LIVRE DEUXIÈME
Après la terrible blessure, aprt-s une sorte d'agonie longue et lente, André renaissait enfin de corps et d'esprit, comme un homme neuf, comme une créatare qui, d'un bain glacé dans la mort, sortirait oublieuse et vide. Le passé avait pour sa mémoire un éloignement sans perspective, comme pour les yeux le ciel étoile s'étend sur un champ plat, quoique les astres soient à des distances inégales. Les tumultes se pacifiaient, la fange tombait au fond, son âme se purifiait. Il rentrait dans le sein de la nature mère et sentait qu'elle lui infusait maternellement la bonté et la force.
Hôte de sa cousine au château de Schifanoia, il revenait à l'existence en face de la mer. Il mesurait sa respiration sur la respiration large et tranquille des flots; il rassérénait sa pensée à la sérénité des horizons. Peu à peu, dans ses loisirs attentifs et recueillis, son
l3o L'EN F A-NT DE VOLUPTÉ
esprit se détendait, se déployait, s'épanouissait, se relevait doucement, comme l'herbe foulée dans un sentier.
C'étaient les derniers jours d'août. Une quiétude extatique régnait sur la mer ; les eaux étaient si transparentes qu'elles répétaient chaque image avec une exactitude parlaite, et leur Hgne extrême se perdait si bien dans le ciel que les deux éléments paraissaient être un élément unique, impalpable, surnaturel. Le vaste amphithéâtre des collines, peuplé d'oUviers, d'orangers, de pins, de toutes les plus nobles formes de la végétation italique, plein d'un silence religieux, était, non plus une multitude de choses, mais une chose unique sous le soleil commun.
Le jeune homme, étendu à l'ombre, ou adossé à un tronc, ou assis sur une pierre, croyait sentir en luimême couler le fleuve de la vie.
Qu'étaient devenus ses vanités et ses cruautés, ses artifices et ses mensonges? Qu'étaient devenus les amours, et les illusions, et les désillusions, et les dégoûts, et les incurables répugnances après le plaisir ? Qu'étaient devenues ces immondes et éphémères amours qui lui laissaient dans la bouche comme l'étrange âcreté d'un fruit coupé avec un couteau d'acier ? Il ne voulait plus se souvenir de rien. Son âme avait fait un grand renoncement ; et, en cessant de désirer, elle avait trouvé le repos.
Die Sterne, die begehrt man nicht.
Man freut sich ihrer Pracht.
« Les étoiles, on ne les désire pas, mais on jouit de leur splendeur. » Alors, pour la première fois, le jeune homme connut toute l'harmonieuse poésie des €Ìels d'été.
L'ENFANT DE VOLUPTÉ l3l
C'étaient les dernières nuits d'août, sans lune. Innombrable, dans la coupole profonde, palpitait la vie ardente des constellations. Les Ourses, le Cygne, Hercule, le Bouvier, Cassiopee scintillaient avec un frémissement si rapide et si fort qu'ils semblaient presque s'être rapprochés de la terre, avoir pénétré dans l'atmosphère terrestre. La Voie lactée se déroulait comme un royal fleuve aérien, comme un confluent <ie rivières paradisiaques, comme une immense coulée «ilencieuse dont le « miro gurge » entraînerait une poussière de minéraux célestes roulés sur un lit de cristal entre des phalanges de fleurs. Par intervalles, de brillants météores sillonnaient l'air immobile, avec le glissement léger et muet d'une goutte d'eau sur une plaque de diamant. La respiration de la mer, lente et solennelle, suffisait pour mesurer la paix de la nuit sans la troubler, et les pauses en étaient plus douces que la musique.
Il se laissait aller ingénument aux rêveries et aux charmes fugitifs de la convalescence. Il retrouvait des sensations oubliées de sa jeunesse, cette impression de fraîcheur que donnent au sang jeune les haleines du vent salé, ces effets indicibles que font sur l'âme vierge les jeux de la lumière, les ombres, les couleurs, les odeurs des eaux. La mer était pour lui, non seulement un délice des yeux, mais encore une source intarissable de paix où s'abreuvaient ses pensées, une magique fontaine de jouvence où son corps reprenait la santé et son esprit la noblesse. La mer avait pour lui l'attraction mystérieuse d'une patrie ; et il s'abandonnait à elle avec une confiance fiKale, comme un fils faible dans les bras d'une mère toute-puissante. Et il en recevait un réconfort : nul, en effet, n'a jamais
l32 L'ENFANT DE VOLIFTË
confié vainement à la mer sa douleur, son désir ou son rêve.
