PEINES ET CONSOLATIONS
Il est peu d'hommes qui n'aient éprouvé les aller: - de la fortune. Les uns. acca-
bles des moindres revers, tombent dans le déco. tent, souffrent et gémissent: Les
autres - -sent contre les coups les
plus terribles. leur opposent un courage inaltérable, une constance à toute épreuve. • sous la verge du malheur, ils osent 1 ; aver le sort qui les poursuit, ils le combattent, ils le subjuguent, et font rougir la fortune elle-même d'avoir osé les méconnaître: j'étais dupeiit nombredeces derniers.
« Laissons, m'écriai-je. laissons aux femmes, a.ix enfanl upirs. ces plain-
tes, qui ne remédient à rien. L'homme est fait pour agir, et non pas pour pleurer. Juliette captive compte sur mon secours. Elle me connaît, elle m'attend, elle ne sera pas trompée.
J'étais ardent, impétueux, brave, opiniâtre dans mes projets, incapable de céder aux obstacles, disposé à tout entreprendre, quand tout paraissait désespéré, et cependant je sentis que je pouvais tout perdre en précipitant quelque chose. J'imposai silence à mon cœur, et je n'écoutai que la prudence. Il n'était pas possible de tirer Juliette de sa prison avant ses couches et son parfait rétablissement. Mais il était essentiel
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de soutenir son courage en lui faisant savoir que j'étais libre et que je ne m'occupais que d'elle. Il était indispensable de connaître le moment où elle deviendrait mère, pour empêcher qu'un enfant, sur lequel s'étendait déjà ma tendre sollicitude, ne fût confondu avec les fruits de la misère et du libertinage dans un hospice où je ne pourrais ni le reconnaître ni le réclamer. Il fallait établir des intelligences dans la maison. Gela était difficile ; mais je ne désespérai pas de réussir.
Je commençai à pourvoir à ma propre sûreté. Je louai à Courbevoie une petite maison meublée, et je me donnai pour un Anglais d'une faible santé, à qui on avait ordonné le grand air. Ma figure pâle et tirée, après la nuit que je venais de passer, donnait à cette fable l'air de la vérité. On pense bien que je renonçai aux services de la mère Jacquot ; elle tenait trop à son curé, pour que je tinsse plus longtemps à elle. J'arrêtai une femme du village, curieuse, babillarde; et le lendemain jeunes et vieux savaient qu'il y avait à Courbevoie un Anglais malade qui ne pouvait manger que telle ou telle chose, et qui devrait prendre beaucoup d'exercice : c'est ce que je voulais.
J'étais assez près de Paris pour m'y porter en peu de temps; j'en étais assez loin pour ne pas craindre l'espionnage, et je commençai à rêver aux moyens de faire parvenir de mes nouvelles à Juliette. Ceux qui se présentèrent à moi me parurent également dangereux. Si la supérieure soupçonnait seulement mes démarches, Juliette serait plus resserrée; peut-être la transférerait-on dans une autre communauté, et mes recherches et mes efforts deviendraient inutiles. Je sentis l'impossibilité d'agir moimême. Une femme pouvait seule pénétrer
dans le couvent, sous un prétexte quelconque, y retourner, y former des liaisons, découvrir enfin Juliette, lui porter mes lettres, et me rapporter les siennes. Il fallait que cette femme me fût dévouée par affection ou par intérêt; qu'elle fût insinuante, qu'elle eût de l'esprit naturel, de la discrétion : où la trouver? Comment oser me confier successivement à plusieurs personnes, dont aucune peut-être n'aurait les qualités que je désirais, et qui seraient à peu près toutes incapables de garder un secret.
