‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 88 sur 107 · L'ESTHÉTIQUE ET LA DÉCENCE · texte numérisé non relu

L'ESTHÉTIQUE ET LA DÉCENCE

d'avoir cette qualité en partage, et l'on ne voit pas que réducation ait beaucoup réussi à la lui donner. A Tâge de deux aas, le mot grossier revienait souvent sur ses lèvreè. Cela choquait et inquiétait beaucoup sa mère, qui Tavait élevé comme son premier-né. Il entre un jour dans le salon rempli de dames en visite. Ses premiers mots furent : c Je suis une petite poupée, la jolie petite poupée de maman; mais je fais... toute la huit, t A sept ans, à huit ans, l'éducation avait réduit, mais non supprinfé cette tendance à se préoccuper et à s'éjouir des images les gjus grossières. Elles entrent encore pour un bon tiers dans ses plaisanteries incessantes.

Cette disposition, quand elle est très accusée et persistante, n'indique pas seulement des tendances à la grossièreté. L'enfant dont je parle sait fort bien être aimable, délicat et poli, lorsqu'il le juge nécessaire. Mais ses plaisanteries épicées sont comme la voie la plus facilement ouverte à sa belle humeur. Il y a là une sorte de contradiction qu'on a signalée plus d'une fois chez des hommes, d'ailleurs, capables d'idées élevées, de bienveillance polie, de délicatesse morale. Pour n'en citer qu'un exemple, on sait dan^ quel joyeux cynisme de paroles l'illustre seigneur de Montbard oubliait sa pompe artificielle de courtisan et d'écrivain. Je pourrais citer aussi maint illustre contemporain, littérateur, artiste, homme d'État, qui ne cherchait pas dans Rabelais uniquement la naïveté du vieux * langage et ce que La Bruyère appelait « le mets des plus délicats. » M. J. Lemaitre, ce critique de tant d'esprit, qui sait tout dire avec finesse et agrément, nous donnera peutêtre la clef de l'énigme. Ayant à s'expliquer, chez un poète idéaliste, ce mélange inattendu de la plus basse jovialité, voici comment il s'en tirait : c Je pense que cela s'ex-

plique par Tassociation fatale d'images qui, dans la réalité, sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble béné. ficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la rappelle. Puis, certaines foncions de ce misérable corps, si elles peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et l'aise qu'elles apportent, par ridée de joyeuse vie animale qu'elles éveillent dans Tespril, et sont en même temps comiques par le démenti perpétuel qu'elles opposent à l\)rgueil de l'homme, à sa prétention de faire l'ange. Il y a IS' une source intarissable de gaieté grossière. Il est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise*... i C'est bien ici, en effet, que l'usage parait abus. Interdire absolument à l'enfant tout jeune et à certains enfants plus âgés ce plaisir du comique incongru, auquel des adultes bien élevés ne savent pas toujours se soustraire, est beaucoup plus difficile que de garder le sérieux^ quand ces grosses plaisanteries font explosion. Il est, d'ailleurs, plus d'un cas familier, ou l'adulte le plus collet-monté ne peut que sourire à certaines plaisanteries dites, comme dans les vers suivants, avec une mesure parfaite * :

Leur ennemi changea de note, Sur ]a robe du dieu nt tomber une crotte :

Le dieu la secouant jeta les œufs en bas.

Cette complaisance habituelle pour un mélange d'idées bksses et d'idées joyeuses a donc une base essentielle dans la vitalité des fonctions digestives. Aussi a-t-on appelé la gaieté de Rabelais une gaieté physiologique. Remarquons, à ce propos, que les peuples auxquels Proudhon a donné le nom de « dévorants » et de t conquérants * », quoiqup

i. Revue poL et litt, du 7 février 1885.

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