‹ L'enfant de VoluptéChapitre 5 sur 9 · DIE XII SEPTEMBRIS MDCGCLXXXVI · texte numérisé non relu

DIE XII SEPTEMBRIS MDCGCLXXXVI

Schifanoia se dressait sur la hauteur, à l'endroit où la chaîne des collines, après avoir longé le littoral et embrassé la mer comme dans un amphithéâtre, se repliait vers l'intérieur et s'abaissait vers la plaine. Construit par le cardinal Alphonse Carafa d'Ateleta dans la seconde moitié du xvm^ siècle, le château avait cependant une certaine pureté de style. Il formait un quadrilatère haut de deux étages, où les colonnades alternaient avec les appartements ; et les baies de ces colonnades donnaient à l'édifice de la légèreté et de l'élégance : caries colonnes et les pilastres ioniques semblaient dessinés et mis en harmonie par Vignole. C'était un vrai palais d'été, ouvert aux vents de la mer. Du côté des jardins en pente, un vestibule menait 5ur un beau perron à double escalier, qui descendait vers une plate-forme entourée de balustres de pierre

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comme une vaste terrasse et ornée de deux fontaines. A chaque bout de cette plate-forme, d'autres escaliers, interrompus par d'autres plates-lormcs, se prolongeaient jusqu'en bas de la pente, et venaient finir presque au bord de la mer ; et, du terre-plein inférieur, ils offraient à la vue les sept replis de leur serpentement, parmi la verdure superbe et les fourrés de roses. La merveille de Schifcinoia, c'étaient les rosiers et les cyprès. Les rosiers, de toutes les espèces, de toutes les saisons, étaient suffisants « pour en tirer neuf ou dix muytz d'eaue rose » , comme aurait dit le poète du Vergier d'honneur. Les cyprès, aigus et sombres, plus hiératiques que des pyramides, plus énigmatiques que des obélisques, ne le cédaient ni à ceux de la villa d'Esté, ni à ceux de la villa Mondragone, ni à tant d'autres géants qui croissent dans les glorieuses villas romaines.

La marquise d'Ateleta avait coutume de passer à Schifanoia l'été et une partie de l'automne. Bien qu'elle fût des plus mondaines, elle aimait la campagne, la liberté champêtre ; et elle aimait aussi à recevoir des amis. Elle avait eu pour André, pendant sa convalescence, des soins et des empressements de grande sœur, presque de mère, sans se lasser jamais. Une affection profonde la hait à son cousin. Elle était pour lui pleine d'indulgences et de pardons ; elle était une amie bonne et franche, capable de comprendre beaucoup de choses, vive, toujours gaie, toujours piquante; elle avait à la fois de l'esprit et de l'âme. Depuis près d'un an, elle avait dépassé la trentaine ; mais elle conservait une admirable vivacité juvénile et un grand charme; car elle possédait ce qui fut le secret de madame de Pompadour, cette « beauté sans

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traits )) qui s'avive de grâces imprévues. Elle possédait aussi une vertu rare, celle qu'on appelle communément « le tact ». Son délicat génie féminin lui servait de guide infaillible. Dans ses relations avec ses nombreuses connaissances, elle savait garder toujours et en toute occasion l'attitude qu'il fallait; jamais elle ne commettait d'erreur, jamais elle ne pesait sur la vie d'autrui, jamais elle n'était ni ne devenait importune; elle faisait toujours à propos chacune de ses actions, prononçait toujours à propos chacune de ses paroles. Son attitude envers André, pendant cette convalescence un peu étrange et inégale, n'aurait pu certainement être plus parfaite. Elle s'ingéniait de toutes les façons à ne pas le troubler et à obtenir que personne ne le troublât; elle lui laissait une liberté absolue; elle affectait de ne pas remarquer ses bizarreries et ses mélancolies; elle ne l'ennuyait jamais de questions indiscrètes ; elle s'arrangeait de telle sorte que sa compagnie lui fût légère aux heures de réunion inévitable ; elle allait même jusqu'à renoncer en sa présence aux mots d'esprit, pour lui épargner la fatigue d'un sourire forcé.

André comprenait cette finesse et lui en était reconnaissant.

Le 12 septembre, après les sonnets de l'Hermès, comme il rentrait au château avec une gaieté inaccoutumée, il rencontra Françoise sur le perron et il lui bai-a les mains, en disant d'un ton de plaisanterie :

— Ma cousine j'ai trouvé la Vérité et la Voie.

— Alleluia ! fit Françoise en élevant ses beaux bras gracieux. Alleluia !

Et elle descendit au jardin, tandis qu'André remontait à son appartement, le cœur allégé.

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Un peu plus tard, il entendit frapper doucement à sa porte ; et la voix de Françoise demanda :

— Puis-je entrer?

Elle entra, portant dans le creux de sa jupe une grande botte de roses roses, blanches, jaunes, vermeilles, purpurines. Les unes, épanouies et claires comme celles de la villa Pamphili, très fraîches et tout emperlées, avaient au fond de leur cahce je ne sais quoi de cristallin ; d'autres avaient les pétales serrés et une richesse de couleur qui rappelait la magnificence fameuse des pourpres de Tyr et de Sidon; d'autres semblaient des boules de neige odorante et donnaient une étrange envie de les mordre et de les manger; d'autres étaient de chair, de chair véritable, voluptueuses comme les plus voluptueux contours d'un corps féminin, avec un subtil réseau de veines. Les gradations infinies du rouge, depuis le cramoisi violent jusqu'à la couleur passée de la fraise mûre, se mêlaient aux plus fines et presque insensibles variations du blanc, depuis la candeur de la neige immaculée jusqu'à la couleur indéfinissable du lait qu'on vient de traire, de l'hostie, de la moelle de roseau, de l'argent mat, de l'albâtre et de l'opale.

— C'est fête aujourd'hui, dit-elle en riant.

Et les fleurs lui couvraient la poitrine presque jusqu'à la gorge.

— Merci! merci! merci! répétait André en l'aidant à déposer la botte sur la table, sur les h^Tes, sur les albums, sur les cartons à dessin. Rosa rosarum !

Lorsqu'elle fut débarrassée, elle rassembla tous les vases épars dans l'appartement et se mit à les emphr de roses, composant nombre de bouquets distincts, avec un choix qui révélait chez elle un goût rare. Tout en

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faisant son choix et en composant les bouquets, elle parlait de mille choses avec un gai babil, comme si elle eût voulu se dédommager de l'économie de paroles et de rires dont elle avait usé jusqu'alors avec André, par égard pour la mélancoUe taciturne de son cousin. Entre autres choses, elle lui dit :

— Le i5, nous aurons une belle visiteuse : Marie Ferres y Capdevila, la femme du ministre plénipotentiaire de Guatemala. Tu la connais ?

— Je ne crois pas.

— C'est vrai, tu ne peux pas la connaître. Elle est revenue en Italie depuis quelques mois seulement ; mais elle passera l'hiver à Rome, où son mari vient d'être nommé. C'est une de mes amies d'enfance, et je l'aime beaucoup. Pendant trois ans, nous avons été ensemble à Florence, chez les religieuses de l'Annonciation ; mais elle est plus jeune que moi.

— Elle est Américaine?

— Non, Itahenne, et, qui plus est, Siennoise. Née Bandinelli, elle a été baptisée avec l'eau de la Fontaine Gaie. Mais, par nature, elle est plutôt mélancolique; et si douce ! L'histoire de son mariage n'est guère réjouissante. Ce Ferrés n'a rien de sympathique. Mais ils ont une fillette qui est un amour. Tu verras ; pâle, pâle, avec une masse de cheveux, des yeux démesurés. Elle ressemble beaucoup à sa mère... Regarde, André, si on ne dirait pas que cette rose est de velours? Et cette autre? Je la mangerais. Mais regarde donc : c'est tout à fait une crème idéale. Quel déhce !

Elle continuait de choisir les roses et de parler avec grâce. Un flot de parfum, aussi eni\Tant qu'un vin de cent ans, montait des fleurs amassées ; quelques

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corolles s'effeuillaient et se prenaient dans les plis de sa robe ; devant la fenêtre, sous le soleil blond, la pointe sombre d'un cyprès se montrait à peine. Et dans la mémoire d'André chantait avec insistance, pareil à une phrase musicale, ce vers de Pétrarque :

Così partia le rose e le parole.

Le surlendemain, dans la matinée, pour payer sa dette, il offrit à la marquise d'Ateleta un sonnet curieusement façonné à la mode ancienne et manuscrit sur un vélin orné d'enluminures dans le goût de celles qui rient sur les missels d'Attavante et de Liberale de Vérone :

Schifanoia de Ferrare * (ô gloire d'Esté !) — dans ses murs que Cossa et Cosme Tura couvrirent — à l'envi de triomphantes divinités, — n'a jamais vu d'aussi joyeuses fêtes.

Monna Francesca, dans le creux de sa robe, — a porté en pâture à son hôte autant de roses — que peut-être en eut jamais le Ciel — pour ceindre vos têtes, ô blancs angelots !

Elle parlait et elle choisissait les fleurs, — si charmante que je pensai : a N'est-ce point — une Grâce venue sans doute par les chemins du Soleil ? »

L'ivresse des parfums me donna le vertige. — Et un vers de Pétrarque prit son essor : — « Ainsi distribuaitelle les roses et les paroles. »

I. n existe à Ferrare un palais Schifanoia f Sans- Souci) décoré de fresques du xv^ siècle.

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Le i5 septembre, un mercredi, la nouvelle visiteuse arrivait.