Il y avait un demi-jour que je pensais à tout cela, sans être plus avancé, le présent m'effrayait, l'avenir n'était pas rassurant. Je cherchais à échapper à ces idées pénibles, en me reportant sur le passé, où mon cœur et mon esprit se reposaient avec complaisance. « L'amour, disais-je, qui nous frappa du même trait, longtemps avant que nous sussions ce que c'est que l'amour; ces marques du plus tendre intérêt données sans intention, et si profondément senties; ces premiers mouvements d'une jalousie involontaire, lorsqu'elle m'aperçut lisant à côté de Fanchon... Fanchon!... Fanchon!... Elle est jeune et jolie; elle ne doit pas être cagote. Elle est vive, elle est femme; elle ne doit pas manquer d'adresse. Elle me marquait de l'affection : quelques cadeaux la ramèneront à ses premiers sentiments. Allons trouver Fanchon. »
Pendant ce monologue, ma gouvernante montait mon lait de chèvre, que je devais prendre tous les matins, et qui ne pouvait passer qu'à l'aide d'une longue promenade. Je pris mon lait et je partis. Je crus qu'il serait imprudent de m'avancer jusqu'à l'hôtel des Milords. Je m'arrêtai en face du passage des Petits-Pères. Je regardai, et je ne vis pas Fanchon. J'aperçus deux ou trois
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décrotteurs, je mis mon pied sur la sellette, et, pendant que mon homme frottait, je lui pariai indifféremment de la place de la Victoire, du Palais-Hoyal. et enfin d'une petite ravaudeuse que j'avais vue autrefois dans le passage, et qui n'y était plus.
— Ah! monsieur, me dit-il. elle était trop jolie pour ne pas faire sa fortune. On a troqué son tonneau pour une boutique de mercerie, où elle fait fort bien ses affaires.
— Et où est-elle, cette boutique?
— Dans la rue du Mail.
Et je m'en fus dans la rue du Mail.
J'entrai chez tous les merciers. J'achetai un ruban chez l'un, une paire de gants chez l'autre: enfin je trouvai la boutique de Fanehon, qui me reconnut au premier coup d'œil, et qui parut fort aise de me revoir. Elle me reprocha de l'avoir négligée: elle s'attendrit sur la fin déplorable de milord, et elle me fit sur sa fille des questions auxquelles je répondis ce que je voulus : j'étais bien aise de la pressentir avant de m'ouvrir à elle. Je la questionnai à mon tour. Je la félicitai sur son bien-être, et je lui demandai si elle était mariée. Elle me répondit que non, en baissant les yeux. Je conclus qu'elle avait fait comme tant d'autres. Ce sont deux terribles écueils que la pauvreté et une jolie figure.
Après avoir parlé pendant quelque temps de choses indifférentes, je fis prendre à la conversation une tournure un peu sentimentale. J'examinai Fanchon: elle était sensible, et j'en augurai bien. Je hasardai quelques mots qui annonçaient les sensations douloureuses dont j'étais affecté. Elle me fixa, une larme mouilla sa paupière, et elle me dit :
— Vous m'avez oubliée dans la prospérité; vous revenez à moi dans le malheur;
vous ne me trouverez pas changée. Ditesmoi sans détour pourquoi vous m'avez cherchée, et à quoi je peux vous être utile. Je ne lui avais pas dit que je l'eus.- e cherchée, je ne lui avais pas encore demandé ses bons offices : sa pénétration me charma. Fanchon était justement la femme qu'il me fallait.
Je lui contai, dans le plus grand détail, mon amour, mon bonheur, et le coup qui m'avait frappé. Elle souriait aux tableaux doux et frais; elle levait les épaules aux inepties de la mère Jacquot; son œil s'enîlammait quand je peignais la lubricité, l'hypocrisie, la trahison du curé. Je suivais ses mouvements: son âme passait successivement par les différentes affections que je voulais lui faire éprouver. Je ne balançai plus à m'ouvrir entièrement à elle. Je îui dis que je ne pouvais vivre sans Juliette, que je voulais la revoir, et que j'y réussirais; mais que je n'aurais pas un "moment de repos que Juliette ne fût instruite de ce que je méditais, et que l'espérance de sa liberté prochaine ne l'aidât à supporter son sort.
— Je vais au couvent, dit* Fanchon et j'y entrerai.
— Et comment ferez-vous ?
— Ne vous inquiétez de rien. Les hommes ne connaissent que la force, et nous savons ruser.
Elle prit un carton, elle y mit des gants, des éventails, des rubans.
— Restez ici, me dit-elle, et attendez-moi. Dans votre état on trouve le temps long: je reviendrai le plus tôt possible.
Elle ferma la porte de sa boutique, mit la clef dans sa poche, et prit le chemin du couvent.