Pour lui, la mer avait toujours un langage profond, plein de révélations soudaines, d'illuminalions imprévues, de significations inattendues. Elle lui faisait découvrir dans le secret de son âme une plaie encore vive, quoique latente, et elle la faisait saigner ; mais ensuite le baume était plus suave. Elle réveillait dans son cœur une chimère assoupie, et elle l'excitait si bien qu'il en sentait de nouveau les griffes ; mais ensuite elle la tuait et l'ensevelissait pour toujours dans son cœur. Elle évoquait dans sa mémoire une souvenance, et elle l'avivait si bien qu'il souffrait toute l'amertume du regret pour les choses irrémédiablement enfuies ; mais ensuite elle lui prodiguait la douceur d'un oubli sans fm. En face de la grande consolatrice, rien dans cette âme ne restait celé.
A certaines heures, sous l'empire continu d'une telle influence, sous la tyrannie persistante d'une telle fascination, le convalescent éprouvait une sorte d'égarement et presque d'effroi, comme si cet empire et cette tyrannie eussent été insupportables pour sa faiblesse. À. certaines heures, le colloque incessant de son âme et de la mer lui donnait un vague sentiment de prostration, comme si ce verbe sublime eût fait trop de violence à l'étroitesse de son esprit avide de comprendre l'incompréhensible. Une tristesse des eaux le bouleversait comme un désastre.
Un jour, il se vit perdu. Des vapeurs sanglantes et malignes, flamboyant à l'horizon, jetaient des lueurs de sang et d'or sur les eaux sombres ; un enchevêtrement de auages pourpres s'élevait de ces vapeurs, pareil à une mêlée de centaures monstrueux sur un
L'ENFANT DE VOLUPTÉ l35
volcan en éruplion ; et, dans cette lamière tragique, un funebre cortège de voiles triangulaires se déroulait en noir à l'extrême limite des eaux. C'étaient des voiles d'une indescriptible teinte, sinistres comme des emblèmes de mort, marquées de croix et de figures ténébreuses : on aurait dit des voiles de navires qui auraient transporté des cadavres de pestiférés vers quelque île maudite peuplée de faméliques vautours. Un sentiment humain de ter^-eur et de douleur pesait sur cette mer ; une lourdeur d'agonie écrasait cette atmosphère. Le flot ruisselant des blessures de ces monstres enlacés ne s'arrêtait pas; il grossissait en torrents, il rougissait les eaux dans toute leur étendue jusqu'au rivage, il prenait çà et là des teintes violacées et verdâtres, comme de sang corrompu. De temps à autre, l'enchevêtrement s'écroulait, les corps se déformaient ou se déchiraient, des lambeaux sanglants pendaient au bord du cratère ou disparaissaient engloutis dans l'abîme. Puis, après ce grand écroulement, les géants régénérés se redressaient pour la lutte, plus atroces ; l'entassement se reformait, plus énorme ; le massacre recommençait, plus vermeil, jusqu'au moment où les combattants exsangues s'aflaissaient dans la cendre du crépuscule, inanimés et mis en pièces, sur le volcan à demi éteint.
C'était comme un épisode de quelque titanomachie barbare, un spectacle héroïque vu à travers une longue suite de siècles dans un ciel fabuleux. André, l'âme en suspens, suivait toutes les péripéties de la lutte. Habitué aux tombées paisibles de l'ombre dans la sérénité de l'été déchnant, il sentait ce soir-là l'insolite discorde des choses le secouer, l'exalter, le bouleverser avec une violence étrange. D'abord, ce lut comm.e uxie
l34 L'ENFANT DE VOLUPTE
angoisse confuse, tumultueuse, pleine de palpitations sans cause connue. Fasciné par le couchant belliqueux, il n'arrivait pas encore à voir clair en lui-même. Mais, lorsque la pluie de cendre crépusculaire eut éteint la bataille et que la mer fut comme un immense marais couleur de plomb, il crut entendre dans l'ombre le cri de son âme, le cri d'autres âmes.