La marquise, avec Ferdinand son fils aîné et avec André, alla au devant d'elle jusqu'à la station de Ro vigliano. Pendant que la voiture descendait la route ombragée de grands peupliers, la marquise parlait à André de son amie avec beaucoup de bienveillance.

— Je crois qu'elle te plaira, dit-elle en manière de conclusion.

Puis elle se mit à rire, comme si une pensée imprévue venait de lui traverser l'esprit.

— Pourquoi ris-tu.^ demanda André.

— Je fais un rapprochement.

— Quel rapprochement?

— Devine.

— Je ne sais pas.

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— Eh bien ! je pensais à une autre présentation que je t'avais aussi annoncée en l'accompagnant d'une prophétie joyeuse, il y a tantôt deux ans. Tu te rappelles ?

— Ah!

— Je ris, parce que, cette fois encore, il s'agit d'une inconnue, et que, cette fois encore, je pourraisêtre... une involontaire providence.

— Oh !

— Mais le cas est bien différent ; ou plutôt ce qui est différent, c'est l'héroïne du drame possible.

— Tu veux dire...

— Marie est une turris eburnea.

— Et moi, je suis maintenant un vas spirituale.

— Vois donc ! j'oubliais que tu as enfin trouvé la Vérité et la Voie ! « Mon âme rit de ses amours lointaines... »

— Tu cites mes vers?

— Je les sais par cœur.

— Que cela est aimable I

— D'ailleurs, cher cousin, cette « blanche Reine » qui tient l'Hostie entre ses doigts purs m'est suspecte. Elle m'a tout l'air d'une forme creuse, d'une robe sans corps, à la merci de l'âme quelconque, âme d'ange ou de démon, qui aurait l'intention d'y entrer, de te donner la communion et de faire ce le geste qui consent ».

— Quel sacrilège ! quel sacrilège !

— Prends garde à toi, surveille bien la robe et fais quantité d'exorcismes... Mais je retombe dans les prophéties ! Vraiment, prophétiser est une de mes faiblesses.

— Nous sommes arrivés, ma cousine.

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Ils riaient tous les deux. Ils étaient en avance de quelques minutes sur l'heure du train. Ferdinand, un enfant de douze ans, souffreteux, apportait un bouquet de roses pour l'offrir à Donna Marie. Après l'entretien précédent, André se .entait allègre, léger, très ale"'e, comme s'il fût rentré tout d'un coup dans sa première existence de frivolité et de folie; et c'était une sensation inexplicable. Il lui semblait qu'un jouffle féminin, une tentation vague, venait de lui traverser le cerveau. Il choisit dans le bouquet de Ferdinand une rose-thé et la mit à sa boutonnière ; il donna un rapide coup d'œil à son vêtement d'été; il regarda avec complaisance ses mains très soignées, que la maladie avait rendues plus fines et plus blanches. Il fit tout cela sans réflexion, par un instinct de vanité tout à coup réveillé en lui.

— Voici le train, dit Ferdinand.

La marquise s'avança pour souhaiter la bienvenue à l'arrivante qui, penchée à la portière, saluait déjà de la main et faisait des signes de tête, tout enveloppée d'un grand voile gris perle sous lequel disparaissait à moitié son chapeau de paille noire.

— Françoise ! Françoise ! s'écriait-elle avec une tendre effusion de joie.

Le timbre de cette voix fit sur André une impression singulière; il lui rappela vaguement une voix connue. Laquelle?

Marie Ferres descendit d'un saut rapide et agile; et, d'un geste plein de grâce, elle releva son voile épais et se découvrit la bouche pour embrasser son amie. Subitement, cette femme élancée et ondulante sous le manteau de voyage, cette femme voilée dont il n'apercevait que la bouche et le menton, eut pour

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André une séduction profonde. Tout son être, abusé en ces derniers temps par une apparence de liberté reconquise, était prêt à subir la fascination féminine. A peine ranimées au souffle d'une femme, les cendres redevenaient des étincelles.

— Marie, je te présente mon cousin, le comte André Sperelli-Fieschi d'Ugenta.

André s'inclina. La bouche delà jeune femme s'ouvrit pour un sourire qui parut mystérieux, parce que la gaze lustrée du voile cachait le reste de la face.

Ensuite la marquise présenta André à Don Manuel Ferres y Capdevila. Puis elle dit, en caressant les cheveux de la fillette qui regardait le jeune homme avec de doux yeux étonnés :

— Voici Delphine.

Dans la voiture, André prit place en face de Marie, à côté de Manuel Ferres. Elle nVait pas encore enlevé son voile ; elle tenait sur ses genoux le bouquet de Ferdinand, et, de temps à autre, elle en respirait le parfum, tout en répondant aux questions de la marquise. André ne s^'était pas trompé : il y avait dans cette Yoix quelques notes de la voix d^Hélène Muti, plus exquises. Une curiosité impatiente l'envahit de voir ce visage caché, d'en connaître la couleur et l'ex pression.

Elle disait :

— Manuel partira vendredi. Il viendra me reprendre plus tard.

— Très tard, espérons-le ! souhaita cordialement Françoise. Dans un mois et plus, n'est-ce pas. Don Manuel? Et le mieux ne serait-il pas de quitter la campagne tous ensemble, le mcme jour? Nous resterons à Schifanoia jusqu'au i^"" novembre, pas davantage.

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— Si ma mère ne m'attendait point, je resterais volontiers avec toi. Mais j'ai promis absolument d'Ctrc à Sienne pour le 17 octobre, anniversaire de la naissance de Delphine.

-- Quel malheur! Le 20 octobre, c'est la fête des Donations à Ro\igliano ; une fête si belle et si étrange !

— Comment faire.'^ Si je manquais à ma promesse, ce serait certainement un grand chagrin pour ma mère. Elle adore Delphine...

Le mari se taisait ; il devait être taciturne de nature. C'était un homme de taille moyenne, un peu obèse, un peu chauve, avec une peau de couleur singulière, d'une pâleur intermédiaire entre le verdâtre et le violacé, sur laquelle le blanc de l'œil brillait dans les mouvements du regard comme celui d'un œil d'émail sur certaines têtes antiques en bronze. Ses moustaches noires, dures, taillées également comme les poils d'une brosse, abritaient une bouche brutale et sardonique. Cet homme paraissait tout imprégné de bile. Il pouvait avoir quarante ans ou un peu plus. Il avait en sa personne quelque chose d'équivoque et de sournois qui n'échappait pas à un observateur : cet indéfmissable aspect de vice qu'ont les générations produites par un mélange de races abâtardies et grandissant dans le désordre.

— Delphine, regarde les orangers couverts de fleurs ! s'écria Marie en allongeant la main au passage pour cueillir une brindille.

Dans le voisinage de Schifanoia, la route montait entre deux bois d'orangers ; et les branches étaient si hautes qu'elles donnaient de l'ombre. Sous cette ombre soupirait l'haleine d'un vent marin, lourd d'un parfum qu'on aurait pu boire à pleines gorgées comme une eau ralraîchissante.

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Delphine s'était agenouillée sur le coussin et se penchait hors de la voiture pour saisir les Inanclies. Sa more l'entourait d'un liras pour la soutenir.

— Prends garde! dit-elle. Prends garde! Tu pourrais tomber. Attends un peu que j'ote mon voile. S'il te plaît, Françoise, aide-moi.

Et elle inclina la tcte vers son amie, pour que celle-^ ci détachât le voile du chapeau. Dans ce mouvement, le bouquet de roses tomba. André s'empressa de le ramasser; et, lorsrju'il se releva pcnir l'ofTrir, il vit enfin à découvert tout le visage de Marie.

— Merci, dit-elle.

Elle avait le visage ovale, peut-être allongé un peu trop, mais si peu que rien, de cet aristocratique allongement qu'exagéraient volontiers au xv*" siècle les artistes chercheurs d'élégance. Les traits délicats avaient cette subtile expression de souffrance et de lassitude qui donne aux Vierges leur charme humain dans les tondi florentins du temps de Cosme. Une ombre morbide, suave, pareille à la fusion de deux teintes diaphanes, d'un violet et d'un azur idéalement tendres, environnait ses yeux où s'épanouissait un fauve iris d'ange brun. Ses cheveux lui chargeaient le front et les tempes comme une lourde couronne, accumulés et tordus sur la nuque. Par devant, les boucles avaient l'épaisseur et la disposition de celles qui forment une sorte de casque à l'Antinous Farnese. Pden ne surpassait en grâce cette tête si fine, qui semblait peiner sous le fardeau comme sous un châtiment divin.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle en essayant d'alléger avec ses mains le poids des tresses ramassées et comprimées sous la paille du chapeau. J'ai toute la tête endolorie comme si j'étais restée une heure suspendue

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par les cheveux. Je ne puis être longtemps sans les dénouer ; ils me fatiguent trop. C'est une véritable servitude.