Pendant son absence, je me rappelai les anciens amis de milord. Je m'étais éloigné
d'eux, de peur de perdre Juliette; je résolus de m'en rapprocher, parce qu'ils pourraient me la rendre. Madame d'Alleville avait des principes sévères; mais l'indulgence et la bonté formaient le fond de son caractère. Je ne doutai point que tous les bons coeurs ne prissent à moi le plus vif intérêt que je venais d'inspirer à Fanchon : je me llattai qu'elle ne me refuserait pas ses bons offices auprès du ministre, et, si elle réussissait, toutes nos peines étaient finies. Ce parti me sembla préférable à un enlèvement, qui ne supprimerait pas la lettre de cachet, et qui nous laisserait exposés à des craintes continuelles. Je résolus donc de voir madame d'Alleville dans la journée.
Il y avait trois heures au moins que Fanchon était sortie. J'avais pensé, j'avais marché, j'avais regardé à la croisée, j'avais lu les étiquettes de tous les cartons,jebouillais d'impatience, lorsque j'entendis ouvrir la porte.
— Eh bien ! lui dis-je.
— Vos affaires vont à merveille.
— Vous lui avez parlé?
— Non.
— Vous l'avez vue?
— Non.
— Qu'avez-vous donc fait? Répondez, de grâce, répondez.
— Je vais vous le dire. J'ai sonné, et la tourière m'a ouvert. Cette tourière n'est pas une sœur converse; c'est selon l'usage de plusieurs couvents, une femme de confiance, qui va et vient pour les affaires de la communauté. Je lui ai conté une histoire que j'avais composée en route. La marchandise que je portais dans mon carton venait de chez un marchand pressé de faire des fonds, et qui voulait vendre à tout prix. Il m'avait recommandé d'aller de préférence dans les couvents, qui, rassemblant un certain nom-
bre de jeunes demoiselles, offrent des moyens de débit plus rapides; et sur la grande réputation de la maison des Dames anglaises, je commençais par là ma tournée. La tourière examinait très attentivement mes gants, mes éventails et mes rubans. Je l'ai priée de choisir et de recevoir d'avance cette faible marque de ma reconnaissance. Elle ne s'est pas fait prier; elle a pris un peu de tout, et elle est allée mannoncer à madame la supérieure. On m'a fait entrer dans un jardin, où j'ai été à l'instant entourée de trente à quarante pensionnaires. Je leur ai fait les choses moitié de leur valeur et, en cinq minutes, mon carton s'est vidé. La supérieure, grande, vieille, maitrre et revêche, m'a demandé si je n'avais plus rien à vendre. J'ai répondu qu'il me restait beaucoup d'articles chez moi, et que je reviendrais si l'on voulait. Quelques jeunes personnes qui n'avaient rien pu avoir, et qui n'en étaient pas plus gaies, m'ont priée instamment de repasser entre trois et quatre heures, parce que c'est le moment de la récréation. J'ai promis, et, en répondant aux unes et aux autres, je me tournais de tous les côtés ; mon œil se portait à la dérobée sur les différentes parties des bâtiments, sur les portes, sur les croisées, et je n'ai pas vu madame, que j'aurais infailliblement reconnue. Je suis sortie. La tourière m'a fait beaucoup de politesses, et je me suis aperçue qu'elle aime beaucoup à causer.
— Au nom de Dieu, finissez donc, lui dis-je en interrompant; je ne vois pas jusqu'ici que j'aie tant à me féliciter.
— M'y voilà, reprit-elle. Au lieu de me rendre au couvent à trois heures, j'y arriverai à deux. Ces demoiselles seront en classe. Je serai venu de trop loin pour m'en retourner, et on m'invitera à m'asseoir en
L'ERrANT DC CAKNAVAl, T. H. ?•
attendant la récréation. Deux femmes ne passent pas une heure assises l'une vis-àvis de l'autre sans jaser : c'est là que j'attends ma tourière, et que je lui tirerai les vers du nez.
J'embrassai Fanchon de toute mon âme:
je lui donnai dix louis pour la dédommager des pertes qu'elle venait de faire, et de celles que je lui occasionnerais encore. Elle les reçut d'une manière franche et gaie, et les serra dans sa bourse.
Je lui parlai de la visite que je me proposais de faire à madame d'Alleville.
Elle m'approuva beaucoup, et m'engagea à ne pas différer. Je n'avais pas besoin qu'on me poussât.
— Ah ça, dit-elle, il est midi. A une heure un quart', il faut que je me mette en route. Vous voudrez savoir le résultat de i nouvelle démarche: ainsi vous ne retournerez à Courbevoie que ce soir. Dînez sans façon avec moi, et pendant que je serai au couvent vous irez chez madame d'Alleville.
