‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 86 sur 107 · M"' A. Daudet, VEnfatice d*une,Par (sienne. 2. Ibid · texte numérisé non relu

M"' A. Daudet, VEnfatice d*une,Par (sienne. 2. Ibid

L'IlMOTION ESTîlÉÏIQUE 2^4

livres de M. Girardin. Je lui demandai pourquoi ce livre lui plaisait tant. H fut tout d'abord embarrassé de répondre; mais son hésitation ne fut pas longue : pour se tirer d'affaire, il se mit à me débiter par le menu, et presque avec les mots du livre, les événements de cette belle histoire. De toutes ces émotions si vives , dont il restera .peut-être des traces ineffaçables, Tintérèt une fois passé, et jusqu'au nom du livre oublié, Tenfant ne pouvait faire une synthèse convenable, et il se contentait de m'en donner une simple énumératioo, la plus élémentaire et la plus pitoyable des analyses. C'est ainsi que décrivaient les pre* miers poètes : Lucrèce lui-même, dans ses peintures comme dans ses argumentations, procède souvent de la sorte.

Un autre mode d'expression de Témotion esthétique, ou du libre plaisir, dont l'équivalent se trouve dans les aninaaux supérieurs, mais qui ne parait réellement développé que chez Thomme, c'est la tendance à imiter, à reproduire les beîles choses. Tous les arts sont à la fois expressifs et représentatifs. L'enfant tout jeune sent à sa façon la partie expressive de la musique, c'est-à-dire le rythme, la mesure et la tonalité; ce n'est guère qu'à l'âge de quatre ou cinq ans qu'il en comprend grossièrement la partie représentative, c'est'à-dire le timbre et l'articulation. Un enfant de. deux ans montrait beaucoup de plaisir à entendre toute sorte de chant ou de musique; mais certains airs, chantés^ par certaines voix, dits par certains instruments, lui faisaient éprouver une joie ou une excitation plus vive ; l'émotion allait quelquefois jusqu'aux larmes. A cinq ans, il imi~ tait, aussi bien que les membres de certain parlement, I toutes^ les voix de la création. A six ans, il aimait beaujcûiip entendre la musique du régiment. Il en portait le jugement suivant : c Le trombone a la voix de M. X (son

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maître) quand il est en colère; Tophicléide a la voix de papa quand il déclame des vers, et la clarinette a quelquefois la voix des canards, et d'autres la voix de notre tante quand e^le rit. j» Notez que cet enfant, au même âge Jouait passablement cin^q ou six airs sur le piano. La pratique et le sentiment, en matière d'art, comme en toute autre matière, ne marchent donc pas de pair pour le jeune enfant. S'agit-il de dessiner ou de mouler, Tappréciateur et l'opérateur seront encore bien imparfaits Tun et Tautre; mais le premier l'emportera de beaucoup sur le second. Gela vient de ce que l'émotion esthétique s'attache bien plus facilement aux objets de vision qu'aux objets d'audition. L'enfant peut assez bien se rendre compte de la représentation des figures. Aussi est-il aussi réaliste dans se& jugements que fantaisiste dans ses œuvres. L'imitation, lé calque lui paraissent le seul but de l'art. Il est bien des gens cultivés qui applaudissent aussi, avant tout, les représentations les plus exactes de la réalité

L'enfant a-t-il du moins un sentiment dléveloppé de l'harmonie subjective ou objective qui se trouve dans toute chose belle? Sans nul doute. Autrement, saisirait-il si vite le défautVle mesure, de symétrie, qui lé frappe quelquefois si vivement dans les personnes et dans les choses? La faculté du comique, qui est le beau renversé, implique celle des harmonies naturelles et artificielles. Rarement, il est vrai, celte perception d'un système dans l'œuvre humaine ou l'objet naturel, cette perception de l'analogie dans les différences, vont bien loin chez le jeune enfant. L'imitation crue de choses qu'il comprend lui suffit, pourvu que l'absence de symétrie ne soit pas trop accusée. Q^pendant, j'ai vu des enfants de sept ans faire, entre dessins et dessins, des différences qu'ils n'auraient pas faites l'année .