— Tu te rappelles, demanda Françoise, en pension, quand nous étions toutes à vouloir te les peigner.^ Gela amenait chaque jour de grandes disputes. Figure-toi, André, qu'à la fin il y eut même du sang répandu. Ah ! je n'oublierai jamais la scène entre Charlotte Fiordelise et Gabrielle Yaiini. C'était un déhre. Peigner Marie Bandinelli, c'était l'ambition de toutes les pensionnaires, grandes et petites. L'épidémie avait gagné tout le pensionnat; et il s'ensuivit des interdictions, des réprimandes, des rigueurs, jusqu'à des menaces de couper les cheveux. Tu te rappelles, Marie? Toutes nos âmes étaient enlacées par ce beau serpent noir qui te pendait jusqu'aux talons. Et le coup de ciseaux que Gabrielle Vanni, jalouse, te donna par trahison ! Trai, Gabrielle avait perdu la tête. Tu te souviens?

Donna Marie souriait, du sourire mélancolique et comme enchanté d'une personne qui rêve. Elle avait la bouche mi-close, avec la lèvre supérieure dépassant un peu la lèvre inférieure, mais si peu que cela se voyait à peine ; et les angles s'abaissaient douloureusement, et le ph était noyé dans l'ombre. Et tout cela lui donnait une expression de tristesse et de bonté, mais avec un mélange de cette fierté où se révèle l'élévation morale de ceux qui ont beaucoup souffert et qui ont su souffrir.

André songea que nulle de ses amies ne lui avait livré une semblable chevelure, une forêt si vaste et si ténébreuse pour s'y perdre. L'histoire de toutes ces jeunes filles éprises d'une tresse, enflammées de passion et de jalousie, folles de mettre le peigne et les doigts dans le vivant trésor, lui parut un aimable et poétique épi

sode de la vie de couvent ; et, dans son imagination, la femme aux opulents cheveux s'illumina vaguement comme l'héroïne d'un conte ou d'une légende chrétienne qui décrirait l'enfance d'une sainte destinée au martyre et à la glorification future. En même temps, une idée d'art se levait dans son esprit. Quelle richesse et quelle variété de lignes pourraient fournir au dessin d'une figure de femme les divers enroulements de ces noirs cheveux massifs !

Noirs, ils ne l'étaient pas véritablement. Le lendemain, à table, André les observa en un point où ils étaient touchés par la réverbération du soleil. Ils avaient des reflets sombres de ^iolette, de ces reflets qu'a l'acier éprouvé par la flamme, ou parfois encore ime certaine espèce de palissandre poli ; et ils n'étaient point compactes : au contraire, jusque dans leur épaisseur, ils restaient détachés l'un de l'autre, pénétrés d'air et comme respirants. Les trois lumineuses et mélodieuses épithètes d'Alcée allaient naturellement à Marie : « îcTrXox'àyvi \xs,{k'.y6\).z,icz,... » Elle parlait avec finesse, révélant un esprit délicat et enclin aux choses de l'intelligence, aux raffinements du goût, au plaisir esthétique. Elle avait une culture abondande et variée, l'imagination riche, la parole colorée de ceux qui ont vu beaucoup de pays, vécu sous divers climats, connu des peuples différents. Et André sentait comme une brise exotique autour d'elle; il sentait émaner d'elle une séduction étrange, un charme composé du vague fantôme des choses lointaines qu'elle avait regardées des spectacles qu'elle conservait encore dans les yeux, des souvenirs qui lui remphssaient l'âme. C'était un charme indéfinissable, inexprimable ; c'était comme si elle eût porté en sa personne une trace de la lumière

OÙ elle s'était baignée, des parfums qu'elle avait respires, des idiomes qu'elle avait entendus ; c'était comme si elle eut porté en elle-mcme, confuses, vaporeuses, indistinctes, toutes les magies de ces pays du soleil.

Le soir, dans le grand salon qui donnait sur le vestibule, elle s'approcha du piano et, l'ouvrant pour l'essayer, dit :

— Joues- tu encore, toi, Françoise?

— Oh ! non, répondit la marquise. Voilà des années que je n'étudie plus. Ecouter, tout simplement, me paraît un plaisir préférable. Cependant, je me donne l'air de protéger l'art ; et, pendant l'hiver, chez moi, je préside volontiers à l'exécution d'un peu de bonne musique. N'est-ce pas, André .•^

— Ma cousine est trop modeste, madame. Elle est quelque chose de plus qu'une protectrice ; elle restaure le bon goût. Cette année même, en février, chez elle, par ses soins, ont été exécutés deux quintettes, un quatuor et un trio de Boccherini, et, de plus, un quatuor de Cherubini : de la musique presque entièrement oubliée, mais admirable et toujours jeune. Les Adagios et les Menuets de Boccherini sont d'une fraîcheur délicieuse ; les Finales seuls me semblent un peu vieillis. Vous connaissez certainement quelque chose de ce maître...

— Je me souviens d'avoir, il y a quatre ou cinq ans, entendu un quintette de lui au Conservatoire de Bruxelles ; et il m'a semblé magnifique, très neuf, plein d'épisodes inattendus. Je me rappelle fort bien qu'en certains passages le quintette était ramené au duo par l'emploi de l'unisson ; mais les effets produits par la différence des timbres étaient d'une finesse extraordinaire. Je n'ai rien retrouvé de semblable dans aucune autre composition instrumentale.

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Elle parlait musique avec la délicatesse d'une connaisseuse ; et, pour traduire le sentiment que suscilait en elle soit un certain morceau, soit l'œuvre entière d'un certain maître, elle trouvait des expressions ingénieuses et des images hardies.

— J'ai exécuté et entendu beaucoup de musique, dit-elle; et, de chaque symphonie, de chaque sonate, de chaque nocturne, de chaque morceau pris à part, je garde une image visible, une impression de forme et de couleur, une ligure, un groupe de figures, un paysage ; si bien que tous mes morceaux préférés portent un nom en rapport avec l'image. J'ai, par exemple, la Sonate des quarante brus de Priant, le Nocturne de la Belle au Bois dormant, la Gavotte des Dames jaunes, la Gigue du Moulin, le Prélude de la Goutte d'eau, et ainsi de suite.

Elle se mit à rire d'un rire faible qui, sur cette bouche dolente, avait une indicible grâce et surprenait comme un éclair imprévu.

— Tu te rappelles, Françoise, à la pension, tous les commentaires dont nous affligions les marges de la musique du pauvre Chopin, de notre divin Frédéric ? Tu étais ma complice. Un jour, après de graves discussions, nous changeâmes tous les titres de Schumann, et chaque titre nouveau avait une longue note explicative. Je conserve encore ces papiers en souvenir. Maintenant, lorsque je joue les Myrtes et les Feuilles d'Album, toutes ces annotations mystérieuses me sont incompréhensibles : mon émotion et ma vision sont devenues très différentes ; et c'est un plaisir délicat de comparer le sentiment actuel au sentiment passé, la nouvelle image à l'ancienne. Ce plaisir ressemble à celui qu'on éprouve quand on relit son propre journal ;

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mais il est peut-être plus mélancolique et plus intense. Généralement, le journal donne la description des événements réels, la chronique des jours heureux et des jours tristes, la trace grise ou rose laissée par la vie qui s'enfuit ; au contraire, les notes prises en marge d'un hvre de musique pendant la jeunesse sont les fragments du poème secret d'une âme qui éclôt, les effusions lyriques de notre idéal intact, l'histoire de nos rêves. Quel langage ! Quelles paroles ! Tu te rappelles, Françoise?

Elle parlait avec une entière confiance, peut-être avec un peu d'exaltation d'esprit, comme une femme qui, longtemps obsédée par la fréquentation forcée de gens inférieurs ou par des spectacles vulgaires, aurait l'irrésistible besoin d'ouvrir son intelligence et son cœur h un souffle de vie plus pure. André, en l'écoutant, éprouvait pour elle un sentiment très doux qui ressemblait à de la gratitude. Il lui semblait qu'en parlant devant lui et avec lui de telles choses, elle lui donnait une aimable preuve de bienveillance et lui permettait presque de s'approcher d'elle. Il croyait entrevoir des coins de ce monde intérieur, moins encore par le sens des paroles prononcées que par les sons et les modulations de cette voix. De nouveau, il reconnaissait les accents de Vautre.

C'était une voix ambiguë, double, pour ainsi dire bissexuelle ; une voix à deux timbres, une voix d'androgyne. Le timbre viril, bas et un peu voilé, s'amollissait, s'éclaircissait, se féminisait par moments, avec des transitions si harmonieusese que l'oreille de l'auditeur en était à la fois surprise, caressée et inquiétée. Comme une musique qui passe du ton mineur au ton majeur ou qui, s'étant échappée en douloureuses

dissonances, revient après plusieurs mesures au ton fondamental, telle cette voix, par intervalles, opérait son changement. Et c'était le timbre féminin qui rappelait Vautre.

Ce phénomène était si singulier qu'il suffisait à lui seul pour occuper l'âme de l'auditeur, indépendamment du sens attaché aux paroles. Or, plus les paroles, • par le rythme ou par la modulation, gagnent en valeur musicale, plus elles perdent en. valeur symbolique. De fait, après quelques minutes d'attention, l'âme cédait au mystérieux enchantement et restait suspendue dans l'attente et dans le désir de la douce cadence, comme à l'audition d'une mélodie exécutée sur un instrument.

— Vous chantez? demanda André à Marie, avec une sorte de timidité.

— Un peu, répondit-elle.

— Chante donc quelque chose, pria Françoise. Elle consentit.