J'acceptai son dîner d'aussi bonne grâce qu'elle avait pris mon argent, et nous nous mimes à table.
— Mon changement de condition, me ditelle, doit vous paraître étrange : je vais vous mettre au fait en deux mots. Je déteste le libertinage; mais j'avoue que j'aime mes aises. Quelques jeunes gens, qui me plaisaient assez, ne pouvaient moffrir que le partage de leur cœur et d'une honnête misère : cela ne me tenta point. Un vieux garçon dont j'avais longtemps garni les bas, savisa enfin de me trouver jolie, et me fit des propositions; je les rejetai d'abord delà meilleure foi du monde. Ma résistance l'enflamma. Il me parla linons, dentelles, meubles, boutique, et j'écoutai : il pressa, et je me rendis. Ce n'est pas l'homme que j'au-
rais choisi; mais il est rare qu'une femme jouisse de son cœur : ce sont presque toujours les circonstances qui en disposent. Cependant je ne me repens pas du parti que j'ai pris : cet homme est honnête, doux, libéral, et je lui suis fidèle par raison et par reconnaissance. Il est maintenant en province, et je n'en suis pas fâchée, car il est un peu jaloux, et c'est le seul défaut que je lui connaisse. Mais il ne reviendra que dans deux mois, et alors vous n'aurez plus besoin de mes services.
Ces détails n'étaient pas trop de mon goût. L'amour honnête élève l'âme, l'amour de calcul la dégrade. Une femme peut être faible sans cesser d'être estimable : celle qui se vend est toujours vile. Je ne dis pas cela à Fanchon; j'étais forcé delà ménager. Je n'approuvai ni ne blâmai sa conduite. Après le dîner, nous arrangeâmes un second carton; nous l'emplîmes des objets les plus piquants et les plus frais de la boutique. Fanchon reprit la route du couvent, et j'allai chez madame d'Alleville.
Je fus reçu très froidement. Madame d'Alleville était prévenue contre moi, et je jugeai que M. Abell père m'avait perdu dans l'esprit de toutes les personnes sur lesquelles il avait quelque ascendant. En effet, je lui avais promis de le revoir et je n'avais pas reparu. Miss Tilmouth ne s'était pas retrouvée, et tous les rapports s'étaient accordés sur sa fuite et sur la manière dont je l'avais favorisée : le reste n'était pas difficile à deviner. Abell le fils avait gardé sur nos affaires le secret le plus inviolable, et madame d'Alleville n'était pas détrompée. Elle me reprocha ma conduite avec une sorte d'amertume. Je lui racontai ce qui s'était passé avec ce ton de vérité et de candeur qu'on n'imite jamais qu'imparfaite-
ment. Elle revint un peu sur mon compte, mais elle était tout à fait changée à l'égard de Juliette. Elle avait projeté le mariage le plus avantageux, elle avait levé toutes les difficultés, et miss Tilmouth lui avait fait perdre le fruit de ses soins, et l'avait compromise envers MM. Abell. Madame d'Alleville était piquée. Son amour-propre blessé ne lui permettait plus d'écouter son cœur. Elle prétexta des visites-, je l'entendis, et je sortis.
Cet accueil, si opposé à celui que j'attendais, ne me découragea point. J'aurais bravé mille morts pour accélérer d'un quart d'heure la délivrance de Juliette, et j'allai chez M. de Cervières, ce conseiller au parlement que j'avais vu chez madame d'Alleville. Il pensait fortement, et des petitesses d'esprit ne pouvaient pas balancer en lui les droits de la nature. Malheureusement il était malade; il ne put pas me recevoir. Son secrétaire m'apprit qu'il aimait mademoiselle d'Hérouville , fille d'un mérite distingué. <« Elle n'a qu'un frère, ajouta-t-il, colonel de dragons, beau, bien fait, couru des femmes de la Cour, et sa sœur ne devait pas être un obstacle à son avancement ni à sa fortune. Un couvent et des vœux forcés, tel était le sort qui l'attendait. Indifférente, elle se résigna; amante de M. de Cervières, elle osa résister à son père. Elle lui parla avec respect mais, avec fermeté, et elle se perdit. M. d'Hérouville se hâta de prévenir les suites d'une inclination qui pouvait nuire à ses projets; et, comme il sait tout prévoir, il garde un silence absolu sur le couvent où il a renfermé sa fille. Un homme du caractère de M. de Cervières ne pouvait pas aimer faiblement, et la perte qu'il a faite l'a touché au delà de toute expression. Sa santé s'est sensiblement altérée; quelque chagrin cui-
sant et secret paraît aggraver encore les peines de l'amour malheureux. Depuis quelques jours son état est inquiétant; et, s'il ne prend pas une ferme résolution de combattre et de vaincre son cœur, nous perdrons cet homme estimable. » Je fus touché de son état; mais j'étais trop vivement affecté moi-même pour penser longtemps à ce qui n'était pas Juliette. J'oubliai bientôt M. de Cervières et mademoiselle d'Hérouville, et je rentrai chez Fanchon, réduit à mes propres forces aidées de ma seule industrie.
