ÉMOTIONS PERSONNELLES
plaîsîr d'avoir exécuté tout seul une boule si grosse et si belle se double inconsciemment du plaisir imaginé de dire à quelqu'un : « Voyez ce que j'ai fait là. »
Du reste, l'estimation purement judiciaire que Tenfant fait de son excellence ou de sa puissance influe sur la qualité et le degré des émotions qu'il en ressent. Sa
, confiance en lui-mémç est toujours excessive; mais elle s'étend dans le temps quand l'expérience lui interdit formellement de l'étendre dans l'espace. Sa puissance^ à l'égard d'un grand nombre de choses, ne lui parait plus illimitée que par l'illusion de la perspective. Comme il remet à demain, à plus tard, ce qu'il n'aime pas à^ feire aujourd'hui, de même il compte pouvoir faire plus tardée ^'il sait bien ne pouvoir faire aujourd'hui. Son impuissance ne lui semble donc que relative et passagère. Aussi n'est-il plus autant humilié, quand il se voit vaincre par un de ses compagnons, tout en étant peut-être aussi fier qu'autrefois de l'emporter sur eux : o Tu verras plup tard comme je serai savant, quand j'aurai une belle grande
.bkrbe noire comme mon cousin! » Il ne doute, ni de sa future science, ni de sa future barbe noire. Les jolis mots, mais souvent trop pris au sérieux, qu'entendent tousles jours les mères, mots exprimant une confiance ou une afi'ection toute en perspective I Je n'en citerai qu'un seul, pour faire voir le peu ûe fond qu'il faut en faire, car autant peut en emporter le vent. Une demoiselle, fort bonne et charitable, s'était maternellement occupée du sort de quatre jeunes orphelins. L'aîné des garçons, âgé de douze ans, dit un jour à cette demoiselle: « Tu prends bien soin de moi, mais tu verras, quand je serai grand, je travaillerai beaucoup, pour te faire une vieillesse heureuse. » Huit jours après, le second des garçons ayant été amené chez sa bien-
faitrice, lui dit à brûle-pourpoint : « Tu saià, quand je serai grand, tu n*auras pas besoin de travailler, ce sera moi qui travaillerai pour toi. » La demoiselle, intriguée, répéta le propos à la supérieure de la maison où était Tahié des enfants : elle apprit que la phrase de Taîné était la reproduction d'une leçon qui lui avait été faite, et qu'il avait repassée à son frère. Ce sont de ces mots sans portée, dont chacun de nous sourit plus tard, quand on les lui rappelle.
Dans les premières années, Tenfant se montrait soud ses formes spécifiques plus que sous ses formes individuelles. A mesure qu'il avance en âge, il parait un peu moins espèce, et un peu plus individu. Autrefois, la sympathie et l'antipathie se rapportaient aux manifestations les plus extérieures et les plus simples des animaux ou des personnes. Il y avait tel son de voix, tel geste, tel regard, telle démonstration amicale ou joyeuse, hostile ou triste, qui avait un retentissement dans Tâme de l'enfant, selon qu'il était plus impressionnable, plus nerveux ou plus maladif. Jusqu'à l'âge de trois ans et demi, un enfant exsangue et souffreteux, né d'une mère phthisique, se mettait à pleurer si on lui pariait d'une certaine façon. A quatre ans et deçii, quand il croyait vous avoir fait quelque ' peine, il pleurait, et cherchait à détourner la conversation, pour vous faire penser à autre chose. Maintenant, à Tâge de six ans, un peu plus gaillard, et développé en intelligence, il s'attache bien moins aux manifestations extérieures I des sentiments qu'à l'appréciation qu'il peut faire de ces ! sentiments mêmes. Ainsi, il aime beaucoup plus son
père que sa grand'mère, et il Je dit franchement ; « Toi^ dit-il à sa grand'mère, tu n'es pas méchante, mais tu i^'es pas bonne : tu ne sais pas ce qu'il faut faire pour me faire |)laisir. J'aime à me promener, et tu te plais dedans comme ' une marmotte. Tu ne me fais jamais jouer. Tu ne me contes aucune jolie histoire. Tu ne me fais jamais rire. Ah ! par exemple, tu fais de la bonne soupe et de bons pâtés! »
Ce même enfant est d'un tempérament beaucoup moins émotionnel qu'il ne le paraissait autrefois. Il a même une certaine froideur qu'il tient sans doute de son père et de sa grand'mère, Donnes gens, mais flegmatiques. Dès la cinquième année, j'ai pu constater que la sensibilité serait chez lui subordonnée à l'intelligence et à l'activité. Il entre fort bien dans les sentiments des autres, mais pour les expliquer, pour en tirer des déductions pratiques. On lui parle d'un pauvre ouvrier qui travaille douze heures par jour pour nourrir sa femme et ses cinq enfants : « Oui, mais il est payé pour chaque heure, il doit être bien content de gagner plus que les autres. » Une dame inconnue, le rencontrant devant la porte de la conciergerie, où il passe les trois quarts du temps, lui dit bonjour, en l'appelant par son nom. L'enfant la regarde dans les yeux et lui dit : « Je ne vous connais pas. i II est, d'ailleurs, très poli envers les personnes qu'il connaît. Une autre fois, en entrant che2l le concierge, il di^ : «Bonjour, messieurs et dames. > Puis, s'adressant à sa grand'mère, dont il tenait la main ; t II n'y a pas de messieurs, n'est-ce pas ? — Non, il n'y a pas de messieurs. — Alors, bonjour, mesdames. » Il est toujours préoccupé de l'exactitude des choses qu'il doit dire ou faire. Le tempérament proprement émotionnel, même quand il €st accompagné de beaucoup d'intelligence, s'occupe, avant
246 L'ENf ANT DE TROIS A SEPT AÇfS
tout, du côté sentimental des choses. La sensibilité est à développer, à exciter chez les uns, à modérer et à régler chez les autres.