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d'avant. Ce sont là, toutefois, de très minces progrès. J-'ex- , périence réfléchie de Tenfant ne lui en permet point encore de hi^n sérieux. Le temps de l'admiration réelle, de Fimitation idéale ne viendra pas encore de longtemps. Le réel progrès pour cet âge, c'est encore, avec la faculté de s'émouvoir en présence des réalités, d'apprécier assez exactement les imitations qu'on lui fait voir. Les ignorants ont un goût médiocre, celui qu'ils doivent à leurs idées, à , leurs expériences passées, à l'influence de leur milieu ; mais il vaut encore mieux avoir un goût médiocre que de n'en avoir point du tout. Us jugent mal la beauté, en peinture, en sculpture, en ameublement, en toilette ; mais ils n'en sentent pas moins qu'ils 'Sont en présence d'une œuvre belle, d'un système harmonieux de lignes, de couleurs, d'ombre et de lumière, d'un tout artificiel destiné à produire tel genre particulier d'émotion. On peut critiquer levir appréciation, mais il n'en faut point rire. Ce qui serait ridicule, c'est qu'un homme portât, sur des œuvres d'art, les menées jugements qu'en porterait un enfant de six ou sept ans, même bien élevé.

Le sentiment esthétique dépend peut-être plus de nos sentimjents sociaux que nos afi'ections ne dépendent du sen^ timent esthétique. Les affections de l'enfant s'adressent presque toujours à quelque objet propre à satisfail'e son égoïsme ou sa sensualité. Cet objet fût-il physiquement laid, ou même repoussant, l'habitude aura vite raison des premières répugnances, même chez les natures les mieux douées en fait de sensibilité et les plus affinées par Véducation. Il y a là un très bon côté, mais qu'il y en a

d*aut]^ sorte! Si la bonté n'a pas besoin de revêtir le voile de la beauté pour séduire les âmes faibles ou tendres, le vice et la méchanceté peuvent aussi, ïnalbeureusenaenl, ' se passer de beauté pour le flatter et le perdre. Une mère ne pouvait comprendre que son fils, âgé de six ans, trouvât si grand plaisir dans la société d'un sabotier voisin^ aussi vilain et beaucoup moins spirituel qu'Ésope, et qu> était loin de passer dans le quartier pour un exeniple de bonté. L'explication du fait était pourtant bien simple : pour retenir Tenfant, dont le babillage compensait pour lui les plaisirs de toute autre société, notre homme lui faisait des histoires de revenants, qu'il entremêlait de petit» cadeaux tels que pommes, noisettes, petits morceaux de bois et de ferraille. Un enfant, je ne dis pas de cinq, de sept ou huit ans, a-t-ll jamais trouvé que sa mère ou son père fussent laids, ou moins beaux que d'autres?

L'enfant idéadise peu l'objet de ses affections ; il se con* tente d'en exagérer les qualités physiques ou morales. Un enfant de six ans était fort attaché à un domestique très^ bon pour lui, mais qui commit dans la maison une indélicatesse telle qu'on dut le renvoyer. Quand le domestique était sur le point d'emporter sa malle, l'enfant dit à sa mère : « Est-ce vrai que tu ne veux pas que Jean revienne jamais à la maison, et que tu me défends de lui rien dire? Mais, si je le rencontre dans la rue, tu ne me gronderaipas de lui parler? — Si, car c'est un voleur. <--- Alors, il part pour aller en prison? ^^ Non, je n'ai pas poussé mes droits jusque-là. --- Alors, s'il n'est pas eti prison, tu m^ laisseras bien lui parler si je le rencontre. H est si bon! — Un voleur est un homme méprisable, qu'on doit rougir d'avoir pour ami. — Il était bien mon ami, autrefois, quand j'étais un petit voleur, que je t'ai pris des gâteaux, du sucre

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