— Mais, dit-elle, j'indiquerai seulement ; car, depuis plus d'un an, j'ai perdu toute ma force.

Dans la pièce voisine. Don Manuel jouait avec le marquis d'Ateleta, sans un bruit, sans un mot. Dans le salon, la lumière se répandait à travers un grand abat-jour japonais, tamisée et rouge. L'air de la mer passait entre les colonnes du vestibule et agitait par instants les hautes portières de Karamanie, apportant d'en bas le parfum des jardins. Par les entre-colonnements, on voyait les cimes des cyprès, massives, noires comme l'ébène, sur un ciel diaphane tout palpitant d'étoiles.

Marie dit en se mettant au piano :

— Puisque nous en sommes à la vieille musique, je fredonnerai une mélodie de Paisiello dans Nina Pazza, une chose divine.

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Elle chantait en s'accompagnant. Dans le feu du chant, les deux timbres de sa voix se tondaient comme deux métaux précieux et composaient un unique métal, sonore, chaud, flexible, \ibrant. La mélodie de Paisiello, simple, pure, spontanée, pleine de délicieuse langueur et de tristesse ailée, sur un accompaj^^nement très clair, s'épanchait de cette belle bouche dolente et s'élevait avec une telle flamme de passion que le convalescent, troublé jusqu'au fond de l'être, sentait passer le long de ses veines les notes une à une, comme si dans son corps le sang se fCit arrêté pour écouter. Un froid subtil gagnait la racine de ses cheveux ; des ombres rapides et épaisses lui tombaient sur les prunelles ; il haletait d'anxiété. Dans ses nerfs encore malades, la sensation devint si poignante qu'il dut iaire un effort pour retenir des larmes prêtes à jaillir.

— Oh ! ma chère Marie ! s'écria Françoise en posant un tendre baiser sur les cheveux de la chanteuse, lorsqu'elle se tut.

André resta sans parole, assis dans son fauteuil, les épaules tournées à la lumière, le visage dans l'ombre.

— Encore ! reprit Françoise.

Et elle chanta encore une Ariette d'Antoine Salieri. Ensuite elle joua une Toccata de Léonard Leo, une Gavotte de Rameau et une Gigue de Sébastien Bach. Sous ses doigts revivait merveilleusement la musique du xviii" siècle, si mélancolique dans les airs de danse, ces airs qui semblent faits pour être dansés en une languissante après-midi de l'été de la Saint-Martin, dans un parc abandonné, au milieu de fontaines devenues muettes et de piédestaux sans statues, sur un tapis de roses mortes, par des couples d'amants tout près de n'aimer plus.

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— Jetez-moi une de vos tresses, pour que je monte ! cria Sperelli en riant, debout sur le perron, à Donna Marie qui se trouvait dans la loggia contigue à son appartement, entre deux colonnes.

C'était le matin. Elle se tenait au soleil pour faire sécher ses cheveux mouillés, qui l'enveloppaient toute comme un velours d'un beau violet profond, où transparaissait la pâleur mate de son visage. Le store de toile, relevé à demi, d'une vive couleur orangée, lui mettait au-dessus de la tête la belle frise noire de sa bordure, dans le style des frises qui décorent les antiques vases grecs de la Campanie ; et, si elle avait eu autour des tempes une couronne de narcisses, si elle avait eu près d'elle une de ces grandes lyres à neuf cordes où l'on voit peintes à l'encaustique les figures d'Apollon et d'un lévrier, elle aurait ressemblé à une

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élève de l'école de Mytilcne ou à une musicienne au repos, mais telle qu'aurait pu l'imaginer un préraphaélite.

Elle répondit en plaisantant, non sans se retirer un peu :

— Vous, jetez-moi un madrigal.

— Je vais l'écrire en votre honneur sur le marbre d'un balustre, à la dernière terrasse. Vous viendrez le lire plus tard, quand vous serez prête.

André se mit à descendre lentement les escaliers qui menaient jusqu'à la dernière terrasse. En cette matinée de septembre, son âme se dilatait avec ses poumons. Le jour avait une sorte de sainteté ; la mer semblait resplendir d'une lumière qui lui fût propre, comme si, dans les profondeurs, eussent vécu des sources magiques de rayons ; toutes les choses étaient pénétrées de soleil.

Il descendait en s'arrêtant de temps à autre. La pensée que la Siennoise le regardait peut-être encore du haut de la loggia, lui causait un trouble indéfmi, lui mettait dans la poitrine une violente palpitation, le rendait timide comme un adolescent qui aime pour la première fois. Il goûtait une béatitude ineffable à respirer cette atmosphère chaude et limpide qu'elle respirait aussi et où son corps se baignait. Une onde immense de tendresse lui jaillissait du cœur, se dispersait au loin sur les arbres, sur les pierres, sur la mer, comme sur des êtres amis et confidents. Il était poussé comme par un besoin d'adoration soumise, humble, pure ; comme par un besoin de plier les genoux, de joindre les mains et d'offrir cet amour vague et muet dont lui-même n'aurait pu dire ce que c'était au juste. Il croyait sentir que la bonté des choses venait à lui et se mêlait, débordante, à sa propre bonté.

L'E.NFANT DE VOLUPTE l65

« Je raime donc? » se demanda-t-il. Mais il n'osa pas regarder en son âme et réfléchir : il avait peur que cet enchantement subtil ne se dissipât, ne s'elîaçât comme un rêve à l'aube.

« Je l'aime? Et que pense-t-elle? Et, si elle vient seule, lui dirai-je que je l'aime? » Il se complaisait à s'interroger, et à ne pas répondre, et à interrompre la réponse de son cœur par une demande nouvelle, et à prolonger cette incertitude, torturante et délicieuse en même temps. « Non, non; je ne lui dirai pas que je l'aime. Elle est au-dessus de toutes les autres. »

Il se retourna ; et, là-haut, dans la loggia, en plein soleil, il aperçut encore la forme féminine, indistincte. Peut-être l'avait-elle suivi des yeux et de la pensée, jusqu'en bas, longuement. Une curiosité enfantine lui fit prononcer le nom à haute voix, sur la terrasse solitaire ; il le répéta deux ou trois fois, en s'écoutant • <j[ Marie! Marie! » Jamais aucun mot, jamais aucun nom ne lui avait paru plus suave, plus mélodieux, plus caressant. Et il pensa qu'il serait heureux si elle lui permettait de l'appeler simplement Marie, comme une sœur.

Cette créature d'élite, qui avait tant d'âme, lui inspirait un très haut sentiment de dévotion et de soumission. Si on lui eût demandé quelle serait pour lui la plus douce des choses, il aurait répondu, en toute sincérité : « Lui obéir » . Rien ne lui aurait causé autant de douleur que d'être jugé par elle un homme vulgaire. De nulle autre femme autant que d'elle il n'aurait voulu être admiré, loué, compris dans son intelligence, dans son goût, dans ses recherches, dans ses aspirations d'artiste, dans son idéal, dans ses rêves, dans la partie la plus noble de son esprit et de sa vie. Son ambition ia plus ardente était de lui remplir le cœur.

ïOD L'Zl.FAliT Dì: VOLUPTE

i;epuis déjà dix jours elle vivait à Schifanoia; et, dans ces dix jours, comme elle Tavait entièrement conquis Ì Leurs entretiens sur les terrasses, ou sur les Lancs épais à Fombre, ou le long des allées bordées de rosiers, duraient parfois des heures et des heures, tandis que Delpliine courait comme une petite gazelle par le dédale des orangers. Elle avait dans la causerie une abondance admirable; elle répandait un trésor d'observations délicates et pénétrantes. Quelquefois, elle se révélait elle-même avec une candeur pleine de grâce; quelquefois, à propos de ses voyages, par une seule phrase pittoresque, elle évoquait chez André de larges visions de pays et d'océans lointains. Et, de son côté, il mettait un soin continuel à lui montrer sa valeur, l'étendue de sa culture, le raffinement de son éducation, la rare délicatesse de sa sensibilité ; et un orgueil immense souleva tout son être lorsqu'elle lui dit avec un accent de sincérité, après la lecture de la Fable d'Hermaphrodite :

— Aucune musique ne m'a enivrée comme ce poème, et aucune statue ne m'a donné de la beauté une impression plus harmonique. Certains vers me poursuivent sans trêve et me poursuivront très longtemps sans doute. Ils sont si intenses!

Maintenant, assis sur la balustrade, il repensait à ces paroles. Marie n'était plus dans la loggia, et le store cachait tout l'intervalle entre les colonnes.

Elle allait peut-être descendre. Devait-il, selon sa promesse, lui écrire un madrigal ? Mais le petit supphce de faire des vers à la hâte lui parut insupportable, dans ce jardin grandiose et voluptueux où le soleil de septembre laisait éclore une sorte de printemps surnaturel. Pourquoi dissiper cette rare émotion dans un jeu

L'ENTAIIT PE VOLUPTÉ 167

hâtif de rimes ? Pourquoi rétrécir ce vdste i^f r.timent dans un bref soupir rythmé? Il résolut de manquer à sa promesse, et, toujours assis, se mil à regarder sur Thorizon des eaux les voiles qui flamboyaient comni? des torches éclipsant le soleil.