Fanchon venait de rentrer elle-même. Elle accourut vers moi d'un air empressé et riant.
— Soyez heureux, me dit-elle, j'apporte des nouvelles positives. Fermons la porteasseyons-nous, et écoutez-moi.
— J'écoute, j'écoute... Vite, vite, ma chère Fanchon... Parlez, parlez donc...
— La tourière a parfaitement répondu à mon attente.
— Bon.
— J'ai eu l'air d'ignorer les usages les plus ordinaires de la vie monastique, et elle s'est empressée de m'apprendre ce que je savais à peu près aussi bien qu'elle. Les nonnes, les pensionnaires, le directeur, les offices, les sirops, les bonbons, elle a tout passé en revue, et elle a mis à tout cela un air d'importance qui m'aurait fait rire, si je n'avais craint de perdre un mot de ce qu'elle me disait.
— Après, après?
— Elle ne me parlait encore que de choses qui ne m'intéressaient guère, et elle se taisait précisément sur ce que je voulais savoir. Elle m'avait fait la description intérieure et extérieure de l'église, du corps de logis et des ailes ; elle ne m'avait fait grâce
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ni d'un cierge, ni d'un fauteuil, ni d'un prie- Dieu. Elle en était à un pavillon isolé que j'avais remarqué le matin dans le fond du jardin, et elle en parlait avec une réserve qui piquait ma curiosité.
— Au fait, par grâce. Eh bien! le pavillon?
— Elle grillait de m'en dire davantage, moi je grillais de l'entendre; mais je me suis bien gardée de l'interroger : un mot hasardé pouvait me rendre suspecte.
— Enfin?
— Enfin, quand elle a vu que je gardais le silence, elle a pris son parti. <« Vou devineriez jamais, me dit-elle, ce que
que ce pavillon. — Moi! cela m'est indifférent, je vous assure. Peut-être une prison?... — Oui une prison. — Où on enferme certaines religieuses? — Pas du tout. Ce ne sont pas des religieuses qu'on y enferme. Nos dames remplissent exactement leurs devoirs. Mais croiriez-vous que des filles de bonne maison, qui prennent le voile pour faire leur salut et jouir des douceurs de la vie, sont transformées en geôlières? — Cela ne se peut pas. — Cela est. Il n'y a pas deux jours qu'on nous a encore amené une dame que le curé de Saint-Etienne-du-Mont va diriger, et dont, par parenthèse, on dit beaucoup de mal. — Qu'importe sa conduite?—Oh! cela est fort égal à nos dames; mais ce qui ne leur est pas égal du tout, c'est d'être obligées de la garder. Sa vous qu'elles répondent corps pour corps de leurs prisonnières? — Qu'importe encore? Ces dames prennent sans doute des précautions; ce pavillon est sûr?— Oh!
très sûr. Les fenêtres sont grillées portes sont doubles, et cependant on craint toujours, et ce n'est pas sans raison. Hier, entre deux et trois heures du matin, quel-
qu'un est descendu dans le clos. — En vérité ! — A telles enseignes qu'on nous a tué un chien qui était de force à étrangler un taureau. Aussi deux sœurs converses veilleront toutes les nuits: et le jardinier, armé d'un bon fusil à deux coups, couchera dans la serre adossée au grand mur qui donne sur la rue. — Et que voudriez-vous que des étrangers vinssent faire dans votre clos? Volerdes fruits, des légumes?— Des femmes, ma bonne amie, des femmes. M. le curé de Saint-Etienne-du-Mont a dit à madame la supérieure qu'il soupçonnait celui qui a tué le chien d'être un mauvais sujet qui a perdu cette jeune dame qui est dans le pavillon. Mais la police est à ses trousses, et on le mettra dans un cul-de-basse-fosse. — Et on fera bien, ma bonne amie. »
— Elle est donc exposée aux persécutions de cet infâme prêtre! m'écriai-je en interrompant Fanchon. Ah! je l'avais prévu. Mort au perfide, mort aux agents de police, mort à moi-même, si je n'arrache pas Juliette à cette prison infernale.
