‹ L'enfant de trois à sept ansChapitre 97 sur 107 · LES HABITUDES ET LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LES HABITUDES ET LA VOLONTÉ

son roman d'éducation, M** d'Ailly, stylée par son ûiari, se range à la méthode des habitudes fondées sur des principes. Depuis deux jours qu'elle a commencé de l'appliquer, tout s'est passé avec une merveilleuse ponctualité. Le zèle augmente en raison de la nécessité de Texactitude. Elle reconnaît déjà, autour d'elle, à une disposition plus calme la puissance de cette loi extérieure pour imposer silence aux incertitudes et aux agitations du dedans. Elle espère que ce moment d'honnête ferveur l'aidera beaucoup à corriger Sophie de sa disposition à Thumeur et à la colère. Le désir de satisfaire sa mère l'agitait au point qu'elle s'emportait pour une tâche mal faite, qu'elle considérait comme un acte de dureté révoltant la plus légère sévérité de la part de sa mère. Celle-ci l'a menacée de la confiner dans sa chambre pour tout le temps du travail» puisqu'elle ne pouvait pas réprimer ses mauvaises habitudes. La petite a supplié sa mère de lui accorder encore un peu de temps, La mère lui a accordé encore huit jours. Mais laissons la parole au charmant écrivain.

<c Tous jugez quels transports de reconnaissance, quelle ardeur de promesses ont répondu à ma proposition, quels conseils de raison ont été écoutés et acceptés, avec quelle émotion de vertu s'est dit le dernier bonsoir ! Le lende. main, les résolutions n'étaient pas oubliées, mais l'émotion, passée, l'habitude retrouvait son empire, A la première leçon mal sue, on reprenait son livre avec un mouvement d'humeur qui prélude toujours aux grands accès ; je l'ai retenu : c Mon enfant, ai-je dit doucement, ne commence pas, tu te souviens d'hier ; le seul moyen de tenir tes résolutions, c'est de t'arréter dès cet instant même ; assieds-toi tout de suite près de moi, et rapprends sans rien dire. » Elle s'est assise agitée, mais contenue. Deux mioruies après,

elle s'est penchée sur ma main, et là baisant : « Maman, a-i-elledit,je n'ai plus d'humeur. » Une bien tendre caresse a récompensé sa victoire ; j'étais heureuse, la leçon à donner reposait sur un éloge. Tout le jour, il m'a suffi de rappeler le bon succès du matin pour arrêter les mouvements prêts à se reproduire, et chaque fois un sourire un peu forcé, mais sincère, m'apprenait que siTennemi n'était pas encore retiré, la lutte était du moins entreprise. Elle s'est soutenue depuis avec plus ou moins d'efforts, mais sans notables échecs, et j'ai déjà laissé espérer qu'au bout des huit jours je consentirais à prolonger le temps d'épreuve. Avant-hier j'ai profité de ce que Sophie venait d'atteindre ses huit ans pour annoncer les nouvelles lois de ponctualité que je prétendais établir. « Je t'en avertis, lui aî-je dit, prends garde que ce ne soit pas un sujet d'humeur. Elle a souri et a paru se sentir fière de braver la tentation. Louise a dit qu'elle voulait aussi se ranger et être exacte comme sa sœur. Sophie, pénétrée de la supériorité d'une fille de huit ans, m'a fait entendre d'un coup d'œil qu'on ne pouvait exiger grand'chose de cette enfant. Quant à elle, pendant ces deux journées, son empressement à prévenir l'ordre lui a constamment épargné la contrariété qu'elle éprouve à le recevoir, et nous voilà fortes de deux jours presque entièrement dévouées au bien ^ »

Ainsi le développement parallèle des organes, de Tinlelligence et de la sensibilité rend l'enfant capable d'embrasser des fins spéciales, variées, éloignées, de donner à ses actions des motifs de plus en plus en rapport avec ses intérêts et ses idéaux agrandis, en un mot, d'apprendre à bien vouloir en nous obéissant par raison. Le tempérament

i. Lettres de famille sur Vedueation, t- 1, p. 93.

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€t le caractère importent ici peut-être plus que Téducatioû. Mais Tiafluence de cette dernière est incontestable.

Quelques progrès qu'aient faits Tintelligence et la sensibilitéy nous retrouvons encore souvent, à cinq, à six ou sept ans, l'impulsivité primitive, l'exubérance et la vivacité des mouvements, l'inconstance et la tyrannie des désirs. Cette impulsivité est, il est vrai, chez quelques enfants, beaucoup moins fréquente. Mais chez tous, elle a ses jours, ses heures, ses crises, variant suivant le tempérament, la santé, l'éducation, l'entourage. Les buts sont •en général plus conscients, les résolutions moins labiles. Mais l'enfant est encore, plus souvent que nous ne voudrions, un impulsif. La joie, l'espérance, la crainte excessives semblent lui enlever le peu de raison qu'il a acquise par nos soins. Nous voyons encore des enfants de sept ou huit ans se poursuivre dans les escaliers, les corridors et les appartements, avec les éclats de voix, le rire convulsif, les contorsions de sauvages en fête. Nous voyons sou» vent se produire des cas semblables à celui de cette fillette de six ans, si pressée de porter un bouquet à sa grand'* tante, qu'elle courait, le bras en avant, agitant le bouquet de toutes ses forces ; puis, ayant trouvé la bonne vieille endormie sur son fauteuil, elle se mit bravement à la secouer, et bondit sur ses genoux pour lui souhaiter bonne fête. Est-ce à dire que dans ce dévergondage intermittent de paroles et de mouvements, il n'entre pas, avec un tant soit peu de conscience, un peu aussi d'attention directrice ou modératrice ? Voici la preuve du contraire. Un de mes

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petits voisins vient, de la part de son père, m'inviter à passer la soirée chez lui. J'entends frapper deux petits coups à la porte ; mais, avant que j'aie eu le temps d'y répondre, la porte s'ouvre avec fracas, et je vois la tête rose et radieuse du petit Alexandre. Sa première action provenait d'une habitude encore mal formée; la seconde appartenait presque entièrement à Tinfluence réflexe. Un simple avertissement suffit pour mettre en pleine conscience ces deux séries de mouvements, dont Tune avait passé presque inaperçue. « Gomme tu entres chez les gens ! dis-je au marmot avec douceur. — C'est vrai, répondit-il d'un air assez confus. Je ne devais pas ouvrir si vite la porte; je devais attendre que vous eussiez dit : f Qui est là? Entrez !» Je le ferai une autre fois, »

Un geste, un mot, une impression soudaine, rappellent l'attention de l'enfant sur ce qu'elle avait seulement entrevu au passage. Ce petit être &i remuant vous suit-il à ]tk promenade, vous ne savez jamais où il est, et pourtant il se retrouve toujours, parce qu'il ne se perd jamais tout à fait. Un régiment passe, clairons sonnants, sur la chaussée du boulevard; l'enfant quitte aussitôt votre main, s'élance en avant et essaye de percer la haie des spectateurs massés sur le trottoir ; il n'y réussit pas, et, pour comble de malheur, pas une petite place sur le banc où dix personnes se tiennent debout comme elles peuvent. Mais voilà un arbre^ et un gamin à califourchon sur une de ses branches ; c'est une idée : l'enfant dirige sur vous un regard anxieyx, interrogatif, suppliant. Que de choses ce regard ne dit-il pas! Que d^idées, de sentiments, de tendances actives, les uns très peu, les autres tout à fait conscients ! Ce regard dit, entre autres choses : « Avec quel bonheur et quelle facilité je grimperais sur cet arbre^

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