Mais, à mesure que le temps fuyait, son anxiété devenait plus forte; et il se relournait toutes les minutes pour voir si, au sommet de l'escalier, entre les colonnes du vestibule, n'apparaissait pas une forme féminine. « Etait-ce donc un rendez-vous d'amour I^ La Siennoise venait-elle le rejoindre pour un entretien secret? Supposait-elle chez lui cette anxiété? »

Son cœur lui dit : « La voilà ! » C'était elle.

C'était elle qui descendait lentement, seule. Sur la première terrasse, près d'une des fontaines, elle s'arrêta. André la suivait des yeux, en suspens; et chacun de ses gestes, chacun de ses pas, chacune de ses attitudes lui donnait une palpitation, comme si ce mouvement, ce pas, cette démarche eussent été des signes, eussent été un langage.

Elle s'engagea dans la succession d'allées et de terrasses entrecoupées d'arbres et de buissons. Sa personne apparaissait et disparaissait, tantôt complètement, tantôt de la ceinture jusqu'en haut ; ou bien encore elle émergeait de la tète au-dessus d'un rosier. Parlois, le fouillis des rameaux la cachait pour un instant ; aux endroits les moins touffus, on voyait passer sa robe sombre ou briller la paille claire de son chapeau. Plus elle approchait, plus elle allait avec lenteur, s'attardant parmi les haies de verdure, s'arrctant à regarder les cyprès, se penchant pour ramasser une poignée de feuilles tombées. De l'avant-dernière terrasse, elle salua de la main André qui l'attendait debout sur la dernière

l68 L'ENFA>'T DE VOLUPTE

marche ; et elle lui jeta les feuilles ramassées qui s'éparpillèrent comme un vol de papillons et qui, tremblotant, flottant l'une plus et l'autre moins, se posèrent enfin sur la pierre avec une mollesse de neige.

— Eh bien ? demanda-t-elle, du milieu de la rampe. André plia les genoux sur la marche en élevant les

mains.

— Rien 1 confessa-t-il. Je vous demande pardon ; mais vous et le soleil, ce matin, remplissez les cieux de trop de douceur. Adoremus.

La confession était sincère et l'adoration aussi, malgré le tour plaisant donné à l'une et à l'autre. Et certainement la Siennoise comprit cette sincérité ; car elle rougit un peu et dit avec une vivacité singulière :

— Levez-vous ! levez-vous !

Il se leva. Elle lui tendit la main.

— Je vous pardonne, ajouta-t-elle, parce que vous êtes un convalescent.

Elle portait un vêtement d'une étrange couleur de rouille, d'une couleur de sahan passée, indéfinissable, d'une de ces couleurs dites esthétiques qu'on trouve dans les paysages du divin Automne, dans ceux des Primitifs et dans ceux de Dante-Gabriel Rossetti. La jupe était disposée en larges plis, droits et réguliers, qui partaient de dessous les bras. Un large ruban vert de mer, pâle comme une turquoise malade, attaché en guise de ceinture par un seul grand nœud, lui retombait le long du flanc. Les manches, très amples, très souples, plissées de plis nombreux à l'entournure, se resserraient au poignet. Un autre ruban vert de mer, très étroit, lui ceignait le col, attaché à gauche par un petit nœud. Un ruban pareil liait l'extrémité de la prodigieuse tresse tombant de dessous un chapeau de

L'E:<FANT de VOLUPTE

paille où s'enroulait une couronne de jacinllies semblable à celle de la Pandore d'Alma Tadéma. Un seul bijou, une grosse turquoise .de Perse, en forme de scarabée, avec des caractères gravés comme sur un talisman, fermait le col sous le menton. Elle dit :

— Attendons Delphine. Puis, nous irons jusqu'à la grille de la Gybèle. Voulez-vous?

Elle avait pour le convalescent des égards délicats. André était encore très pâle, très amaigri ; et cette maigreur lui avait extraordinairement agrandi les yeux, de sorte que l'expression sensuelle de sa bouche un peu saillante faisait un contraste bizarre et atiirant avec le reste de son visage.

— Oui, répondit-il. Et je vous en suis même reconnaissant.

Puis, après une courte hésitation :

— Ce matin, vous me permettrez quelques silences?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Il me semble que j'ai perdu la parole et que je ne sais rien dire. Mais, parfois, les silences peuvent devenir lourds, ennuyeux et même troublants, s'ils se prolongent. Voiià pourquoi je vous demande si, pendant notre promenade, vous me permettrez de me taire et de vous écouter.

— Alors, nous nous tairons ensemble, dit-elle avec un faible sourire.

Et elle regarda vers le château, visiblement impatiente .

— Comme Delphine est longue à venir 1 André demanda :

— Françoise était-elle d'3Jà levée, quand vous êtes descendue ?

— On ! non. Elle est d'une paresse incroyable, - Voici Delphine. La voyez-vous?

La fillette arrivait rapidement, suivie de sa gouvernante. Invisible sur la pente des escaliers, elle réapparaissait sur les terrasses qu'elle traversait en courant. Dans le vent de la course, ses cheveux dénoués lui ondoyaient aux épaules, sous un large chapeau de paille couronné de pavots. Lorsqu'elle fut à la dernière marche, elle ouvrit les bras à sa mère et l'embrassa vingt fois sur les joues. Puis elle dit :

— Bonjour, André!

Et elle lui tendit le front, dans une attitude enfantine d'une adorable grâce.

C'était une créature fragile et vibrante comme un instrument qui serait formé d'une substance sensible. Sa chair, trop délicate, semblait presque ne pas réussir à cacher ni même à voiler la splendeur de l'esprit qui, comme une flamme dans une lampe précieuse, y vivait d'une \ie active et douce.

— Mon amour ! murmura la mère en l'enveloppant d'un regard où s'exhalait toute la tendresse d'une âme possédée par cette unique affection.

Et cette parole, ce regard, cette expression, cette caresse donnèrent à André une sorte de jalousie, une sorte de découragement, comme s'il eût senti que l'âme de cette femme s'éloignait, se dérobait à lui pour toujours, lui devenait inaccessible.

La gouvernante demanda la permission de remonter au château. Ils prirent l'allée des orangers. Delphine poussait son cerceau en courant devant eux; et ses jambes droites, serrées dans les bas noirs, un peu longues, de cette longueur effilée des statuettes de Tanagra, se mouvaient avec une agilité rythmique.

L'E?îFANT DE VOLUPTÉ 1 "7 ï

— Vous me semblez un peu triste maintenant, dit la Siennoise au jeune homme ; et pourtant vous éfiez gai, tout à l'heure, lorsque vous ctes descendu. Quelque pensée vous tourmente peut-ctre? Ou peutêtre ne vous sentez-vous pas bien?

Elle faisait ces questions d'une maniere presque fraternelle, grave et suave, qui invitait à la confiance. Le convalescent eut l'envie timide, comme la vague tentation, de mettre son bras sous le bras de cette sœur et de se laisser conduire par elle en silence, à travers cette ombre et ce parfum, sur ce sol parsemé de fleurs d'oranger, dans ce sentier que mesuraient les vieux Termes revêtus de mousse. Il lui semblait qu'il était revenu aux premiers jours après la maladie, à ces jours inoubliables de langueur, de bonheur, d'inconscience ; et qu'il avait besoin d'un appui amical, d'un guide affectueux, d'un bras familier. Ce désir devint si fort que les mots lui montaient spontanément aux lèvres pour l'exprimer. Mais, au contraire, il répondit :

— Non, madame; je me sens très bien. Merci. C'est septembre qui m'ctourdit un peu,..

EUe le regarda comme si elle eût douté que cette réponse fût sincère. Puis, pour éviter le silence après la phrase evasive, elle demanda encore :

— Parmi les mois tempérés, leqnel préférez-vous, d'avril ou de septembre?

— Je préfère septembre. Il est plus féminin, plus discret, plus mystérieux, Il ressemble à un printemps vu en rêve. Alors les plantes, perdant lentement leurs forces, perdent aussi quelque chose de leur réalité. Regardez la mer, là-bas. N'offre-t-elle pas l'image d'une atmosphère plutôt que d'un amas d'eau? Jamais les alliances de la mer et du ciel ne sont aussi poé-

tiques et profondes qu'en septembre. Et la terre? Lorsqu'en cette saison je regarde la campagne, je pense toujours, sans savoir pourquoi, à une belle femme qui vient d'enfanter, qui repose dans un lit blanc et qui sourit d'un sourire étonné, pâle, inextinguible. Est-ce une impression juste? Il y a, ce me semble, quelque chose de la stupeur et de la béatitude puerpérales, dans un paysage de septembre.

Ils étaient presque au bout du sentier. Certaines gaines adhéraient si étroitement aux souches des orangers qu'elles formaient avec eux un seul tronc, végétal et marmoréen; et les fruits innombrables, les uns déjà tout dorés, d'autres tachés d'or et de vert, d'autres entièrement verts, pendaient sur les têtes des Termes qui semblaient être les gardiens et les génies tutélaires d'arbres sacrés et intangibles. — Pourquoi André fatil assailli d'une inquiétude et d'une anxiété inattendue en approchant du lieu où, quinze jours auparavant, il avait écrit les sonnets de la délivrance? Pourquoi fut-il partagé entre la crainte et Tespoir qu'elle les découvrît et les déchiffrât? Pourquoi certains de ces vers lui revinrent-ils à Tesprit détachés des autres , comme l'expression de son sentiment actuel, de son aspiration actuelle, du nouveau rêve qu'enfermait son cœur?