Et il y eut en lui comme un obscur naufrage dans les ténèbres. Mille voix appelaient à l'aide, imploraient du secours, maudissaient la mort : des voix connues, des voix qu'il avait écoutées jadis — voix de créatures humaines, ou voix de fantômes? — il ne savait plus maintenant les distinguer l'une de l'autre ! Elles appelaient, elles imploraient, elles maudissaient en vain, se sentant périr ; étouffées par l'onde vorace, elles allaient s'aflaiblissant ; elles devenaient débiles, lointaines, entrecoupées, méconnaissables ; elles devenaient un gémissement ; elles s'éteignaient ; elles ne remontaient plus.
Il restait seul. De toute sa jeunesse, de toute son existence antérieure, de toutes ses aspirations idéales, rien ne subsistait. La seule chose qui subsistât en lui, c'était un froid abîme vide, et, autour de lui, une nature impassible, source éternelle de douleur pour l'âme solitaire. Toute espérance était morte ; toute voix était muette ; toute ancre était rompue. A quoi bon vivre ?
Subitement, l'image d'Hélène ressuscita dans sa mémoire. Puis d'autres images de femmes se superposèrent à celle-là, se confondirent avec elle, la dispersèrent, se dispersèrent. Il ne réussit à en fixer aucune. Toutes, en se dissipant, semblaient sourire d'un sourire hostile ; et, en se dissipant, toutes semblaient
L'ENFAÎJT DE VOLLTTÉ i35
emporter avec elles quelque chose de lui. Quoi? Il ne savait. Une détresse indicible l'accabla ; il eut comme une sensation glacée de vieillesse; ses yeux se remplirent de larmes. Un avertissement tragique lui résonna dans le cœur : « Trop tard î »
Les récentes douceurs de la paix et de la mélancolie lui parurent une illusion enfuie et dé^ loinlaine; il se les représenta presque comme les jouissances d'un autre esprit, d'un esprit nouveau et étranger qui, après s'être introduit en lui; aurait déjà disparu. Il lui sembla que désormais son âme vieillie serait incapable de se renouveler et de se relever. « Trop tard ! Trop tard ! » Et, de ses yeux voilés, il regardait les étoiles s'allumant une à une sur sa pauvre tête, dans la nuit profonde.
Au point du jour, U eut un agréable réveil, un de ces réveils, frais et limpides que seule connaît l'Adolescence dans le triomphe de ses printemps. Le matin était merveilleux, et, rien que de le respirer, c'était une béatitude immense. Toutes les choses vivaient dans la félicité de la lumière; les collines semblaient voilées d'un argent diaphane et vibrantes d'un frisson alerte; la mer semblait traversée par des rivières de lait, par des fleuves de cristal, par des ruisseaux d'émeraude, par mille courants qui formaient comme le mobile réseau d'un labyrinthe liquide. Une sorte de joie nuptiale et de grâce religieuse émanait de la concorde de la mer, de la terre et du ciel.
Il respirait, il regardait, il écoutait, un peu étonné. Pendant son sommeil, sa fièvre s'était guérie. Dans la nuit, bercé par le chœur des eaux comme par une voix
l56 L'E>'FANT DE VOLUPTÉ
amie et fidèle, il avait fermé les yeux. Quiconque s'endort au son de cette voix repose avec une tranquillité réparatrice. Même la voix berceuse d'une mère ne procure pas à l'enlant qui souffre un sommeil aussi pur et bienfaisant.
