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dernière épave à laquelle s'accrochent nos âmes
dans le naufrage des bonheurs d'ici-bas !
Tout cela, toutes ces pensées, tous ces contrastes, flottent dans notre esprit à la vue de l'enfant, et nous donnent une impression vague, mystérieuse et douce, qui nous enchante.
Quel plus beau tableau que celui d'une mère, penchée sur le berceau blanc où repose son fils, épiant son réveil !.. Elle écarte doucement les rideaux et les dentelles et, sans bruit, dans une pensée rêveuse, elle le contemple... Ses yeux sont
clos, son front sans un pli, sans une ride, est
mi-caché par ses boucles blondes, sa bouche
entr'ouverte laisse passer avec un calme murmure
sa douce haleine, sa poitrine soulève en respirant
les couvertures brodées, au-dessus desquelles reposent ses petits bras rosés et ses mains potelées..
Elle le contemple et elle jouit. Il est si beau son fils ! Tout à coup il s'éveille, ses yeux s'ouvrent, mais la lumière qui les frappe, l'éblouit ; il les referme, il les ouvre encore, il cherche, ah!il a découvert sa mère et, tandis que ses petits bras l'appellent, il lui sourit d’un ineffable et radieux sourire, Où toute son âme se montre à nu et se
donne !.
Je fais fausse route, Messieurs, cet enfant n'est
pas l'enfant à qui Jésus-Christ s'adressait. [1 nous faut prendre l'Évangile comme Dieu l’a fait pour nous. Jésus-Christ, le fils du charpentier Joseph, ne hantait pas le monde des riches !.. Arrière donc ces linges blancs et ces dentelles, arrière cette soie, ce velours, tous ces tissus précieux où se prélasse
notre mollesse alanguie !.. L'enfant avec qui jouait
Jésus, c'est l'enfant que nous voyons encore, cou-
ché, au grand air, sur la place publique, le long
des chemins et des plaines, pétrissant encore de ses …
petites mains la terre molle, et, avec des pierres
abandonnées, construisant des rues et des mai-
sons. L'enfant qu'il rappelle de la mort, c'est
l'enfant qui court les taillis, dénicher des oiseaux.
L'enfant qu'il prend à la main et qu'il place au milieu de ses Apôtres humiliés, c'est l'enfant qui
traînait sur la grand’route. L'enfant qu'il prenait
sur ses genoux, qu'il bénissait, qu’il caressait, c'est
l'enfant qui, sur les bras de sa mêre ou d'une sœur
aînée, suit les attroupements de la foule... Ce n'est
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as l'enfant d'une romaine promené dans la soie et T
du riche, c'est l'enfant du pauvre, c'est l'enfant du
or, par une esclave orientale, ce n’est pas l'enfant
peuple ! Il faut que notre orgueil s'y résigne : c'est
Etici, Mesdames, sans plus tarder, laissez-moïi
vous féliciter du fond de mon âme. Vous avez
| compris cet amour, cette passion de Jésus-Christ
pour le pauvre et pour l'enfant du pauvre. C'est à
cet enfant-là que vous vous êtes dévouées, c’est
pour Jui que vous travaillez, c'est pour lui que vous
mendiez. Vous savez à qui allait le Christ, et, filles
du Christ, vous y allez vous-mêmes!
Pourquoi n’y allons-nous pas tous?
C'est chose singulière et souvent divertissante de
découvrir à quoi tient parfois la variété de nos sen-
timents et de nos impressions. Voici sur l'accote-
ment d'une grande rue, percée à travers des quar-
tiers vagues, un petit enfant, à la main d'une
alsacienne aux larges rubans rouges, flottant sur
ses épaules comme des oriflammes de navire. Ilest richement et élégamment vêtu; ses bottines brillent au soleil, sa petite figure, pâle, est ravissante de
blancheur et de propreté, ses cheveux sont lissés
avec un soin parfait, dans sa main pen un cerceau
tout garni de velours et de clochettes argentines… Plus bas, dans un fond de terrain remblayé, un autre enfant, sans alsacienne celui-là, rouge comme une pomme d’api, courant et bondissant, s’essouffle à pousser devant lui, un vieux cercle de fer arraché à un tonneau de pétrole, il est nu-pieds, ses habits en lambeaux tiennent à peine à de gros boutons qui branlent, ses cheveux ébouriffés retombent sur un front bien ouvert, bien pur, mais jauni par la poussière et par le soleil.
