vie est une si triste chose ! » Un garçon de six ans disait à sa tante : « Aujourd'hui, on ne peut se eonfier à personne : les bonnes, les garçons, les employés, les marchands, tout le monde trompe. » Et ce mot du ûls d'un banquier : c On ne voit plus que des mendiants : si les paresseux voulaient travailler, il n'y aurait pas de pauvres ». Bien tristes les parents qui souriraient à ces misérables formules d'un psitlacisme aussi dangereux qu'innocent 1 '

A partir de trois ans, les progrès du jugement doivent se marquer d'une, manière générale, et plus spécialement dans certaines directions, j^qx la clarté, la précision et l'exactitude du langage. Ce sont là des qualités intellectuelles du jugement. Il en est d'autres, comme la promptitude, la fermeté et l'indépendance, qui relèvent plutôt du caractère. Quelques mots sur les unes et les autres.

La propriété et la clarté des termes sont l'image et la condition de la lucidité de la pensée. La pauvreté de l'expression n'indique pas toujours chez l'enfant un défaut de distinction dans les idées. Il arrive souvent que l'expression est inexacte et embrouillée, tandis que le jugement est très net. Il n'est pas, rare qu'un enfant de cinq ou six ans, déjà passablement maître de sa langue, mis en demeure de se mieux expliquer, trouve instantanément d'autres mots (et aussi d'autres gestes), qui traduisent fort bien sa pensée. Il en est des enfants comme des hommes : certains ont be'soin de formules variées et prolixes, d'essais deux ou plusieurs fois renouvelés, pour se 'faire comprendre des autres autant qu'ils se comprennent eux-mêmes.

D'autres trouvent du coup Texpression exacte et précise ; c'est un don de nature plutôt qu'un fruit de Téducation, bien que ce soient presque toujours les enfants des familles où l'on parle le mieux qui s'expriment avec le plus de facilité et de justesse J'ai vu dans la même famille, entre enfants tous intelligents, de très grandes diversités, quant à cette faculté d'expression. M»« Necker de Saussure avait fait la même remarque avant moi. < La facilité à s'exprimer, qui est très inégale chez les enfants, n'est point généralement proportionnée à la mesure de leur intelligence. Souvent une élocution agréable et rapide ne prouve autre chose que le talent de retenir des phrases faites, tandis qu'une manière de parler plus laborieuse et moins régulière dénote un travail intérieur et le soin de confronter l'expression avec la pensée. Ce dernier cas n'est pas celui où il y a le moins à espérer de l'avenir, non que la mémoire des mots ne soit en elle-même une faculté précieuse, mais parce qu'elle dispense souvent de la cqmbi- . naison des idées ceux qui n'ont pas un goût particulier pour cet exercice d'esprit*. » Cette éminente éducatrice, qui a recueilli la première un grand nombre de faits relatifs à l'usage enfantin de la langue, a fait une autre remarque vraie à beaucoup d'égards, t Les enfants de cinq à six ans apprennent peu de mots. On voit, quand ils commencent à lire, qu'ils ne comprennent pas une foule de termes dont on s'est fréquemment servi devant eux dans la conversation. On dirait qu'une fois qu'ils ont acquis leur petit trésor de mots, ils se reposent et n'en cherchent plus. Ils savent donner des noms à la portion de l'univers qui les intéresse; ce qui reste en dehors les intéresse peu. Une sorte d'instinct les porte

i. VÉduc, progr., p. 148.

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