Il regardait, il écoutait, silencieux, recueilli, attendri, laissant pénétrer en lui-même ce flot de vie immortelle. Jamais la musique sacrée d'un grand maître, ni un offertoire de Haydn, ni un Te Deiim de Mozart, ne lui avait donné l'émotion que lui donnaient maintenant les simples carillons des églises lointaines saluant l'ascension du jour dans les cieux du Seigneur. n était jeune encore ! Il sentait son âme se gonfler et déborder d'émotion. Quelque chose comme un rêve, vague mais sublime, planait sur son cœur : quelque chose qui ressemblait à un voile ondoyant au travers duquel aurait resplendi le mystérieux trésor du bonheur. Jusqu'alors, il avait toujours su ce qu'il désirait et n'avait presque jamais trouvé plaisir à désirer en vain. Maintenant, il n'aurait pas pu exprimer son désir : il ne savait pas. Mais, sans aucun doute, la chose désirée devait être infiniment suave, puisque c'était déjà une suavité de la désirer.
Les vers de la Chimère, dans le Roi de Chypre, des vers anciens, presque oubliés, lui revinrent à la mémoire, \àbrèrent comme un appel caressant :
...Veux-tu combattre? — tuer.^ voir des fleuves de sang ? — de grands monceaux d'or ^ des troupeaux de femmes — captives ? des esclaves ? d'autres, d'autres proies ? Veuxtu — faire vivre un marbre ? ériger un temple ? — composer un hymne immortel.^ Veux- tu (écoute, — ô jeune homme, écoute!) veux-tu. divinement — aimer .^...
L'ENFANT DE VOLUPTE iSy
La Chimère lui répétait tout bas, dans le secret du cœur, avec des pauses obscures :
Écoute, — ô jeune homme, écoute ! Yeux- tu divine ment — aimer?
Il eut un léger sourire, et il pensa : « Aimer qui ? l'Art? Une femme? Quelle femme? » Hélène lui apparat lointaine, perdue, morte, étrangère; les autres lui apparurent plus lointaines encore, mortes pour toujours. Donc, il était libre. Pourquoi s'attacher de nouveau à une poursuite inutile et périlleuse? Ce qu'il désirait, au fond du cœur, c'était de se donner hbrement et par reconnaissance à un être plus haut et plus pur. Mais cet être, où le trouver?
Il descendit dans le parc ; il chemina lentement sous les arbres, sans pensée précise. Une brise légère effleurait les cimes; par moments, les feuilles froissées s'agitaient comme s'il eût passé au travers une troupe d'écureuils; des lambeaux de ciel apparaissaient entre les branches comme des yeux d'azur sous des paupières vertes. Parvenu à sa retraite Idvorite, sorte de Incus minuscule où régnait un Hermès à quatre visages plongé dans une quadruple méditation, il fit halte et s'assit sur l'herbe, les épaules appuyées au socle de la statue, le visage tourné vers la mer. Devant lui, des troncs droits et inégaux comme les roseaux de la flûte de Pan coupaient l'outremer ; autour de lui, les acanthes déployaient avec une suprême élégance les touffes de leur feuillage, symétriquement taillées comme dans le chapiteau de Callimaque.
Les vers de Salmacis, dans la Fable d'Hermaphrodite, lui revinrent à la mémoire :
l38 L'ENFANT DE VOLUPTE
Nobles acanthes, ô vous qui, dans les terrestres — bocages, symbolisez la paix, hautes couronnes — deforme pure ; ô vous, souples corbeilles — que le Silence tresse d'une main légère — pour recueillir la fleur des Rêves — silvestres ! Quel obscur et doux charme avez-vous pu verser — de votre feuillage sur le bel éphèbe ? — Il dort, nu ; et son bras lui soutient la tète.