Quand il s'agit de î^interprétation des actions d'autrui, qui amène presque toujours une réaction émotionnelle» Tenfant le plus sensible paraît quelquefois inférieur à Tintelligent moins sensible. G^estque l'un a moins d'efforts constructifs à faire que Tautre pour comprendre. Les sentiments complexes ne se transmettent guère en vertu de Tinstinct et par contagion ; mais ils peuvent se communiquer par réflexion, en vertu des associations établies entre les sentiments simples et leurs diverses manifestations. Un enfant y de six ans, à qui sa mère demandait s'il ne trouvait pas que son oncle fût un peu triste cette année, lui répondit : « Je ne m*en suis pas aperçu ; il nous raconte des histoires très gaies. — Oui, dit son frère aîné, mais il les raconte sans rire ou, du moins, on ne peut pas savoir s'il rit, à cause de sa moustache. > Le plus jeune est très émotionnel, l'autre Test beaucoup moins. Leur père avait eu une indisposition fort grave, qui Tavait retenu quelques jours au lit. Quinze jours après, les enfants écrivaient à leurs grands-parents. Le jeune avait fait un dessin comique, où il représentait son père au lit avec son bonnet de nuit, et il accompagnait cette caricature d'explications joviales. Il aime pourtant beaucoup son père ; mais il n'avait pas compris que la maladie de son père avait été lassez grave, et qu'il aurait dû s'en affliger. L'aîné se borna à écrire, avec sa précision et sa sécheresse ordinaire : c 11 y a huit jours, notre père a été pris d'une maladie qui a duré deux jours,' et qui m'a beaucoup inquiété. C'est heureusement tout à faitpasçé. > Le plus jeune de ces enfants «n était encore aux émotions simples et primitives, le second montrait dei^
dispositions acquises, filles de l'expérience et du jugement. L'imperfection du jugement est pour quelque. chose dans cette étonnante versatilité des sentiments sociaux que nous trouvons encore chez les enfants, bien au delà de l'âge, de sept ans. D'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre, vous les entendez se récrier contre le caractère d'un camarade auquel ils venaient de prodiguer les plus tendres caresses. ' Ils ne sont jamais bien sûrs des dispositions que l'on a pour eux. Un froncement de sourcils leur gâte une partie de plaisir. Leurs propres dispositions changent avec la rapidité des images du rêve. En voici un exemple fort bien décrit, et qui vaut pour un nombre infini d'applications. • C'est vrai, pensai-je, que je suis petit, mais pourquoi me dérange-t-il ? Pourquoi ne va-t-il pas tuer les mouches a^dessus du lit de Yolodia? Il y en a pourtant assez ! Mais non, mon frère Yolodia est plus âgé que moi ; je suis le plus petit de tous ; c'est pourquoi il me tourmente. 11 passe sa vie, murmurai-je à demi-voix, à chercher ce qu'il pourrait me faire de désagréable. Il sait très bien qu'il m'a réveillé et qu'il m'a fait peur ; mais il fait semblant de ne pas s'en apercevoir... Le vilain homme! Et sa robe de chambre, et sa calotte, est-ce assez laid? i L'enfant n'a pas compris que son précepteur chasse les mouches pour l'éveiller doucement. Voici que la scène change.^ Le précepteur chatouille les pieds du dormeur endurci, c Je renfonçai ma tète dans mon oreiller, j'envoyai des coups de pied de toutes mes forces, et je me tins à quatre pour ne pas rire I Comme il est bon et comme il nous aime î disais-je en moi-même. Comment ai-je pu en penser tant de mal? J'avais du remords, et je ne comprenais pas comment, une minute auparavant, j'avais pu ne pas aimer Karl Ivanitch, et trouver horrible sa robe de chambre, son bonnet et son
gland. A présent, au contraire, tout cela me paraissait charmant, et le gland me semblait même une preuve é.v.dente de la bonté de Karl Ivanitch. i * Voilà comment l'enfant, voilà souvent comment Thomme juge des dispositions de ses semblables.
