‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 72 sur 107 · LE SENTIMENT ET LE RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT ET LE RAISONNEMENT

Deux frères, âgésTun de sept ans, Tautre de quatre ans et demi, viennent d'entendre raconter des histoires fort intéressantes par leur cousin, jeune officier de Tarmée de Tunisie. « Les histoires de notre cousin sont bien amusantes, dit l'aîné à son frère; je voudrais les entendre encore. Vois-tu d'ici ces démons de zouaves, avec leurs grands fez rouges et leurs grands pantalons, qui se glissent comme des chats le long des murs et sur les toits pour aller pécher à la ligne, quoi? des canards et des poules. J'espère bien que papa me laissera engager dans les zouaves quand je serai grand. Je n'aurais pas peur de grimper, comme eux, sur les murs. Et toi, aurais-tu peur? Si j'essayais de passer par la treille de notre jardin pour aller rejoindre le mur du second voisin, qui donne sur une basse-cour, aurais-tu peur de m'y suivre? Entends-tu les poules et les pintades qui gloussent? Elles semblent nous dire d'aller les voir. C'est cela qui ferait rire notre père et notre cousin quand nous leur rapporterions des poissons à plumes, comme les zouaves, au bout de nos lignes à pécher! Toi, tu prendras une poule; moi un coq, parce qu'il est plus lourd, et je suis plus fort que toi. » Le petit, plus doux, plus cliélif et moins entreprenant, sous l'influence d'une frayeur naissante, hasarda quelques objections, c'est-à-dire se mit à raisonner dans un sens contraire. « Tu sais, mon amî, que papa t'a défendu de monter sur le mur du voisin, qui est recouvert de tuiles mal jointes, et d'où tu peux tomber et te tuer raide. Tu pourrais te casser le cou, surtout parce que tu aurais désobéi. Ma bonne m'a dit que Dieu punit ainsi les enfants désobéissants. » L'autre s'enferre de plus belle dans les raisonnements favorables à son désir. » Pourtant, dit-il, c'eût été bien amusant ! Et puis, tu sais que ta bonne nourrice est un esprit faible, une radoteuse : c'est

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papa qui Va dit. D'ailleurs, les tuiles du mur sont plus solidement fixées qu'elles ne le paraissent ; je sais marcher sur un mur, car j*ai vu faire-le domestique du voisin; en regardant bien où Ton pose les pieds, c'est un jeu que de courir là-dessus. Le tout est de n'avoir pas peur. » Le père, interrompant la discussion, dont il avait entendu quelques lambeaux, défendit de nouveau à son fils aîné d essayer une tentative de ce genre, et lui déclara très énergiquement , qu'il y avait danger, que la muraille n'était pas sûre. L'enfant, malgré la confiance et le respect que lui inspirait son père, tie tint pas son désir pour battu. « Je vous promets d'obéir^ dit-il; mais, mon père, étes-vous bien sûr de ne pas vous tromper? »

Le goût du fruit défendu^ la frayeur d'un mal exagéré sont les ressorts dominants de la logique enfantine. Tous les sentiments qui se rattachent au désir ou à l'aversion ont la même influence. Ils prolongent ou interrompent, modifient quelquefois instantanément la suite des associations mentales, attirant l'attention sur l'objet qui flatte et la détachant de celui qui déplaît. A trois ans, une des filles de M. Egger « se plaint d'avoir mal aux dents (notez en passant cette exacte localisation de la douleur); on lui dit (à tort ou à raison, peu importe ici) f[ue cela tient à ce qu'elle n'a pas été sage; elle répond que, quand elle était sage, elle avait déjà mal aux dents » ^ Le père ne voit là qu'un indice de précocité dans le raisonnement. Il y a sans doute autre chose : soit le désir de paraître sage et de ne pas mériter des reproches, soit le désir d'avoir été sage comme condition de n'avoir pas mal aux dents. Le raison-

4. Voyez Ohiervations et réflexions sur le développement de Tintelli" genee et du langage chez lei enfants, par M. E. Egger, 3* éditioD, 1881, p. il.

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