Devant ces deux petits, quel sera le mouvement de mon cœur ? |
Il me portera vers l'enfant du riche!.. Est-ce raisonnable?
Est-ce que ce sont ces beaux habits et ces Jouets de luxe que je dois aimer dans l'enfant ?.. « Non! me direz-vous, mais la propreté. » D'accord, mais la propreté c’est affaire d'une éponge et d'un peigne.. Lavons l'enfant des rues et renouvelons ma question... Auquel des deux ira mon cœur?.. Au riche? Peut-être encore! C'est donc bien lhabit!.. Est-ce digne de l’homme, cela ? Ce que je dois aimer dans l'enfant, c'est l'enfant; c'est ce petit corps, c'est cette petite âme!.. Ce petit corps, il est peut-
être mieux fait que celui du riche, peut-être sa phy-
Ca
‘sionomie est-elle plus correcte, et très probablement cette vie du grand air et du soleil lui aura donné
des muscles plus fermes et un sang plus vivant. nn:
Et son âme, ah! son âme! je ne sais qu'une chose,
| cest que le sang de Jésus-Christ a passé sur elle,
comme sur l'âme du petit riche, et qu'à l’âge où ils sont tous les deux, nulle tache n'est encore venue ne. a effacer ce divin sang!
Laissez-moi donc aimer,.. aimons donc tous
l'enfant des pauvres, l'enfant des rues; ne nous arrêtons ni à ces haillons ni à cette poussière, allons à l’âme ;.. il n y a que les âmes qui soient quelque chose en ce monde, il n’y a que les âmes qu'il faille servir, 1l n’y a que les âmes qui méritent L . d'être aimées, parce qu'il n'y a que les âmes qui ne meurent pas!
On a dit un jour : « C’est si beau les enfants,
quel dommage que cela doive grandir! »
Hélas! à quinze ans, à vingt ans, je retrouve le
petit garçon des rues, la petite fille des rues, C'est
” "ee SUR . M L'ED
bien lui et c'est bien elle... mais que sont-ils deve- …
nus, grand Dieu !
Lui, déhanché, sale, les habits en désordre, les”
mains dans les poches, l'œil déjà noyé par les liqueurs fortes, la voix avinée, le sourire abject, gouailleur, insolent, fumant une pipe ignoble, brûlant de toutes les concupiscences, révolté contre toute autorité et toute maîtrise, désireux de tout désordre et de tout pillage; il attend l'heure d'avoir part au festin du riche et, dans l'attente, il roule sa misère dans toutes les dégradations et dans toutes
les fanges !.…
Elle, par un fond de coquetterie féminine indélébile, elle est propre du moins, mais voyez-la, .
dans vos rues, les cheveux au vent, l'œil impudent,
dévergondée, sarcastique, provoquante, éhontée,
avec des éclats de rire qui glacent, et des lazzis qui.
font monter le rouge au front, elle va, au bras d'une
compagne faite à son image, elle court les foules,
elle s'étale sur les places, comme une marchandise
à la criée. Est-ce une femme cela?.. Ah! je:les aï
rencontrés, elle et lui, et j'en ai eu l'âme navrée :
je les ai rencontrés en plein jour, par groupes, se donnant le bras, avec des pas et des attitudes nau-
séabondes, dansant dans les rues et chantant des
De Le 21
adieux aux conscrits. Je ne savais pas que, dans
nos grandes villes, en face du soleil, s’étalaient de | | pareils spectacles ; je savais que le soir, l'obscurité 1 cachant les figures, toute honte s’en allait, et qu'a- © lors, parfois, l’orgie sortait de ses murs déshonorés; mais en plein jour, à la face du soleil! et elles ne | rougissaient pas!
- Une pauvre vieille femme, qui passait près de moi, me dit en les voyant, tout indignée : « Ah! 4 monsieur le Curé, où allons-nous ? »
Oui, où allons-nous ?