0 vous qui parfumez tous les vents, — vous qui avez la seigneurie de toutes les portes, — je mets à vos pieds mon destin. — Daignez, ô Reine, y consentir !

C'était vrai ! c'était vrai ! Il l'aimait; il mettait toute son âme aux pieds de cette femme ; il n'avait qu'un seul désir, humble et immense : être la terre sous ses pas.

— Que c'est beau ici I s'écria la Siennoise en pénétrant

dans le domaine de l'Hermès à quatre visages, dan? le paradis des acanthes. Quelle odeur étrange !

En effet, l'air était imprégné d'une odeur de musc ; et on aurait pu croire à l'invisible présence d'un insecte ou d'un reptile musqué. L'ombre était mystérieuse, et les lignes de lumière qui traversaient le feuillage déjà touché par le mal d'automne étaient pareilles à des rayons de lune qui traverseraient les vitraux historiés d'une cathédrale. Un sentiment mixte, païen et chrétien, émanait de cette retraite, comme d'un tableau mythologique peint par un primitif pieux.

— Regardez, regardez Delphine ! ajouta-t-elle.

Et sa voix exprimait l'émotion c^ue donne un spectacle de beauté.

Delphine avait tressé adroitement une guirlande avec des brindilles d'oranger en fleur ; et, par une soudaine fantaisie d'enfant, elle voulait enguirlander la divinité de pierre. Mais, comme elle n'atteignait pas jusqu'au sommet, elle s'efforçait de réussir dans son entreprise en se haussant sur la pointe des pieds, en élevant le bras, en s'allongeant le plus qu'elle pouvait ; et sa forme grêle, élégante et vive, contrastait avec la forme rigide, carrée et solennelle de la statue : telle une tige de lis au pied d'un chêne. Tous ses efforts étaient vains.

Alors la mère souriante lui vint en aide. Elle lui prit des mains la guirlande, qu'elle posa sur les quatre fronts pensifs. Involontairement, son regard tomba sur les inscriptions.

— Qui a écrit ces vers? demanda-t-elle à André, surprise et joyeuse. C'est vous ? Oui, je reconnais votre écriture.

Et, pour lire, elle se mit vite à genoux dans l'herbe,

curieuse, presque avide. Par imitation, Delphine se pencha derrière sa mère en lui entourant le cou de ses bras et en avançant son visage contre la joue maternelle. Marie Usait tout bas. Et ces deux figures féminines, penchées au pied de la haute pierre enguirlandée, dans la lumière incertaine, entre les acanthes symboliques, formaient un groupe si harmonieux de lignes et de couleurs que le poète resta quelques instants dominé par le seul plaisir esthétique et par la pure admiration.

Mais bientôt l'obscure jalousie vint le tourmenter encore. Cette créature fragile, enlacée si étroitement à sa mère, si intimement confondue avec l'âme de sa mère, lui apparut comme une ennemie. Il lui sembla qu'un obstacle insurmontable se dressait contre son amour, contre son désir, contre son espérance. Il n'était pas jaloux du mari, mais il était jaloux de la fille. Ce qu'il voulait de cette femme, c'était moins en posséder la chair qu'en posséder l'âme ; et posséder cette âme tout entière, en posséder toutes les tendresses, toutes les joies, toutes les craintes, toutes les angoisses, tous ks rêves ; bref, posséder la vie totale de cette âme, et pouvoir dire : « Je suis la \de de sa vie. »

Et au contraire, c'était la fille, qui possédait tout cela, incontestablement, absolument, continuellement. Lorsque l'adorée s'éloignait pour quelques minutes, il semblait qu'alors manqnât à la mère un élément essentiel de sa propre existence. Une transfiguration subite et manifeste advenait en elle, lorsque après une courte absence de la fillette elle entendait de nouveau la voix enfantine. Quelquefois, involontairement, par une correspondance secrète et comme par la loi d'un commun rythme vital, elle répétait un geste de sa fille.

L'ENFA>"T DE VOLUPTE 170

un sourire, une attitude, un air de tête. Quelquefois, lorsque sa fille reposait ou dormait, elle avait des moments de contemplation si profonde qu'elle semblait perdre conscience de tout le reste pour s'identifier à l'être qu'elle contemplait. Quand elle adressait la parole à son adorée, sa parole était une caresse et sa bouche n'avait plus aucune marque de douleur. Quand elle en recevait les baisers, un tremblement agitait ses lèvres, et ses yeux aux cils palpitants se remplissaient d'une indescriptible joie, comme les yeux d'une bienhem'euse en extase. Quand elle causait avec d'autres personnes ou quand elle écoutait, il semblait qu'elle eût par instants comme une suspension soudaine de pensée, comme une absence momentanée d'esprit ; et c'était pour sa fille, pour elle, toujours pour elle.

André souffrait comme d'une perte irréparable, comme d'une espérance éteinte. « Qui pourrait jamais rompre cette chaîne.^ Qui pourrait conquérir une part, la moindre part de ce cœur.*^ A cette heure, à cette heure même, la fille ne lui ravissait-elle pas quelque chose? »

En effet, par jeu, Delphine voulait contraindre sa mère à demeurer agenouillée. Elle s'abandonnait et s'attachait de tout son poids au cou de Marie, en criant parmi les rires :

— Non, non, non! Tu ne te relèveras pas î

Et, lorsque la mère ouvrait la bouche pour parler, elle lui mettait ses petites mains sur la bouche pour l'empêcher de parler, et elle la faisait rire, et puis elle lui bandait les yeux avec la tresse; et, s'échautiant, s'enivrant à ce jeu, elle ne voulait pas finir.

André la regardait, avec l'impression que, par tout ce remuement, elle chassait loin de sa mère, et dévas-

l']6 L'E>FANT DE TOLUPTÉ

tait et dispersait tout ce que la lecture des vers avait peut-être lait fleurir.

Lorsque enfin la jeune femme eut réussi à se délivrer de ce doux tyran, elle dit à son compagnon, sur le visage de qui elle lisait la contrariété :

— Pardonnez-moi, André. Il y a des jours où Delphine a de ces folies.

Puis, d'une main légère, elle remit en ordre les plis de sa robe. Elle avait sous les yeux une flamme subtile ; elle avait aussi la respiration un peu haletante. Elle reprit, en souriant d'un sourire auquel cette insolite animation du sang donnait un singulier éclat :

— Et pardonnez-lui, en récompense de son inconscient présage. N'a-t-elle pas eu tout à l'heure l'inspiration de poser ime couronne nuptiale sur votre poésie qui célèbre une communion nuptiale? Ce symbole est le sceau de l'alliance.

— Je vous remercie toutes les deux, répondit iVndré, qu'elle venait pour la première fois d'appeler par son simple prénom.

Cette tamiliarité inattendue et ces bonnes paroles ramenaient la confiance dans son âme. Delphine s'était éloignée par une des allées, en courant.

— Ces vers sont un document moral, n'est-ce pas? Vous me les donnerez, pour que je les conserve.

Il aurait voulu dire :

— Ils vont à vous naturellement, aujourd'hui. Ils sont vôtres, ils parlent de vous, ils vous implorent.

Mais il dit simplement :

— Je vous les donnerai.

Ils reprirent leur chemin vers la statue de la Gybèle. Avant de quitter le bosqpet, Marie se retourna vers l'Hermès, comme si quelqu'un l'eût rappelée : et son

front paraissait lourd de pensées. André lui demanda humblement:

— A quoi pensez-vous ?

Elle répondit :

— Je pense à vous.

— Et que pensez- vous de moi ?

— Je pense à votre vie passée, que je ne connais point. Vous avez beaucoup souffert?

— J'ai beaucoup péché.

— Et beaucoup aimé aussi?

— Je ne sais pas. Peut-être l'amour n'est-il point ce que j'ai senti. Peut-être suis-je destiné à aimer encore. Vraiment, je ne sais pas.

Elle se tut. Ils marchèrent à côté l'un de l'autre un bout de chemin. Sur la droite, le sentier était bordé de grands lauriers interrompus à intervalles égaux par un cyprès; et la mer riante apparaissait et disparaissait dans le fond, entre les feuillages légers, bleue comme la fleur du lin. Sur la gauche, il y avait un talus avec une sorte de paroi semblable au dossier d'un très long 1 anc de pierre et qui portait sur la crête, répétés dans toute la longueur, l'écu des Ateleta et un alérion, alternativement. Au-dessous de chacun des écus et de chacun des alérions, il y avait un mascaron sculpté dont la bouche, par un petit tuyau saillant, versait de l'eau dans une série de vasques en forme de sarcophages et ornées de bas-reliefs mythologiques. Ces bouches devaient être au nombre de cent, puisqu'on disait : « l'allée des Cent Fontaines » ; mais quelques-unes obstruées par le temps, ne coulaient plus, et d'autres coulaient à peine. Beaucoup d'écus étaient brisés, et la mousse en avait recouvert les armoiries ; beaucoup d'alérions étaient décapités, et les figures des bas-reliefs

apparaissaient parmi la mousse comme des pièces d'argenterie mal cachées sous un vieux velours en lambeaux. Dans les vasques, sur l'eau plus limpide et plus verte qu'une émeraude, tremblaient des cheveux de Vénus où voguaient des feuilles de roses tombées des buissons d'en haut; et les tuyaux survivants produisaient un chant rauque et suave qui courait sur la rumeur de la mer comme une mélodie sur un accompagnement.

