‹ L'enfant du carnaval (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · FAUTES, REPENTIR · texte numérisé non relu

FAUTES, REPENTIR

Fanchon me réveilla en riant aux éclats. J'étendis les bras, je me frottai les yeux, et je lui demandai en bâillant ce qu'elle avait à rire.

— Je ris, me répondit-elle, d'un jeune homme et d'une jeune fille qui dorment sagement à deux pas de distance, lune dans son lit, l'autre dans son fauteuil. Quel exemple pour la jeunesse! Eh bien! si l'on publiait cela, on ne le croirait point.

Et elle s'habillait derrière ses rideaux en me faisant mille contes plus plaisants les uns que les autres. Je finis par en rire, il n'y avait pas moyen de faire autrement. Quand elle eut épuisé ses folies, elle me demanda si j'avais du linge.

— Oh! mon Dieu, lui répondis-je, ma garde-robe se borne à ce que j'ai surle corps.

— Pauvre garçon ! pas de linge ! Je vais vous en donner.

Je me doutais à qui appartenait ce linge qu'elle m'offrait si complaisamment. Cela me répugna, et je le refusai.

— Je n'aime pas les choses d'emprunt, ajoutai-je. Vous me ferez le plaisir de m'en aller acheter.

— Oui, quand nous aurons déjeuné. Monsieur aime-t-il le café à la crème?

— Beaucoup.

— Monsieur en aura.

Et elle sortit en pantoufles et en jupon court pour aller chercher de la crème.

Fanchon avait alors vingt-quatre ans. Elle était grande, bien faite, jolie, et une extrême coquetterie perçait à travers l'élégante simplicité de sa mise. Elle parlait beaucoup et son étourderie, son inconséquence, donnaient à ce qu'elle disait une tournure originale. Elle riait souvent, et montrait alors les plus belles dents du monde. Elle dédaignait les bienséances, détestait la contrainte, idolâtrait le plaisir, jouissait du moment, et se moquait de l'avenir. Du reste, elle était bonne, sensible et généreuse, comme presque toutes les femmes à faiblesses.

Je me crus heureux de l'avoir rencontrée. Son amitié active et prévenante suppléait à l'oubli de moi-même. Sa gaieté inépuisable dissipait insensiblement les nuages dont j'étais enveloppé. Le déjeuner ne fut pas plus triste que les moments qui l'avaient précédé; et à peine Fanchon eut-elle pris son café et croqué sarôtie, qu'elle s'approcha de moi, glissa sa main blanchette dans la poche de mon gilet, et en tira ma bourse.

— Voyons un peu, monsieur, l'état de vos finances.

— Voyez, mademoiselle.

— Trente louis ? Calculons. Dix louis en linge et autres effets; quinze louis pour un petit lit de garçon, où vous pourrez cependant coucher avec madame, en vous serrant un peu, ce qui ne vous déplaira pas; restent cinq louis pour les dépenses journalières et extraordinaires. Une place a assiéger, et probablement des machines à construire. On ne va pas loin, avec cinq louis, en guerre ni en amour. Vous ferez fort bien d'aller ce soir rendre une visite à votre correspondant.

Et elle partit pour m'aller acheter du linge.

Je commençai à penser sérieusement aux dispositions qui pouvaient assurer le succès de mon entreprise. Je pris du papier et une

£lume pour classer et conserver mes idées, es tasses, la cafetière, le sucrier embarrassaient encore la table, et je m'assis sur le lit de Fanchon.

Je n'étais pas inquiet du tout sur la manière dont j'entrerais dans le clos : il ne me fallait, comme à la première fois, qu'un bâton de six pieds et mon couteau. Je posais ce bâton contre le mur, j'enfonçais mon couteau entre deux pierres, je mettais un pied sur le manche du couteau, je m'enlevais, appuyé sur le bâton. Mes doigts se cramponnaient aux pierres inégales ou rongées par le temps. Je portais mon autre pied sur le haut du bâton; je cherchais l'équilibre; je m'élançais, mes mains atteignaient le couronnement du mur, elles enlevaient le reste du corps, et je sautais dans le jardin. Juliette, aidée par moi, monterait facilement aux espaliers ; mais comment descendrait-elle dans la rue? L'expédient du bâton pouvait être dangereux pour une femme faible encore et sans habitudes des exercices violents. Je cherchai, je trouvai, et j'écrivis :

« Un crochet de fer, assez ouvert pour embrasser l'épaisseur du mur.