D'autres vers lui revinrent à la mémoire, d'autres encore, d'autres encore, tumultueusement. Son âme s'emplit toute d'une musique de rimes et de syllabes rythmées. Il était heureux : spontanée, imprévue, cette agitation poétique lui donnait un inexprimable délice. Il écoutait les sons en lui-même, se complaisant aux riches images, aux épithètes rares, aux métaphores lumineuses, aux harmonies recherchées, à tous les subtils raffinements qui variaient son style et sa métrique, à tous les mystérieux artifices de l'endécasyllabe appris des admirables poètes du xiv^ siècle et surtout de Pétrarque. De nouveau, la magie des vers subjugua son esprit ; et la sentence d'un poète contemporain lui souriait singuhèrement : — a Le Vers est tout. »
Le Vers est tout. Pour créer la beauté des rêves et dégager l'essence des choses, aucun instrument d'art n'est plus puissant, plus subtil, plus acéré, plus multiforme, plus exact, plus docile, plus fidèle. Le Vers est tout, le vers peut tout. Il peut rendre les plus secrets mouvements de la sensibilité humaine et révéler par le son d'une syllabe les plus profondes analogies ; il peut définir l'indéfinissable et exprimer l'inexprimable ; il peut embrasser l'illimité, sonder l'abîme, franchir les hmites de l'être, descendre aux sources mêmes de la vie ; il peut enivrer comme le vin, ravir comme l'extase ; il peut posséder en môme temps notre âme
L'ENFANT DE VOLUPTÉ i3q
et notre corps ; il peut enfin atteindre l'Absolu. Un vers parfait est absolu, immuable, immortel ; il relient en soi la parole avec la cohésion du diamant ; il enferme la pensée comme dans un cercle précis que nulle force ne pourra jamais rompre ; il devient indépendant de toute entrave et de toute sujétion ; il n'appartient plus à l'artiste, mais il est à tous et à personne, comme l'espace, comme la lumière, comme toutes les choses immanentes et perpétuelles. Une pensée exactement rendue dans un vers parfait est une pensée qui existait déjà, préformée, dans la profondeur obscure de la langue. Extraite par le poète, elle continue à exister dans la conscience des hommes. Le plus grand poète est donc celui qui sait découvrir, dégager, extraire le plus grand nombre de ces idéales prélormations. Lorsque le poète est sur le point de découvrir un de ces vers éternels, il en est averti par un divin torrent de joie qui, soudain, envahit tout son être. Quelle joie serait plus forte ì
Dans la langueur de son sang, dans la faiblesse de sa chair, par la suggestion des paysages nobles et calmes André avait eu la vague illusion qu'une vie morale nouvelle s'éveillait peu à peu dans les profondeurs de son âme étonnée. Mais maintenant, guidé par le Vers magique, il reprenait conscience de lui-même et retrouvait le sentiment qui devait rester toujours son maître^ vrai et unique : le sentiment de la voluptueuse Beauté.
Il considéra l'Hermès comme un auditeur imaginaire et entreprit de composer des sonnets. Sur l'aspiration renaissante qui le ramenait à la Femme, flottait comme une vapeur mystique. Un rêve pieux de pureté voilait son désir obscur. Et, à l'ombre du simulacre païen, il se plut à évoquer une Madone rayonnante
l40 L'ENFANT DE VOLUPTÉ
de candeur, dans l'attitude solennelle de la communion.
En composant, il s'éludiait lui-même avec curiosité. Il n'avait pas fait de vers depuis fort longtemps. Cet intervalle de repos n'aurait-il pas nui à son habileté technique? Il lui semblait que les rimes, sortant une à une de son cerveau, avaient une grâce nouvelle. La consonance venait d'elle-même, sans qu'il l'eût cherchée ; et les pensées naissaient avec la rime. Puis tout à coup, un obstacle arrêtait le courant ; un vers résistait ; tout se disloquait comme une mosaïqpie désagrégée ; les syllabes luttaient contre la contrainte de la mesure ; un mot musical et lumineux, qu'il aimait, se trouvait exclu par la sévérité du rythme, en dépit de tous ses efforts ; une rime engendrait une idée nouvelle, inattendue, qui le séduisait, qui le détournait de l'idée primitive ; une épithète, quelque rare et exacte qu'elle fût, avait une sonorité trop faible ; et la strophe était comme une médaille mal venue par la faute d'un fondeur inexpérimenté qui n'aurait pas su calculer la quantité de métal en fusion nécessaire pour remplir le coin. Avec une patience ingénieuse, il remettait le métal au creuset, et recommençait tout. Enfin la strophe venait, pleine et précise ; çà et là, quelque vers avait une âpreté éî range, mais agréable ; à travers les ondoiements du rythme, la symétrie apparaissait très claire. Tout le sonnet, dans son unité, vivait et respirait comme une créature libre et parfaite.
