P(utarque, Consolation sur la mort de sa fille
peu tout autre, jusqu'au point de montrer, à l'âge de sept ans, uu parfait égoïsme. Elle n'aimait plus à donner, ou donnait de mauvaise grâce ; elle Semblait peu soucieuse de faire du plaisir ou de la peine à ceux dont elle n'attendait rien. Quand de pareilles transformations frappent des tendances manifestement innées, ce n'est plus du côté des ancêtres qu'il faut regarder : dix fois sur vingt, si nous observons l'entourage de Tenfant, nous trouverons le mot <le rénigme. La vie, Tâme de l'enfant sont aux trois quarts l'image des nôtres. C'est nous qui avons favorisé ou contrarié la croissance de tel ou tel sentiment, utile ou nuisible, joyeux ou triste. Dans le cas dont je parle, le mal venait de ce que la mère, habituée dès l'enfance à recevoir et à se faire donner des cadeaux, avait dressé l'enfant de telle sorte qu'elle regardait aux mains aes gens avant de regarder à leurs yeux.
Voici un exemple du même genre. La petite Georgette, âgée aujourd'hui de six ans et demi, aime encore à donner comme autrefois, mais surtout aux personnes qui ont l'habitude de lui donner* Ses caresses sont beaucoup plus vives quand elle espère qu'onles luipayeraen friandises ou même en argent. C'est que sa mère l'a habituée à parler à tout propos de l'argent qu'elle met dans sa tirelire pour acheter ceci ou cela. Elle ne juge plus les amis que sur ce que leur visage promet. Ses démonstrations les plus tendres sont pleines de sous-entendus, de petits mots à double sens, et les formules je te donnerai, on m'a donné né manquent jamais d'y trouver place. On peut me dire que, dans l'un ou dans l'autre cas, l'éducation et les exemples donnés par la.mère n'ont fait que développer un germe préexistant, qui devait tôt ou tard sp manifester pleinement, quand l'enfant aurait fait assez d'eiçpériences pour apprécier la
valeur de l'argent et se Mvrer en connaissance de cause à' ses tendances intéressées. C'est possible, après toutl D'autant plus que le frère aine de la petite Georgette, qui tout jeune se montrait peu tendre et peu obligeant, est devenu à douze ans, grâce à sa droiture d'esprit et de cœur, un petit garçon beaucoup plus sympathique et beaucoup plus affectueux que n'est oii ne le parait aujourd'hui sa sœur. II faut, d'ailleurs, dans le diagnostic si délicat du caractère» faire la part de cet âge intermédiaire, de cette période extrême de l'enfance que M"»» Necker de Saussure appelle ot la vieillesse de l'enfance ». Alors Tenfant, plus maître de son activité, tout en restant aussi dépendant de nous par ses besoins, plus riche en sentiments dérivés, sans avoir encore perdu son impulsivité première, a plus d'occasions d'exercer ses pétulantes facultés au profit d'une personnalité plus ample et plus consciente, mais encore très peu filée par Thabitude, très mal dirigée par la raison naissante.
Et puis, il ne faut pas regarder le revers seul de la médaille. Il n'y a pas de sentiment personnel qui, même chez l'enfant le plus mal doué ou le plus mal dressé, ne touche par quelque endroit à la sympathie. Une petite fille de quatre ans et demi avait, malgré la défense de sa mère, attelé un épagn^ul à la petite charrette du jardinier, et elle s'y faisait porter en excitant à coups d'épingle la pauvre monture d'occasion. L'animal, piqué jusqu'au sang, affole, partit d'un trait, renversant charrette et enfant, et il s'éloigna traînant la charrette dans une direction inconnue. La petite fille se releva, le front et les mains écorchés, et courut se cacher dans le salon ; sa mère et sa bonne étaient absentes. Elle tremble de les voir rentrer. Elle pense à sa * chute, au chien. Son cœur bat fort dans sa poitrine; elle
s*aksîecl, elle' bondit en avant, elle fait qulBique pas, elle écoute, elle a Fair de réûéchir anxieusement. Qu'éprouvet-elle, en définitive? Remords d'avoir désobéi, peur d'être grondée, d'être moquée, pitié pour le chien blessé ou perdu, tout cela peut-être. Un autre jour, la même petite fille supplia son frère aîné de grimper sur un arbre pour dénicher des oiseaux; le petit garçon, à peine à cheval sur la première branche, dégringole et se fait quelques contusions au visage. Très généreux, il fait promettre à sa sœur de taire l'aventure, pfirce qu'elle serait grondée de l'avoir poussé à désobéir. Un quart d'heure après, la mère découvre l'enfant, pâle et tremblante, sous la tonnelle du jardin : elle veut à toute forcp savoir ce qu'elle a. D'un air honteux, la voix entrecoupée de sanglots, l'enfant dit qu'elle a juré à son frère de garder le secret. La situation morale de cette petite impliquait un mélange de sentiments égoïstes et de sentiments bienveillants : pitié pour le blessé, désir de tout avouer pour lui faire donner des soins, désir de garder une parole d'honneur, crainte d*être grondée, de voir gronder son frère, de mériter son indignation par un parjure: en un mot, toutes les suggestions de l'égoïsme et de la générosité en conflit dans un jeune esprit, qui sait, lui aussi, dissimuler par intérêt ou par vertu. Dans le mal qu'il accomplit, le sentiment dominant, c'est, au début de l'action, le désir d'une jouissance égoïste; c'est, Faction faite, la crainte de s'attirer de la peine ou d'en faire à quelqu'un.