CHAPITRE XI
i£S S£!iTlM£NTS SUPÉRIEURS , {Suite)
Un des principaux éléments de l'émotion esthétique» c'est cette transformation idéale que Téloignement produit dans nos souvenirs de toute sorte.
11 y a pour nous un plaisir presque désintéressé à con- .oinplcr nos événements passés, avec les suppressions et les exagérations qui font Tillusion de la perspective mentale. N'étant plus exactement localisés dans le temps et dans Tespace, mis à part de leurs concomitants réels, ces événements nous paraissent tout à la fois nôtres et étrangers. Le sérieux et le rebutant des détails de la vie se trouvant aussi écartés, nos souvenirs, même les plus tristes, revêtent quelquefois cette idéale sérénité qui est le caractère Je plus saillant de l'émotion esthétique. La première condition, poqr éprouver cette émotion, c'est donc d'avoir la mémoire meublée d'un grand nombre d'impressions variées, et de réminiscence facile.
A ce compte-là, et abstraction faite des diverses adaptations, plus ou moins accusées, de la mémoire héréditaire, il n'est pas un enfant âgé de trois ans qui n'ait en sa pôs-
session les éléments les plus essentiels de rémotion esthétique. Le fils du bouvier a tout ce qu'il faut, tout degré de sensibilité et d'intelligence à part, pour devenir une façon de Lulli ou de Michel- Ange. Remarquons, d'ailleurs, que si la nature parait donner les aptitudes spéciales, et la culture en assurer le développement, la qualité et la matière de leur production sont dus aux souvenirs les plus personnels. Admettons, par exemple, que l'intérêt qui s'attache pour tout homme à la vue d'un paysage provienne de tendances ancestrales aussi vagues que puissantes ; on sait, en effet, que Spencer et Schneider placent l'origine de ce genre d'émotion dans l'imagination inconsciente d'objets ou d'actions qui furent utiles à nos ancêtres. Il n'en est pas moins vrai que ces tendances instinctives, d'où dérive Le plaisir de retrouver d'anciennes impressions agréables, se compliquent et se renforcent des impressions de tout genre qui ont pu s'y ajouter pour chacun de nous.
Un enfant de six ans, élevé à la ville et qui n'a eu que de rares occasions d'aller à la campagne, ne voit dans l'herfee qu'un beau tapies vert à souhait pour s'y ébattre. Unjcampagnard du même âge, devant lequel on étale une belle étoffe de soie, en admire simplement la couleur, sansdire : « Je voudrais bien la froisser î » Mais il dit : « Le beau chien! Je voudrais qu'il fût à moi! » Une petite fille de cinq ans, devant une des vierges deMurillo, qu'on l'invite à regarder, s'écrie : « Je voudrais bien embrasser cette belle dape 1 comme elle ressemble à maman ! » Une autre fillette, [ âgée de quatre ans, disait des anges qui s'éparpillent sur la même toile: « Est-ce que je ne suis pas aussi jolie qu'eux, quoique je n'aie pas des ailes? > Jusqu'à l'âge de sept ans, un petit paysan prenait pour des oiseaux qu'il ne connaissait pas les anges grossièrement sculptés sur l'autel de son
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église rustique. Il est bien dilTicile de dire tout ce que Témotion esthétique doit aux influences du milieu, de Téducation, du genre de vie,
Uémotion esthétique, en éveillant tout ce qu'il y a de plus intime dans la personnalité, produit une tendance plus ou moins forte à l'activité. C'est que le sentiment esthétique, comme tous les autres, d'ailleurs, t s'accompagne toujours d'une certaine tendance au mouvement » ' C'est «n fait très bien mis en lumière.par M. Paulhan, et qui, ainsi qu'il le dit lui-même, peut rentrer dans la théorie de Spencer et de Schneider. Que voyons-nous chez Tenfant déjà maître de ses forces? L'émotion produite en lui par l'audition d'un air désagréable n'éveille pas seulement chez lui, comme elle le ferait chez le chien, une forte tendance à faire des mouvements désordonnés et à pousser des cris joyeux; elle met en jeu chez lui de tout autres tendances, le besoin d'accompagner Tair, de le mimer avec ses gestes, le besoin d'embrasser quelqu'un, enfin, si l'instrument est laissé à sa disposition, le besoin pressant d'essayer une imitation du morceau. Un peu plus jeune, l'enfant aurait rapproché l'instrument de ses lèvres comme pour exercer ses organes nutritifs. Quelque image relative à la nutrition, c'est-à-dire à la conservation personnelle, et relative à la conservation de l'espèce, c'est-à-dire aux émotions «t aux actions sociales, accompagne à tout âge, et surtout au premier âge, l'émotion esthétique.
Le tempérament émotionnel, avec ses différences natives et acquises, se retrouve aussi dans toute émotion esthétique. Plus l'enfant est jeune, plus cet élément, avec l'élément actif, prédomine. Agréable à voir, l'objet excite un vif désir de possession et de jouissance ; désa-
i. Fr. Paulhaa, Revue phil, nov. I880.