Ainsi composait-il, tantôt rapidement et tantôt lentement, avec une jouissance jamais éprouvée ; et ce lieu recueilli semblait vraiment créé par la fantaisie d'un œgipan soHtaire, subtil ouvrier d'églogues. A mesure que le jour grandissait, la mer dardait des éclairs entre
L'ENFANT DE VOLUPTÉ l4l
les troncs, comme entre les colonnes d'un portique de jaspe ; les acanthes corinthiennes étaient comme les chapiteaux rabattus de ces colonnes végétales ; dans l'air, glauque comme l'ombre 'd'un antre lacustre, le soleil jetait par moments des flèches, des anneaux et des disques d'or. Aima Tadéma y aurait sans doute imaginé une Sapho à la chevelure de violette, assise sous l'Hermès de marbre, poétisant sur la lyre à sept cordes, entourée d'un chœur de jeunes filles aux cheveux de flamme, pâles ei attentives à boire dans le vers adonien la pure harmonie de chaque strophe.
Lorsqu'il eut achevé les quatre sonnets, il poussa un soupir et les récita sans parole, avec une emphase intérieure. Ensuite il les écrivit sur la base quadrangulaire de l'Hermès, un sur chaque face, dans cet ordre :
Hermès quadrangulaire, tes quatre fronts — savent-ils la nouvelle merveilleuse ) — Des esprits, en chantant, sortent des obscures — retraites de mon cœur, agiles et légers.
Toutes sources impures, mon cœur vaillant — les a fermées ; toutes choses impures, il les a chassées — loin de lui ; toutes flammes ignominieuses, il les a — étouffées ; devant l'Assiégeant, il a rompu tous les ponts.
Des esprits montent en chantant. J'entends bien — leur hymne ; et, de mon péril même — un rire me prend, inextinguible et triomphal.
Pâle, oui, mais comme un roi, je jouis — de sentir dans mon cœur mon âme riante, — tandis que je regarde le Mal désormais vaincu, fixement.
142 L EN F A. NT DE YtLlPTÉ
Mon âme rit de ses amours lointaines, — tandis que je regarde fixement le Mal, désormais vaincu, — qui m'avait poussé en ces dédales de feu — comme en des forêts nourries par des volcans.
A cette heure, dans le grand cercle des douleurs humaines— elle entre, novice, vêtue d'hyacinthe, — laissant derrière elle le labyrinthe fallacieux — où rugissaient les beaux montres païens.
Plus ne l'étreint aucun Sphinx aux griffes d'or, — plus ne la pétrifie aucune Gorgone, — plus ne l'ensorcelle aucune Sirène par son chant berceur.
Au sommet du cercle, très haute, toute blanche, — une Reine, dans l'attitude liturgique de la communion — tient entre ses doigts purs l'Hostie sainte.
Loin des embûches, loin des colères, — loin des atteintes. Elle demeure paisible et forte, — étant celle qui, jusqu'à la mort, peut — connaître le Mal sans le subir.
— « 0 vous qui parfumez tous les vents, — vous qui avez la seigneurie de toutes les portes, — je mets à vos pieds mon destin. — Daignez, ô reine, y consentir !
)) Elle flamboie comme un soleil — dans votre main pure, cette Hostie désirée. — Ne verrai-je jamais le geste qui consent ? »
Et Elle, bénigne à qui se prosterne, — dit en me donnant la communion : — « C'est ton Bien que je t'offre ; le voici, prends-le. »
Elle dit : « Je suis la Rose surnaturelle — éclose du sein de la Beauté. — Je suis celle qui verse l'ivresse suprême. — Je suis celle qui exalte et qui apaise.
» Laboure avec des larmes, Ame douloureuse, — pour moissonner avec des chants d'allégresse. — Après un long douloir, ma douceur — passera en douceur tout le reste. )>
Ainsi soit-il, ô Reine ! Et puisse mon cœur dégor2:er — des fleuves de sang, et puissent ces fleuves inonder le monde, — et puisse la douleur immortelle le régénérer !
Et puissent ces vastes remous me rouler — et me submerger, pourvu que, du fond de l'abîme, — je voie sur mon âme invaincue pleuvoir ta lumière !