EXACTITUDE DU JUGEMENT
même souvent à repousser les acquisitions nouvelles qui pourraient troubler leur joie ou leur paix. Ils sont contents, pourquoi demande raienl-ils davantage?* »
Le défaut de clarté vient de plusieurs causes, et, en premier lieu, de la vivacité du sentiment. Les esprits dominés par le sentiment et l'imagination, à part des moments d'heureuse inspiration, ne produisent tout d'abord ■que des idées confuses. Le» esprits calmes et rassis sont plus judicieux et moins féconds. Voici un exemple dé Tun et l'autre genre, avec les qualités et les défauts que le <;aractère et le jugement peuvent communiquer l'un à l'autre.
J'ai sous les yeux deux frères âgés de six à huit ans. L'un •est l'expansion et la vivacité même : sur un simple désir qu'on exprime, il court, il s'exécute ; il lui arrive même de le prévenir et de le lire dans les yeux* Tout à la conversation^ il la suit, il s'y môle, il y amuse. Il juge parfois trop vite, à ses risques et périls. Dans un excellent devoir, il commet quelquefois des oublis incroyables. Il apprécie pourtant beaucoup dp choses avec une certaine exactitude. Gascon ardent, joyeux, roué, rusé, flairant bien son monde, sachant dire ses raisons et découvrir celles des autres. Il câline mieux que son frère, et paraît plus affec« tueux, surtout quand il y va de ses intérêts. Son défaut capital est l'inconstance, qui accompagne la vivacité de , rimaginatioui mais qui peut entraîner pour le meilleur esprit le vague des pensées, la manie des caprices, la fragilité des résolutions aussitôt prises ^ aussitôt aban* données.
L'aîné, tempérament bilieux — nerveux, avec une dosa
i. LÉdué. progr.j p. 448.
B. Pérez. — L'eafant de trois à sept ani. I3
de lymphatisme, est lent à obéir, à se décider, à agir. Cette r^enteur à se décider paraît distraction ou mauvaise volonté; mais elle a son bon côté: peut-être cherche-l-il souvent à s'expliquer les raisons de l'ordre qu'on lui donne. Il est parfois concentré, par rêverie plutôt que par défaut de sincérité. Sans être obstiné, il en fait toujours à sa tète: TAlsacien prime chez lui le Gascon. Les reproches glissent sur lui: à peine grondé pour avoir mi& les coudes sur la table, il recommence. Il est cependant fort attentif pour les choses qu'il aime à faire, surtout pour les choses de rinstruction. Il est doué d'une aptitude, rare chez un enfant de son âge, à se rendre un compte exact, par causalité vraie, des phénomènes qu'il observe. Tout jeune, il n'en revenait pas de l'ignorance des bonnes. Les jugements iAeptes excitent son hilarité à un degré extraordinaire. Il est d'ailleurs peu apte à saisir les motifs cachés: il n'a pas le don ou le goût de l'observation morale. Il est peu à la conversation; quand un trait attire son attention, le début lui manquant, s'il ouvre la bouche, il parle hors de propos. Il agit par saccades et sans mesure, parce qu'il pense à autre chose. Très bon esprit, mais compliqué dans tout ce qu'il fait, hormis dans les travaux scolaires, où il est impeccable. La lenteur d'esprit, l'indécision ordinaire de cet enfant viennent en partie de ce qu'il voit plusieurs choses à la fois, plusieurs motifs de juger ou de vouloir. Si l'éducation n'y remédie, il contracterait aisément l'habitude de ne pas faire un choix entre les motifs, de se déterminer, au hasard, sous l'empire de la nécessité.
Le double défaut de clarté et d'exactitude vient aussi d'une observation imparfaite, ou d'une mémoire faible et inexacte. Pour appliquer aux objets qui se présentent pour la première fois des jugements conformes à leurs