— Entendez-vous ? demanda Marie qui s'était arrêtée el prêtait l'oreille, prise à l'enchantement de ce murmure. La musique de Tonde amère et la musique de l'eau douce I

Elle était au milieu du sentier, un peu penchée vers les fontaines, séduite surtout par la mélodie, le doigt levé vers la bouche, dans l'attitude involontaire de celui qui écoute en ayant peur d'être trouhlé. André, plus rapproché des vasques, la voyait se dresser sur un fond de verdure frêle et mystique, le fond de verdure ombrien d'une Annonciation ou d'une Nativité.

— Marie ! murmura le convalescent, qui avait le cœur gonflé de tendresse. Marie, Marie...

C'était pour lui une volupté ineffable, de mêler ce nom à cette musique des eaux. Sans le regarder, elle mit son doigt sur sa bouche, pour lui faire signe de se taire.

— Pardonnez-moi, dit-il, vaincu par l'émotion; mais je ne puis plus résister. C'est mon âme qui vous appelle I

Une étrange exaltation sentimentale s'était emparée de lui ; les cimes lyriques de son âme s'étaient allumées et flamboyaient ; l'heure, la lumière, le lieu, toutes les choses environnantes lui suggéraient l'a-

mour ; depuis les limites extrêmes de la mer jusqu'aux humbles capillaires des fontaines, tout lui paraissait enserré dans un même cercle magique ; et le centre du cercle, c'était cette femme.

— Vous ne saurez jamais, reprit-il à voix basse, comme s'il eût craint de l'oflenser, vous ne saurez jamais à quel point mon âme est vôtre.

Elle devint encore plus pâle, comme si tout le sang de ses veines eût reflué vers son cœur. Elle ne dit rien ; elle évita de le regarder. D'une voix un peu altérée, elle appela :

— Delphine I

L'enfant ne répondit pas : elle s'était sans doute avancée entre les arbres jusqu'au bout du sentier.

— Delphine ! répéta-t-elle plus fort, avec une sorte d'efiroi.

Durant l'attente qui sui^dt le cri, on entendait chanter les eaux dans le silence qui semblait s'élargir.

— Delphine !

Un Irôlement vint d'entre les feuilles, comme au passage d'une chevrette ; et l'enfant déboucha du fourré, lestement, tenant de ses deux mains son chapeau de paille plein jusqu'au bord des petits fruits rouges qu'elle avait cueillis sur un arbousier. La fatigue et la course l'empourpraient ; des ronces restaient accrochées à la laine de son vêtement, et quelques feuilles s'embarrassaient dans ses cheveux rebelles.

— Oh ! maman, viens, viens avec moi !

Elle voulait entraîner sa mère pour cueillir d'autres fruits.

— Là-bas, il y en a une forêt ; des quantités, des quantités ! Viens avec moi, maman ; viens I

— Non, mon amour ; je t'en prie. Il est tard.

l80 L'ESFANT DE VOLUPTÉ

— Viens I

— Il est trop tard.

— Viens I Viens!

Cette insistance obligea la mère à ceder et à se laisser conduire par la main.

— Il y a un chemin pour aller au bois d'arbousiers sans passer par le fourré, dit Sperelli.

— Tu entends, Delphine.^ Il y a un chemin meilleur.

— Non, marna Q. Viens avec moi !

Delphine l'entraîna du côte de la mer, entre les lauriers sauvages. André suivait ; et il était heureux de pouvoir regarder librement devant lui la personne de l'aimée, de pouvoir la boire avec les yeux, de pouvoir surprendre tous les mouvements divers et tous les rythmes interrompus de cette marche sur une pente mégale, parmi les obstacles des troncs, parmi les enchevêtrements des cépées, parmi les résistances des branches. Mais, tandis que ses yeux se repaissaient de toutes ces choses, son âme se préoccupait surtout d'une attitude et d'une expression. — Oh ! cette pâleur, cette pâleur soudaine, lorsqu'il avait dit tout Las les graves paroles ! Oh ! le son indéfinissable de cet'e voix appelant Delphine I

— Est-ce loin encore? demanda Marie.

— Non, non, maman. G^est ici; nous y sommes. Lorsqu'ils furent arrivés, une sorte de timidité

s'empara du jeune homme. Depuis qu'il avait parlé, ses yeux n'avaient pas encore rencontré les yeux de Marie. Que pensait-elle? Qu'éprouvait-elle? De quel regard le regarderait-elle?

— Nous y voici! cria la fillette.

En clîet, les lauriers allaient s'éclaircissant et ia mer

L'ENFANT DE VOLUPTÉ l8i

apparaissait plus libre. Tout à coup, le bois d'arbousiers rougeoya comme une forêt de coraux terrestres qui, à l'extrémité de leurs branches, auraient porté d-a larges touffes de fleurs.

Marie murmura :

— Quelle merveille!

Le bois merveilleux fleurissait et fructifiait dans une anse recourbée comme un hippodrome, profonde et ensoleillée, où toute la douceur de ce rivage se recueillait délicieusement. Les troncs des arbousiers, éiancés et sveltes, vermeils pour la plupart, quelquesuns jaunâtres, portaient de grandes feuilles luisantes, vertes par-dessus et glauques par-dessous, immobiles dans l'air calme. Les grappes fleuries, pareilles à des bouquets de muguet, blanches et rosées, innombrables, pendaient aux cimes des jeunes branches ; et, aux cimes des vieilles branches, pendaient les baies rouges et orangées. Chaque pied en avait une charge; et la magnificence fastueuse des fleurs, des fruits, des feuilles et des tiges s'étalait sur le vif azur de la mer avec l'invraisemblable intensité d'un rêve, comme un reste de quelque jardin fabuleux.

— Quelle merveille!

Marie avançait lentement; elle ne tenait plus la main de Delphine, qui courait folle de joie, avec le seul désir de dépouiller tout le bois. André osa dire :

— Me pardonnez-vous? Je ne voulais pas vous offenser. Même, en vous voyant si haute, si loin de moi, si pure, je croyais que jamais, jamais, je ne vous parlerais de mon secret, que je ne vous demanderais jamais un consentement, que je ne me mettrais jamais en travers de votre chemin. Depuis que je vous connais, j'ai beaucoup songé à vous, le jour et la nuit, mais

sans espoir et sans but. Je sais que vous ne m'aimez pas et que vous ne pouvez pas m'aimer. Et néanmoins, croyez-moi, je renoncerais à toutes les promesses de la vie pour vivre dans un petit coin de votre cœur...

Elle continuait de cheminer lentement, sous les arbres pailletés de lumière, qui étendaient sur sa tête leurs bouquets pendants, leurs jolies grappes blanches et rosées.

— Croyez-moi ; Marie, croyez-moi. Si l'on me disait maintenant d'abandonner toute vanité et tout orgueil, tout désir et toute ambition, le plus cher souvenir du passé, la plus douce flatterie de l'avenir, et de vivre uniquement en vous et pour vous, sans demain et sans hier, sans aucune autre attache, sans aucune autre préférence, hors du monde, entièrement perdu dans votre être, pour toujours, jusqu'à la mort, je n'hésiterais pas, non, je n'hésiterais pas ! Croyez-moi. Vous m'avez regardé et parlé, souri et répondu ; vous vous êtes assise à côté de moi, et vous êtes restée muette et pensive ; vous avez, à côté de moi, vécu de votre existence intérieure, de cette invisible et inaccessible existence que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais ; et votre âme a pris la mienne jusqu'au fond, sans se troubler, sans se douter de rien, comme la mer boit un fleuve... Que vous fait mon amour .^ Que vous fait l'amour? C'est une parole trop souvent profanée, un sentiment trop souvent falsifié. Je ne vous offre pas l'amour. Mais refuserez-vous d'accepter l'humble tribut, le tribut de dévotion qu'oflre mon esprit à un être plus noble et plus haut?

EUe continuait de cheminer, lentement, la tête basse, 1res pâle, exsangue, vers un banc placé à la hmite du

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bois, en face de la mer. En y arrivant, elle s'y laissa tomber avec une sorte d'abandon, silencieuse; et André s'assit près d'elle, lui parlant toujours.

Le banc formait un large hémicycle de marbre blanc, muni d'un dossier dans toute sa longueur, lisse, luisant, sans autre ornement qu'une patte de lion sculptée à chaqpie bout en manière de support ; et il rappelait ces bancs antiques sur lesquels, dans les îles de l'Archipel, dans la Grande Grèce et à Pompei, les femmes passaient le temps à écouter les lectures des poètes, à l'ombre des lauriers roses, devant l'infini de la mer. Les arbousiers y mettaient l'ombre de leurs fleurs et de leurs fruits, plus encore que de leurs feuilles; et le contraste du marbre y avivait le corail des tiges.

— J'aime tout ce que vous aimez ; vous possédez tout ce que je cherche. La pitié qui me viendrait de vous me serait plus précieuse que la passion de toute autre femme. Je sens que votre main sur mon cœur y ferait germer une seconde jeunesse, beaucoup plus pure que la première, et beaucoup plus forte. L'éternel ondoiement qu'est ma vie intérieure se reposerait en vous, trouverait en vous le calme et la sécurité. Mon esprit inquiet et mécontent, travaillé par une continuelle discorde d'attractions et de répulsions, de goûts et de dégoûts, éternellement et irrémédiablement seul, trouverait dans le vôtre un refuge contre le doute qui souille toute idéalité, qui abat tout vouloir, qui affaiblit toute torce. D'autres sont plus malheureux ; mais je ne sais pas s'il y eut jamais au monde un homme moins heureux que moi.