— Je n'ai pas cru, reprit Fanchon, devoir vous cacher ces détails, affligeants sans doute, mais d'après lesquels vous réglerez votre conduite. Je vais maintenant vous dire des choses plus consolantes. Je suis entrée dans le jardin, et j'ai vendu, un œil à mon carton, et l'autre aux croisées du pavillon, où je n'ai vu paraître personne. Parmi celles qui m'ont acheté, j'ai remarqué une grande blonde, au teint pâle, à l'œil langoureux, la démarche nonchalante, et sans doute au cœur sensible : tout cela va ordinairement ensemble. J'ai demandé à la maîtresse de classe, qui ne nous quittait pas. si ces dames ne vendaient aucun de leurs petits ouvrages, et je me suis proposée pour leur en procurer un débit avantageux,
« Je vais parler de cela à madame la supérieure, » m'a-t-elle répondu, et elle nous a laissées; je me suis approchée de la grande blonde; et, en lui faisant examiner les coins brodés d'une paire de bas de soie, je l'ai emmenée à quatre pas du groupe. Là, je lui ai dit : « Vous aimez, j'en suis sûre, et il y a dans ce pavillon une victime de l'amour à qui vous rendrez un service essentiel. Faites-lui savoir que son amant est libre, et qu'elle le sera bientôt. —Son nom? — Happy. » Elle s'est éloignée en chantonnant, et j'ai été rne rasseoir auprès de mon carton. Ma belle, ma bonne, ma sensible blonde chantait plus haut à mesure qu'elle approchait du pavillon; et plus elle chantait haut et plus je diminuais le prix de ma marchandise, plus on achetait, et moins on prenait garde à ce que faisait la belle blonde.
La religieuse est revenue avec quelques paires de manchettes et quelques mouchoirs assez mal brodés, et que j'ai trouvés admirables. Comme je ne suis pas connue dans la maison, j'en ai consigné la valeur, et je me suis disposée à sortir. Ma grande blonde est venue tourner autour de moi, et m'a dit : « Je suis fâchée que vous ne me laissiez pas vos bas de soie, ils me plaisent beaucoup. » Et elle les a repris dans mon carton, les a déroulés et les a examinés de nouveau. « Vous ne voulez donc pas me les laisser? — Je ne le peux pas, mademoiselle. » Elle les a reployés, me les a rendus, et m'a serré la main. Cela n'était pas nécessaire, je l'avais devinée. Sans faire semblant de rien, j'ai mis mes bas dans ma poche, j'ai pris congé de ces dames, et me voilà.
— Vous m'apprendrez enfin, dis-je à Fanchon, ce que signifient ces bas et ce serrement de main.
— Que les hommes sont bons, reprit-elle, et qu'il est aisé de leur en faire accroire ! Vous ne devinez pas ?
— Eh! non; expliquez-vous.
— Il y a dans les bas un billet de la belle blonde, ou peut-être de Juliette elle-même.
— Vous l'avez lu!
— Je n'y ai pas même regardé; mais cela doit être ainsi.
— Les bas, les bas... Donnez-moi donc les bas! C'est par là qu'il fallait commencer votre récit.
Et ma main cherchait sa poche, et je la trouvai, et j'y fouillai, et Fanchon me regardait faire. Je tirai ces bas précieux, je les déroulai, un papier chiffonné tomba, je le ramassai, je l'ouvris...
« C'est son écriture, m'écriai-je... c'est de Juliette. » Et je baisais le papier, et j'embrassais Fanchon ; j'aurais embrassé la belle blonde, la tourière. tout l'univers.
— Lisez donc, me dit Fanchon.
Je lus : Amour pour (a vie. i>u > owage et surtout de la prudence.