Les affections individuelles ou électives, base des sentiments humains, ont pour éléments principaux la pitié et la protection. La pitié est un sentiment bien fragile, quand il ne s'appuie pas sur une expérience longue et réfléchie. La pitié naturelle, même chez les enfants les plus affectueux, est, à six ou sept ans, aisément satisfaite. Si Tenfant ne fait pas un retour sur lui-même, deux ou trois mots appris lui viennent machinalement sur les lèvres, en présence d'une personne ou d'un animal malheureux, et c'est tout. Si, par habitude ou par vanité, par l'effet de nos encouragements ou le désir de mériter nos éloges, il prolonge son apitoiement, ou le pousse jusqu'à l'action, il est vite fatigue de ce rôle. 11 se sent plus fait pour être protégé que pour être protecteur. J'ai vu des enfants de six à sept ans garder une attitude silencieuse et contristée dans là chambre de leur père malade, qu'ils voyaient pâle, amaigri, incapable de prendre de la nourriture et de faire un mouvemeut. A peine sortis, ils avaient tout oublié, et jouaient avec l'insouciance de leur âge. J'en ai vu d'autres se récrier à la vue de quelques petits oiseaux que leur oncle avait pris au fikt : f Les jolies petite» bêtes ! J'espère que tu ne vas pas les tuer î j L'oncle leur ayant dit qu'ils feraient un excellent manger, ils le regardèrent tranquillement prendre un à un les oiseaux^ et leur serrer les flancs entre deux doigts pour les étouffer. S'ils avaient à pourvoir eux-mêmes à leur
i. Tolstoï, Souvenirs, traduit du russe,i dans la Revue polU, et l«tt.» du 26 décembre 4885.
alimentation, ils ressembleraienf le plus souvent à cette dame qnl aime beaucoup ses poulets et ses pigeons, qui les caresse et les embrasse, et qui, le moment venu de les manger^ les saigne ou les étouffe d'un cœur léger. Je lui disais un jour que si j'avais des animaux à tuer, je n'aurais pas le cœur de les aimer auparavant, t Cela m'amuse, dit-elle, je les aime pour moi. » Voilà bien le mot vrai. La pitié est chose égoïste, qui a tous les caprices et toutes les variations de l'égoïsme. Ainsi les sauvages accueillent des hôtes avec empressement, les régalent, les traitent en amis, et le lendemain les torturent ou les tuent. Bons et cruels tour à tour, par égoïsme inconscient.
Le sentiment en apparence tout personnel de la protection est à cultiver chez l'enfant. Il parait instinctive* ment très développé chez certains enfants dès l'âge de quatre ans, et surtout chez beaucoup de petites filles. Le plaisir de donner et celui de recevoir sont tous les deux impliqués dans la bienveillance active, qui se manifeste quelquefois de très bonne heure. Plutarque, dans une lettre de consolation écrite à sa femme, trace ainsi le portrait d'une fille qu'il eut le malheur de perdre à l'âge de deux ans. t Outre l'amour naturel qu'on a pour ses enfants, un nouveau motif de regrets pour nous, c'est son caractère bon et ingénu, éloigné de toute colère et de toute aigreur. Elle avait une douceur admirable et utie rare amabilité ; le retour dont elle payait les témoignages d'amitié qu'on lui donnait, et son empressement à plaire, me causaient à moi-même le plus vif plaisir, et me faisaient connaître la bonté de son âme. Elle voulait que sa nourrice donnât le sein non seulement aux enfants qu'elle aimait, mais encore aux jouets dont elle s'amusait, appelant ainsi, par un sentiment d'humanité, à sa table parti-
culière toutes les choses qui lui donnaient du plaisir, et voulant leur faire part de ce qu'elle avait de meilleur*, i Ce sont là des symptômes rassurants pour Tavenir, mais toujours à condition que Finfluence du milieu, de l'éducation, des exemples, que quelque passion violente, quelque dérangement important du cerveau ou des viscères ne viennent pas à la traverse. L'éducation peut déve- | lopper outre mesure des sentiments intéressés qui font grar^rement tort, sans pour cela les détruire, à ces tendances naturelles de bonté et de bienfaisance. Cet enfant, à l'âge de deux .ans, avait un excellent cœur; il était tout disposé à aimer son jeune frère. Il a grandi, il vous a vus chaque jour lui prodiguer les caresses et les attentions qu'il connaissait autrefois; quand vous embrassez son frère, vous ne le voyez pas détourner la tète, comme s'il regardait ailleurs ; vous ne savez pas qu'il ressent alors au fond de son être quelque chose comme un coup de poignard, qu'il est jaloux sans savoir pourquoi, et peut-être pour la vie. Le plus jeune (i'avez^vous remarqué ?) était d'abord tout admiration pour son aîné, plus fort et plus habile en toutes choses, c'est-à-dire capable de l'aider, de le protéger, de lui procurer des joies et de lui éviter des peines. Ce besoin et cette attente de services, d'abord gratuits, payés ensuite de retour, voilà le vrai ciment du sentiment social. Si vous n'avez pas pris garde d'établir, au moins de faciliter, par toutes sortes de moyens, ces puissants liens d'intérêt entre le grand et le petit, entre le bienfaiteur et l'obligé, ne soyez pas surpris de voir bientôt le plus jeune affecter envers l'autre une indépendance allant parfois jusqu'à l'hostilité. Jf'ai connu une jeune fille très bonne, très douce, très sympathique, dès l'âge de quinze mois, qui devint pea à