LE SENTIMENT ET LE RAISONNEMENT
nement abstrait, indifférent, désintéressé, est très rare chez Tenfant en général, et presque impossible chez un enfant de cet âge.
Une petite de cinq ans et demi, qui va depuis deux mois à l'école, s'y trouve encore dépaysée; elle s*y ennuie, quoiqu'elle y reçoive des éloges pour sa conduite et pour son travail. Elle n'a pas encore oublié les jupons de sa mère. Ce sentiment d'ennui et les autres qui s'y ajoutent Tont fait changer d'avis sur un point très délicat. Autrefois, il ne fallait pas lui parler d'une sdeur ou d'un frère qui pourraient venir. Elle dit maintenant: « Je serais bien contente d'avoir une petite sœur. On la ferait aller en classe, et je resterais à la maison avec maman. » Ceci n'est pas enfant seulement, mais humain. J'ai vu bien des hommes se servir, après avoir changé d'opinion, pour établir leur nouvelle manière de voir, des mêmes faits qui leur avaient servi à prouver l'ancienne. C'est que le principe ou le point de vue, disons mieux, l'intérêt, la passion, le désir, peuvent changer du tout au tout, maison ne fait pas pour cela lable rase. Combien de politiciens et d'administrateurs se croient les mêmes, et sont au fond les mêmes, après avoir plusieurs fois changé de concjusions et de cocardes \
Les goûts naturels ou acquis dei'enfant ont autant d'influence sur la direction de ses pensées que sur celle de ses sentiments. Un enfant de neuf ans a appris de sa mère à modeler de petits objets avec de la terre glaise. Son frère, âgé de sept ans, et pourtant peu adroit dans ce genre de travail, lui demande s'il ne saurait pas faire des assiettes, des plats, des casseroles, des gigots, des hajricots, des gâteaux. C'est un gourmand décidé, c Tu saurais faire tout cela, puisque tu sais faire des bonshommes, qui sont sans doute plus difficiles à faire. » Un autre enfant, leur ami, âgé
de six ans, dont le père est chasseur et qui aime fort tout ce qui fient à la cynégétique, lui dit: c Non, je crois qu'un chien, un fusil, une gibecière sont plus difficiles à faire. Tu sais faire des hommes: je parie que tu ne saurais pas faire un chasseur. » Les effusions de la gaieté, Tentrain de la plaisanterie, comme aussi les aiguillons du chagrin et du désespoir, excitent de la même manièi;e Tenfant à raisonner.
Cette poussée dusentiment au raisonnement et àraçlion rend compte, en partie, de la mobilité de ses pensées et de ses caprices, elle explique sa continuelle diversité d'avec lui-même. A cinq ans et à sept ans, comme à deux et à trois ans, il raisonne et agit d'après les mobiles qui surgissent, tout autre suivant les cas et suivant les personnes; par exemple, tendre et délicat avec sa mère, froid et stoïque avec son père, plus obéissant envers celui-ci, plus obséquieux envers celle-là^ On dirait plusieurs caractères et plusieurs personnalités en un seul individu. Ce ne sont que divers états de la même personne. Le caractère, comme le tempérament, comme Tintelligence et la volonté, est un composé instable*. Aussi l'enfant, bien plus que l'adulte, parait, tour à tour, bon et méchant, réservé et grossier, moral et pervers, bestial et raffiné, en un mot, réunit toutes l3s oppositions, tous les contrastes. C'est pour nous une raison de plus d'être indulgents à ces petits êtres, qui, privés du contrepoids d'habitudes réglées de longue main et d'expériences organisées en jugements solides, sont les jouets de leurs vives impressions. Ils ont tant à faii*e pour s'élever jusqu'à nous!
1. Sur cette importante auestion des anomalies apparentes de la personnalité, voyez F. Pauiban, les Variations de la personnalité à Vétat n»irmal (Revue phil., imn 48812), et Th. Ribot, les Conditions or-
Paniques de la personnalité {Revue phil., décembre 1883). Voir aussi es nombreuses expériences de notre nouvelle école médico-psychologique sur les suggestions hypnotiques de personnalités.