« Voilà tout ce que je désirais, m'écriaije ivre de joie. Elle sait que c'est à moi qu'elle a écrit, que son billet m'est parvenu; elle est tranquille et je vais l'être. » Et, à propos de tranquillité, je sautais, je prenais les mains de Fanchon, je les quittais, je relisais le billet et je revenais à Fanchon, qui riait de tout son cœur. Ce manège dura quelque temps. Je me calmai enfin, et Fanchon cessa de rire.
— Demain, lui dis-je, il faut retourner au couvent. Je vous donnerai une lettre pour Juliette, vous la remettrez à la belle blonde, et après demain vous irez chercher la réponse.
— Non, monsieur Happy, je ne retournerai pas demain au couvent. Je suivrai les instructions de madame. Elle recommande
la prudence, et vous n'êtes pas prudent du tout, mais pas du tout. Il faut que je puisse avoir vendu les chiffons de ces bonnes sœurs avant de me présenter devant elles. J'ai épuisé les bourses des pensionnaires ; il faut au moins leur laisser le temps de les remplir. D'ailleurs je ne veux pas qu'on me voie trop souvent. Le soupçon dort; gardons-nous de l'éveiller... Parlons un peu raison, continua-t-elle, et récapitulons ce que je vous ai dit, ce que vous avez déjà oublié. Le curé vous poursuit.
— Je le tuerai.
— Le jardinier a un fusil à deux coups.
— Je le désarmerai.
— Les sœurs converses veillent.
— Je leur ferai peur.
— Il y a des doubles portes.
— Je les enfoncerai.
— - On vous entendra.
— Je m'en moque.
— On vous attaquera.
— Je me battrai.
— On vous emprisonnera.
— Je me sauverai.
— Vous êtes fou.
— - Je suis amoureux.
— C'est ce que je voulais dire.
Elle me présenta les difficultés qui s'opposaient à l'exécution de mon projet d'une manière si vraie que j'en fus effrayé un moment; mais, plein de mes idées, ramené par une imagination de feu à ces grilles, à ces verrous qui me séparaient de Juliette, je jurai de les briser à quelque prix que ce fût. J'avais déjà une certaine connaissance du local, je savais où était le pavillon : c'était beaucoup. Fanchon avait toute sa tête. Elle devait m'aider de ses conseils, et j'étais bien sûr que nous trouverions à nous deux des moyens plus forts que les obsta-
clés. Il était tard, et je pensai enfin à retourner à Courbevoie.
Fanchon m'arrêta.
— Quel homme vous êtes? me dit-elle.
Ne vous ai-je pas dit qu'on vous cherche de tous les côtés? Croyez-vous que le curé ne connaisse pas votre caractère entreprenant, et ne mettra-t-il pas à vous éloigner de madame le même empressement que vous à vous en rapprocher? N'a-t-il pas à se venger des coups de bâton que vous lui avez donnés ; et voulez-vous qu'un prêtre dorme tourmenté par la vengeance et par l'amour? c'est tout ce que pourrait faire un homme du monde.
— Je suis en sûreté à Courbevoie.
— Oui. mais je nïrai pas vous y chercher pour arranger avec vous votre plan de campagne. Vous ne pourrez pas être un jour sans venir à Paris, et ces allées et ces venues vous seront tôt ou tard funestes.
— Et que faire?
— Rester ici : on ne viendra pas vous prendre chez moi.
— Vous n'avez qu'un lit.
— Belle difficulté ? n'avez-vous pas de l'areent? on en achètera un second. D'ailleurs que feriez-vous provisoirement de madame, si vous êtes assez heureux pour la délivrer? La conduirez-vous à Courbevoie, à pied, en relevant de couches? Cela n'aurait pas le sens commun. Et puis je suis seule et je m'ennuie: la solitude fera fermenter votre tête, et cela ne vaut rien. Vous me parlerez de vos amours, je vous écouterai, et cela nous dissipera l'un et l'autre. Restez ici, monsieur, restez ici : c'est ce que vous pouvez faire de mieux.
Il n'v avait pas à balancer sur la proposition 'obligeante de Fanchon, et je me gardai bien de la refuser. Elle arrêta que
Je passerais la nuit sur un fauteuil, que le lendemain on aurait un lit, et que ie partagerais la dépense du ménage. J'avais quelcnie regret de perdre six mois de loyer, que j avais payés d'avance; mais Fanchon avait réponse à tout : elle m'observa que l'argent est fait pour rouler, et je n'y pensai plus.