L'ESTHÉTIQUE DES AFFECTIONS
et nsême des sous. Jean sera peut-être, comme moi : il cessera d*être voleur. » La beauté morale du caractère, tout comme la beauté physique, n*est pas assez profondément sentie par i*enfant pour qu4i en fasse une condition expresse de ses affections.
La mort elie-méme, ce stupéfiant et immobile fantôme qui prend tout à coup sous nos yeux la place du plus tendre et, du plus chéri des êtres, n'a pas pour tous les enfants ce glaçant aspect qui arrête les baisers sur les lèvres et trouble jusque dans ses intimes profondeurs la plus vive et la plus>iouce des affections. J*ai vu une tillette de six ans, qui déjà, il est vrai, avait eu deux fois devant les yeux le spectacle de la mort, demander à grands cris à voir sa mère défunte, pour lui faire ses adieux. A peine devant le lit, elle s'écria : t Maman, maman, réveille-toi! il me faut maman! Non, tu n'es pas morte, mailian! » et prenant^à deux mains ce visage inanimé, elle Tembrassa avec fureur. On se hâta de l'emmener. Mais elle exigea qu'on l'habillât eu noir pour l'enterrement, et elle suivit le corps à l'église et au cimetière, pleurant avec une sorte de sérieux de grande personne, ne se préoccupant que de son père, à qui elle dit à l'oreille, en sortant de l'église : « Je la remplacerai pour toi. » Ce furent les seules paroles qu'elle prononça durant la lugubre cérémonie.
Bien peu d'enfants de cet âge ressemblent à cette petite. Je crois que le type général de l'affliction enfantine, dans dételles circonstances, serait plutôt celui qu'un illustre écrivain a tracé d'après ses propres souvenii*s. « Lorsque je pense maintenant à ce que j'éprouvais alor^, je m'aperçois que cette seule minute de vrai chagrin a été celte minute d'inconscience. Avant et après l'enterrement, je ne cessai pas de pleurer et d'être triste ; mais j'ai honte de me rap-
peler cette tristesse, car elle était toujours mêlée d'un «entiment personnel : tantôt le désir de montrer que j'avais plus de chagrin que les autres ; tantôt la préoccupation de l'effet que je produisais; tantôt une curiosité sans but, qui attachait mes yeux sur le bonnet de Mimi ou sur les figures des assistants. Je me désolais de ne pas être entièrement absorbé par la douleur et je to'effor<Jais de dissimuler les autres sentiments qui m'occupaient : il en résultait que mon chagrin manquait de naturel et de sincérité. J'éprouvais, d'ailleurs, un certain plaisir à penser que j'étais un enfant malheureux ; je m'appliquais à exciter la pflié, et ce sentiment égoïste contribuait plus que tous les autres à étouffer en moi le chagrin.. •
c Le service était terminé. Le visage de la morte était découvert, et tous les assistants, à l'exception de nous, s'approchèrent l'un après l'autre pour la baiser. Presque en dernier se trouva une paysanne tenant dans ses bras une jolie petite fille d'environ cinq ans; Dieu sait pourquoi elle l'avait amenée là. Je venais de laisser tomber par mégarde mon mouchoir humide et je me baissais pour le, ramasser, quand j'entendis un cri perçant, effroyable, un cri exprimant une telle terreur que je ne l'oublierai jamais, . vivrais-je cent ans, et que, lorsque j'y pense, j'en ai encore le frisson. Je relevai la tète: la paysanne était montée sur; le tabouret, à côté de la bière, et s'efforçait de retenir la petite fille, qui se débattait, se rejettait en arrière avec une expression d'épouvante et regardait le cadavre avec des yeux dilatés, en poussant des hurlements. Je jetai un cri encore plus effroyable, je crois, que le sien, et je m'enfuis à toutes jambes hors de la salle à manger. Je ne compris qu*à ce moment d*où venait l'odeur lourde et prononcée qui se mêlait à l'odeur de Tencens et remplissait la cham-
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bre; Fidée que ce visage si beau et si aimable quelques jours auparavant, le visage de ce que j'aimais le mieux au inonde, pouvait inspirer l'épouvante me dévoila, pour ainsi dire, la cruelle vérité et remplit mon âme de déses* poir *« »
Les philosophes ne comptent, en général, que la vue et Touïe parmi les sens directement esthétiques. Ce qu'on peut dire, c'est que ces deux sens étant les plus représentatifs sont les plus favorables aux impressions esthétiques. D'après Bain, les sens qui servent plus ou moins les sentiments égoïstes ne nous donnent pas des émotions esthétiques. Il admet cependant que les sensations qu'ils nous procurent peuvent devenir esthétiques en. idée, c Tant qu'elles se renferment dans le cadre de notre expérience actuelle ou même de notre expérience passée ou à venir, elles sont exclues du domaine que nous étudions présentement ; mais quand on les considère isolément, abstraction faite d'ua individu qui les accomplit, elle deviennent la p)*opriété de l'artiste. Ainsi, l'intérêt que nous prenons à la nutrition, à la subsistance de la vie animale, est un intérêt qui n'a rien d'exclusif. Une circonstance secondaire, respirer l'air pur et libre, apporte à^l'esprit l'idée d'une respiration abondante qui réjouit; elle est très intéressante et assez élevée pour être digne du pinceau de l'artiste... La jouissance actuelle de la chaleur et du froid est sensuelle pour parler ^ ainsi, mais la suggestion de ces effets à l'esprit de l'observateur par des circonstances associées, couleur, lumière, ombre, devient raffinée, artistique... Lorsque nous con*
.' !• Traduit de Tolstoï, Revue polit, et litt, du 2 janvier 1886.
templons Sancho Pança perdant son diner par les ordres du médecin, celte contemplation appartient à la sphère élevée de Fintérêt exclusif. Les apparences, qui indiquent la propreté ou l'abeenee de toute cause de dégoût, sont d'agréables associations avec l'annulation de souffrances organiques. Les odeurs douces auxquelles on fait une allusion qui nous leç rappelle vivement, appartiennent au genre de plaisir que nous étudions... Tout ce qui donne un cachet plus intellectuel aux objets de plaisir, pourvu que ces ob ets restent dans le domaine de la compréhension générale, élève le caractère de ces objets et les rend plus généraux. C'est là qu'est la supériorité de la littérature sur tous les autres beaux arts *. »
Les sensations inférieures, les plus basses même, ne sont donc pas absolument incompatibles avec l'émotion esthétique. Mais il est bien difficile d'en arrêter l'expression, aussi bien que la jouissance, sur la limite où disparaissent la décence et la' pudeur.
Il y a souvent de très grandes différences, quant à rinstinct de décence ou de propreté, entre les enfants d'ane même famille. J'en prends au hasard un exemple. Paul, dès l'âge de deux ans, était propre et discret dans tous ses actes et dans toutes ses paroles. On ne savait jamais quand la nature chez lui devenait pressante. Comme le cas est rare chez les enfants de cet âge, on s'en étonnait : c< C'est que, disait sa mère, nous avons entre nous de petits signes d'intelligence, et nous savons nous éloigner discrètement . dans ces occasions-là. i Llnstinct général de propreté est . chez lui héréditaire : il le tient de son père, et celui-ci de son propre père, dont sa belle-mère disait : c II est. sobre ^ et propre comme nu oiseau, i Son frère Albert est loin
1. Bain, les Émotions et la Volonté^ trad. par le Monnier, p. 324.