Il faisait siennes les paroles d'Obermann. Dans cette sorte d'ivresse sentimentale, toutes ses mélancolies lui

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remontaient aux lèvres ; et le son même de sa voix, humble et un peu tremblant, augmentait son émotion.

— Je n'ose pas dire mes pensées. Près de vous, pendant ce peu de jours, depuis que je vous connais, j'ai eu des moments d'oubli si complet que j'ai cru presque revenir aux tout premiers temps de ma convalescence, alors que vivait en moi le sentiment profond d'une autre vie. Le passé, l'avenir n'étaient plus : c'était même comme si le premier n'eût jamais été, comme si le second ne dût jamais être. Le monde n'était pour moi qu'une illusion informe et obscure. Quelque chose comme un rêve s'élevait sur mon âme, quelque chose de vague et de grand, un voile qui ondoyait, tantôt opaque et tantôt diaphane, à travers lequel resplendissait ou cessait de resplendir un mystérieux trésor. En ces moments, que saviez-vous de moi ? Sans doute alors votre âme était loin, bien loin, très loin ! Cependant, votre seule présence visible suffisait à me donner l'ivresse ; et je la sentais couler comme du sang dans mes veines, envahir mon esprit comme un sentiment surhumain.

Elle se taisait, immobile, la tête droite, le buste dressé, les mains posées sur les genoux, dans l'attitude de quelqu'un dont le courage se raidit par un suprême effort contre une langueur envahissante. Mais sa bouche, l'expression de sa bouche vainement serrée avec violence, trahissait une sorte de volupté douloureuse.

— Je n'ose pas dire mes pensées. Marie, Marie, me pardonnez-vous? N'est-ce pas que vous me pardonnez ?

De derrière le siège, deux petites mains s'allongèrent pour aveugler les yeux maternels ; et une voix cria, palpitante d'allégresse :

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— Devine ! devine !

Elle sourit en s'abandonnant sur le dossier : Delphine l'attirait de ses mains qui lui ^pressaient les paupières. Et aussitôt, avec une étrange clarté, André vit ce léger sourire dissiper sur cette bouche tout le trouble obscur de l'expression première, effacer toute trace qui aurait pu lui paraître l'indice d'un consentement ou d'un aveu, mettre en fuite toute ombre incertaine qui aurait pu se convertir dans son âme en lueur d'espérance. Et il resta comme un homme trompé par une coupe qu'il aurait crue pleine et qui n'offrirait que de l'air à ses lèvres altérées.

— Devine !

La fillette couvrait la tête maternelle de baisers forts et rapides, avec une sorte de frénésie, en lui faisant peut-être un peu mal.

— Je sais qui c'est, je sais qui c'est, disait la mère aveuglée. Lâche-moi !

— Et que me donneras-tu, si je te lâche?

— Ce que tu voudras.

— Je veux un cheval pour rapporter mes arbouses à la maison. Viens voir ce que j'en ai !

Elle fit le tour du banc et prit sa mère par la main. Celle-ci se leva, non sans quelque peine, et, lorsqu'elle fut debout, battit plusieurs fois des paupières comme pour ôter de ses yeux un éblouissement. André se leva aussi. Tous les deux suivirent Delphine.

L'enfant terrible avait dépouillé de ses fruits presque la moitié du bois. Sur les branches basses, il ne restait pas une baie. A l'aide d'un roseau trouvé je ne sais où, elle avait fait une prodigieuse récolte, puis ramassé toutes les arbouses en un seul tas qui, par l'intensité de ses teintes, ressemblait sur le sol brun à un tas de

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charbons ardents. Mais les touffes de fleurs ne l'avaient pas séduite : elles pendaient, blanches, rosées, nuancées de jaune, presque diaphanes, plus déhcates que des grappes d'acacia, plus jolies que du muguet, baignées dans !a lumière diffuse comme dans la transparence d'un lait ambré.

— Oh! Delphine, Delphine! qu'as-tu fait? s'écria Marie en regardant cette dévastation.

La fillette riait, heureuse, devant la pyramide vermeille.

— Il faudra laisser tout ici.

— Non, non...

D'abord, eWe ne voulait pas. Puis elle réfléchit ; et elle dit comme pour elle-même avec des yeux brillants :

— La biche viendra les manger.

Peut-être venait-elle d'apercevoir le bel animal errant en liberté dans le parc; et la pensée d'avoir am.oncelé pour lui cette nourriture la satisfît, en allumant son imagination déjà pleine de iables où les biches sont des fées bonnes et puissantes qui reposent sur des coussins de velours et boivent dans des coupes de saphir. Elle se tut, songeuse, voyant déjà peut-être le bel animal fauve se repaître d'arbouses sous les arbustes en fleur.

— Allons-nous-en, dit la mère : il est tard.

Elle tenait Delphine par la main et cheminait sous les arbustes en fleur. A la limite du bois, elle s'arrêta pour contempler la mer.

Les eaux, recueillant les reflets des nuages, avaient l'apparence d'une immense étoffe de soie, morbide, fluide, chatoyante, ondulée de larges plis; et les nuages blanc et or, isolés les uns des autres mais émergeant tous d'une même zone, ressemblaient à des statues

chryséléphantines enveloppées de voiles ténus et dressées sur un pont sans arches.

Silencieux, André détacha d'un arbousier une toufTe de fleurs si fournie qu'elle faisait plier le rameau sous son poids, et il l'offrit à Marie. Elle, en la recevant, le regarda, mais n'ouvrit point la bouche.

Ils reprirent les sentiers. Maintenant Delphine parlait, parlait avec abondance, répétant cent fois les mêmes choses, entêtée de la* biche, mélangeant les fantaisies les plus étranges, inventant de longues histoires monotones, confondant un conte avec un autre, embrouillant des aventures où elle se perdait elle-même. Elle parlait, parlait avec une sorte d'inconscience, comme si l'air du matin l'eût grisée; autour de sa biche elle faisait venir des fils et des filles de roi, des cendrillons, de petites reines, des mages, des monstres, tous les personnages des royaumes imaginaires, en foule, tumultueusement, comme dans la métamorphose continuelle d'un rêve. Elle parlait de la même façon qu'un oiseau gazouille, avec des modulations mélodieuses, parfois avec des suites de sons qui n'étaient pas des paroles et où s'épanchait l'onde musicale déjà commencée, — tel le frémissement d'une corde pendant la pause, — lorsqu'en cet esprit enfantin la liaiso n de l'idée et du signe verbal venait à s'interrompre .

Marie et André ne parlaient ni n'écoutaient. Mais il leur semblait que la cantilène de la fillette couvrait le murmure de leurs pensées : car, en pensant, ils avaient ^'impression que je ne sais quoi de sonore s'échappait de leur cerveau, quelque chose que, dans le silence, on aurait pu percevoir physiquement ; et, si Delphine se taisait une seconde, ils éprouvaient une étrange sensation d'in uiétude et d'appréhension, comme si et

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silence eût menacé de dévoiler, de mettre à nu leur âme.

L'allée des Cent Fontaines apparut dans une perspective fuyante où les jets et les miroirs de l'eau mettaient une fine scintillation de cristal, une mobile transparence de jade. Un paon perché sur un des écus prit son vol, en faisant tomber au-dessous de lui dans une vasque des roses effeuillées. Quelques pas plus loin, André reconnut la vasque devant laquelle Marie lui avait dit :

— Entendez-vous?

Dans le domaine de l'Hermès, l'odeur de musc s'était dissipée. L'Hermès, pensif sous sa guirlande, était constellé par les rayons qui s'insinuaient dans les interstices du feuillage. Les merles chantaient, se répondant. Delphine, prise d'un nouveau caprice, demanda .

— Maman, rends-moi la guirlande.

— Non. Laissons-la. Pourquoi veux-tu] a reprendre?

— Rends-la-moi, pour que je la porte à Murielle.

— Murielle la gâterait.

— Rends-la-moi, je t'en prie!

La mère regarda André. Il s'approcha de la statue et enleva la guirlande, qu'il rendit à Delphine. Dans leurs esprits exaltés, la superstition, — un des troubles obscurs que l'amour suscite même chez les êtres intellectuels, — prêta tout de suite à cet insignifiant épisode le mystère d'une allégorie. Il leur sembla que, dans ce fait si simple, un symbole était caché. Ils ne savaient pas bien lequel, mais ils s'en préoccupaient. Un vers tourmentait André :

Ne verrai-je jamais le geste qui consent?

A m.esure que le bout du sentier se rapprochait.

une angoisse plus cruelle opprimait son cœur ; et il aurait donné la moitié de son sang pour une parole de cette femme. Elle fut cent fois sur le point de parler, mais elle ne parla pas.

— Regarde là-bas, maman ! Vois-tu Ferdinand Murielle, Richard.^ dit Delphine, qui venait d'apercevoir au bout du sentier les enfants de la marquise.

Et elle se mit à courir, en agitant la couronne •

— Murielle 1 Murielle ! Murielle I

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