B, Pérbz. — L*enf»nt de troii à lept ans» 17
gréable, une répulsion ou un dégoût plus ou moins prononcé. L'idéal auquel nous mesurons à chaque instant la beauté est composé des sensations qui nous ont le plus faitjouir, et implique Texclusion de celles qui ont été les plus pénibles. L'animal ne peut traduire ces émotion» idéales que par des mouvements de joie violente et comme furieuse. On dirait que son instinct de combattivité, Tun des facteurs intimes de Témotion sociale, se réveille chez lui dans le transport desa joie, t Quand on débarqua en Angleterre le premier bœuf brahmine, Tanimal, doux et soumis pendant le voyage, ne put se contenir en aperce* vant le gazon. Jetant la tête avec animation, il laboura le sol de ses cornes, alternativement à droite et à gauche, dans le transport de son contentement*. » L'enfant tout jeune traduit aussi de la sorte ses émotions esthétiques. Mais tout, jeune aussi, il précise et analyse quelque peu ce» émotions en même temps que les qualités de leur objet. Ici commence le rôle de Fintelligence proprement dite .
Les émotions, comme les perceptions de Tenfant, s'attachent à tout ce qu'il y a de plus saillant et de plus élé» mentaire dans le sentiment et la CQnception du beau* L'homme instruit et exercé peut seul démonter par l'abstraction tous ces composés mentaux que résume le mot de beauté : sensations primaires^ idées, émotions dérivées, idéal formé des conceptions les plus raffînées et les plus grossières de la nature animale. Ce serait peine perdue de 1 chercher à placer un si complexe idéal devant la conscience d'un enfant de cinq ou six ans, mais non pas de lui en faire remarquer de temps à autre les traits les plus simples et les plus saillants. Je rirais vraiment d'un petit esthéticien de cet âge (je crois avoir vu de ces productions tératalogi-
i. Cb. Bell. The Band, p. 234, cité par flouzeau.
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ques) qnî, en face^d'un beau site, d*un ardent coucher de soleil, d'uhe immense nappe d'eau, d'un spectacle imposant des montagnes, formulerait en connaisseur, en perroquet élève d'un, sot maître, les raisons savantes de son plaisir. Heureux de vivre, de voir, d'écoutçr, de jouir par tous les sens, au sein cKune admirable nature, des exclamations naïves peuvent seules traduire ses impressions Tives et diverses : c Quel bonheur d*ètre ici ! le beau ciel I les beaux arbres ! Ie& jolies pelouses I le joli ruisseau I la vaste mer! la grande montagne bleue que voilai » Des substantifs, des verbes, des épîthètes accumulés à tout hasard, mais avec une précision relative, voilà, je crois, la forme naturelle de son appréciation esthétique. Je lui passerais bien, à la rigueur, quelques formules servilement reproduites de psittacisme artistique, pourvu qu'il y mêlât des réflexions de son cru, aussi enfantines, auss[ primitives, aussi inconscientes que possible.
Voici, par exemple, de naïves in\pressions esthétiques qu'un aft, point naïf, a présentées sous une forme éminemment juste et saisissante. La forme est de l'écrivain, l'impression est de l'enfant, c Déjà, dès en entrant (dans un bal d'enfants), on entendait un peu de musique, des. petits pieds ébranlant le parquet et des bouffées de voix confuses. Je prends la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant voici l'éblouissement des glaces, des clartés. Le piano étouffé, assourdi par les voix de tout ce petit monde assemblé, cette confusion de la grande lumière qui faisait sous les lustres toutes les couleurs flottantes à force d'intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m*est resté longtemps ainsi qu'un joli rêve avec le vague des choses reflétées, comme si, en entrant, j'avais
VU le bal dans une glace,, les yeux un peu troublés par l'heure du aommeil'. »
Voici, en revanche, do môme auteur, un souvenir qui parait un peu plus imaginé que vécu, c Mais ce qui me charmait surtout, c'était le musée ouvert sur les parterres, le On ferme t des gardiens vous précipitant des galeries dé peinture aux allées du jardin, à l'heure où le jour tombant rend aussi vagues les tableaux et les arbres'. Quoique petite fille, on sortait de là avec je ne sais quelle attention aux œuvres d'arf, une susceptibilité d'impression qui vous faisait regarder les becs de gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un éventaire comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris nouveau « 1 . Je me trompe peut-être, mais les impressions contenues dans la dernière phrase ne me semblent pas tout à fait enfant : fillette de douze ans, passe encore.
Il faut aussi que le petit enfant se reconnaisse au détaillé naïf de ces histoires et de ces récits, dont le plaisir est pour lui tout d'imagination et de sympathie, -toutes les fictions sont pour lui aussi vraies que des réalités, mais elles le sont autrement. Il les sent en acteur et en spectateur. Les descriptions, les réflexions que l'auteur répand autour des personnages Tintéressent moins que les actions elles-mêmes, et que le costume, les signes particuliers de ces personnages. Mais il ne s'émeut tant de cette suite animée d'aventures que parce que les faits> intéressants en eux-mêmes, sont entremêlés de sentiments qu'il connaît, qui ont été ou pourraient être ses mobiles- ou ses fins. Un de mes petits amis, âgé de cinq ans, avait déjà' lu au moins vingt fois je ne sais plus lequel des charmants