- Quand cet enfant des rues sera le peuple, et quand ce peuple sera le nombre et la force... que
ee deviendra la société ? Je puis vous répondre... La Providence nous en a ménagé l'exemple de nos
:2 jours... Rappelez-vous la Commune maîtresse à Paris !... Ces temps-là ne sont pas si loin que le
É souvenir nous en échappe. Rappelez-vous ces horà reurs, ces massacres; ces femmes, l'épée ou le sabre sur les hanehes et le revolver à la main, fusillant les prêtres et les magistrats; rappelez- | 1 vous ces flots de pétrole répandus en riant pour aviver les incendies : écoutez ces clameurs et ces
nu,
#6 TS ces chants et ces rires, ces ivresses
mor
» sauvages où les hoquets et les cris de sang s’entre-
mélent... Rappelez-vous tout cela. c'est le passé,
oui ! mais tremblons ! car c'est peut-être l’avemr.
Qu'est-il donc arrivé, Messieurs ?.. quelle main fatale a touché ce pauvre enfant, quel est le démon
qui a passé par la?
La réponseest toute simple. Cetenfant a poussé.
voilà tout !
Il nous semblait beau, naïf, pur, sincère, bon, et nous l’avions aimé, mais nous n’avions pas vu le fond de son âme; il y avait là, dans un pli caché, ce vieux levain d'égoïsme que l'humanité déchue porte, comme un chancre, dans ses flancs. Il y a fermenté, 1l s'est répandu dans toute cette âme, il y a brûlé une à une toutes les racines de la justice et de l'honneur, il l'a envahie, et tout entière il l’a tournée au mal.
Il n’a fallu ni démon, ni main fatale pour faire
cette œuvre, 1l a sufh de laisser pousser l'enfant |...
Messieurs, replions-nous sur nous-mêmes,
regardons bien notre âme à nous, sans faiblesse et sans fausse pudeur, rappelons-nous, non pas l'histoire de notre vie, mais l’histoire de nos premiers mouvements, de nos élans primesautiers.
Rappelons-nous nos désirs secrets, nos convoitises
étouffées, les pensées qui traversent nos songes sur l'oreiller des nuits, les calculs qui occupent notre esprit dans les rêves du jour. Cherchons bien... il
nest pas une seule des passions qui bouillonnent
dans le cœur de ces malheureux, qui ne frémisse
aussi dans notre cœur. Nous les avons domptées,
nous !.. pourquoi ?.. Parce que l’on nous a élevés
dans la foi et dans l'honneur! Ils n’ont pas été
élevés, eux, les enfants de la rue, ils ont poussé, comme sur des ruines pousse une herbe sauvage. Voilà donc le mal dans sa racine... Ils n’ont pas
été élevés! C'est ce que vous dites parfaitement,
| dans un mot dont vous ne comprenez pas peut-
étre toute la profondeur : ils n’ont pas reçu d’édu-
cation.
L'éducation n'a que deux foyers en ce monde :
#4 la famille et l'école. Voyons dans quelle mesure
ils sont ouverts à l'enfant des rues.
La famille d’abord. Famille! Quel monde de souvenirs bénis ce saint
2 D'ENFANT DESRUES ao
nom n'évoque-t-il pas devant nous ! Tous nos premiers bonheurs, notre enfance rieuse, nos jeux naïfs, nos belles fêtes, nos promenades dans les
champs, et les fleurs dont nous nous faisions des bouquets et des couronnes, les contes merveilleux
du temps des fées, les arbres de Noël, Monsieur le comte de mi-carême, les œufs de Pâques, la
bénédiction du matin et du soir demandée les
mains jointes, la prière où tous, le père, la mère, les enfants, à genoux, ne faisaient qu'un cœur devant
Dieu, les doux enseignements de chaque jour, les
gronderies et les pardons, les yeux sévères et les :
baisers, les larmes et les ineffables tendresses, et
au milieu et partout et toujours, la bonne, la tendre, la bien-aimée, la souriante figure de notre. mère ! Ah ! Messieurs, que cela est bon à penser et, quand on vieillit, quelle douce joie à s’en ressouvenir.
Eh bien, recueillez comme un faisceau toutes ces délicieuses choses, et puis demandez-vous :
qu'est-ce que l'enfant des rues goûte de tout cela ?.
J'ai souvenir. d'avoir été conduit, un jour, dans
une maison d'ouvrier. C'était le dimanche, assez tôt dans la matinée ; toute la famille était réunie.
dans une chambre basse, pavée de carreaux rouges,