RAISONNEMENTS PLUS OU MOINS BIEN CONDITIONNIlS 2\Z
Raisonner, c'est conditionner un objet indéterminé, conférer à an sujet un attribut qu'on a déjà perçu dans un sujet ou des sujets semblables. C'est, pour employer en passant le langage de Jacotot, rapporter la chose qu'on sait à la chose qu'on voit, ou, comme les rapports de* choses semblent infinis, retrouver tout dans tout. Plus on a vu d'objets, saisi de ressemblances, établi de rapports communs, plus on possède de conditions de raisonnement. Mais plus on a perçu de différences, d'exceptions, plus on est excité à raisonner et préparé à bien raisonner. On présente à un adulte un fruit inconnu, parfumé, velouté, de couleur appétissante. Il l'entame, en met une tranche dans sa bouche et la rejette aussitôt: ce fruit était d'un goût très désagréable. La première fois qu'il rencontrera un fruit pareil, il se gardera bien d'y toucher: une seule expérience lui a suffi pour savoir définitivement queles fruits de cette espèce sont détestables. S'il n'a pas ainsi foimulé son jugement, s'il ne l'a même pas pensé de cette façon, il a réellement conclu d'un fait particulier à un fait particulier. Mais les termes de son raisonnement, qu'il peut analyser, sont pour lui décomposables en une infinité de notions équivalant à ce qu'on» appelle des idées générales. Des expériences très nombreuses lui ont appris que la présentation désignée par le mot fruit a pour suite ordinaire la saveur agréable qui caractérise un objet comestible ; d'autres expériences, en moins grand nombre» lui ont fait connaître des exceptions à la règle. Ces exceptions forment une espèce dans le genre, la catégorie des fruits qui, malgré leur belle apparence, sontamersou même dangereux. C est ppurquoi,
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âl4 L'ENFANT DE TROIS A SEPT ANS
s'il est prudent, s'il a bonne mémoire et jugement alerte, il n'oubliera pas, à la vue d'un fruit nouveau, Texception possible, et il le goûtera, comme nous Tavons vu faire, avec précaution. Le cas ne serait pas aussi simple, même pour un enfant de cinq ou six ans. Combien il faut au jeune civilisé, combien il a fallu aux premiers hommes d'expériences répétées, de synthèses et d'analyses renouvelées, malgré toutes les excitations et tous les secours fournis par le langage, l'éducation et l'exemple, pour pouvoir ébaucher d'une manière à peu près sûre, des analogies constantes et étendues, avec leur cortège de contradictions, d'exceptions possibles !
Tout raisonnement implique un obstacle, un retard apporté à l'évidence immédiate: autrement ce serait un simple jugement. On pressent un rapport entre un objet et un autre objet, entre une image et une autre image. C'est une question qui se pose dans l'esprit. Très souvent, surtout au début, l'enfant la résout sans coup férir, au moyen d*anaiogies plus ou moins valables. Mais souvent aussi, dès l'âge de trois ans, quelquefois un an plus tôt, ce petit être, dont la crédulité nous fait sourire, montre un scepticisme naïf, perplexe et hésitant où l'adulte affirme ou nie. C'est qu'il a déjà été entamé par le doute qui naît des expériences d'exceptions.
Il sait d'une manière positive que toutes les présenta^ tions ne donnent pas toujours ce qu'elles promettent, que les suggestions les plus imminentes ne se réalisent pas toujours. Que d'objets il a vus, désirés, demandés, touchés, qu'on lui a refusés, ou dont on ne l'a pas laissé user à sa guise ! Que de gronderies, de punitions lui ont values ses plus délicieux caprices ! Que d'objets dérangés, détériorés, brisés, perdus, par maladresse, étourderie, malice, enjoué-