« Une échelle de corde.

« Le bâton de six pieds. »

Je mettrai, me dis-je, l'échelle dans une poche, le crochet dans l'autre, et le bâton sur mon épaule. Arrivé au pied du mur, j'attache mon échelle à l'anneau qui est au bas du crochet. Avec une bonne ficelle, je lie un bout de mon bâton sur la partie droite du crochet; je prends alors le bâton par l'autre bout; je lève le bras, et je pose

aisément le crochet sur le haut de la muraille : voilà mon échelle fixée. Je monte, je regarde, je vois la serre où couche le jardinier. Je descends dans la rue, j'enlève mon échelle en prenant le bâton par le bas, et je la place aussi loin delà serre que me permet l'étendue du jardin. Je remonte, j'enfourche le mur, je passe mon échelle en dedans du clos, je descends; j'enlève de nouveau mon échelle, et je l'étends dans un carré de légumes, de peur que le jardinier ou quelque nonne ne l'aperçoivent en faisant leur ronde, et ne me coupent la retraite. 'J'écoute, je n'entends rien, et je m'avance vers le pavillon. Jusqu'à présent cela va à merveille.

Me voilà à la porte du pavillon ; elle est fermée. Employons d'abord les moyens doux, et j'écrivis sur mon agenda :

« Une lanterne sourde.

« Des crochets à ouvrir des serrures.

« Des tenailles, pour arracher les clous des serrures que les crochets n'ouvriront pas.

« Une lime sourde, pour me servir dans le cas où je ne pourrais absolument pas entrer dans le pavillon. »

Je me proposais alors de monter à l'une des croisées à l'aide de mon échelle, de scier un ou deux barreaux, de pénétrer dans le bâtiment, de faire du bruit, d'attirer les sœurs de veille.de leur prendre les clefs, de les enfermer elles-mêmes dans une chambre, de chercher celle de Juliette, de lui ouvrir et de l'emmener.

Si les moyens doux ne réussissaient pas, si j'étais entendu par le jardinier ou les sœurs de veille, et que j'eusse à craindre qu'ils répandissent l'alarme dans la maison, j'emploierais des moyens plus forts , et j'écrivis :

« Une paire de pistolets à deux coups.

« Des cordes neuves.

« Deux bâillons.

« Un briquet, une pierre, de l'amadou et des allumettes. »

Les pistolets et les cordes étaient pour le jar linier, les bâillons pour les sœurs, le briquet et les allumettes pour mettre le feu au corps du logis, et enlever Juliette dans le tumulte, si je ne pouvais pas l'enlever autrement. Enfin j'écrivis en note :

« Dans tous les cas, le parti le plus sûr est de marcher d'abord à la serre. Si elle est fermée, je casserai brusquement un carreau de vitre, je présenterai au jardinier ma lanterne sourde et le bout de mon pistolet, je le menacerai de lui brûler la cervelle, s'il porte la main à son fusil, et s'il ne m'ouvre pas à l'instant : il m'ouvrira. Je lui ordonnerai de se recoucher: il se recouchera. Je l'attacherai fortement dans son iit avec mes cordes, je lui défendrai de crier sous peine de mort. Je prendrai son fusil, et je le jetterai dans un coin du jardin. »

J'étais très satisfait de ces dispositions générales, lorsqu'une réflexion subite me rejeta dans un nouvel embarras. Si je me présentais chez un serrurier pour acheter des crochets et une lime sourde, je m'exposais à me faire arrêter sur-le-champ. Il était possible, à la rigueur, d'en trouver chez les marchands de vieille ferraille -.mais ils seraient hors d'état de servir, ou le marchand ne les étalerait pas. Je tranchai la difficulté. J'aurai, me dis-je,du fer, un marteau, du charbon, et, tant bien que mal, je fabriquerai des crochets. Je remplacerai la lime par une pince de fer; et au lieu de scier les barreaux, je détacherai les pierres dans lesquelles ils seront enclavés.

Je me transportais à ce jour si désiré; le

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succès couronnait mes efforts, je voyais tomber ces grilles détestées, j'entrais dans la chambre de Juliette : C'est ton époux, c'est ton libérateur, lui criais-je; et son œil noir se tournait vers moi, son sein palpitait de plaisir, ses bras s'ouvraient, et j'y retrouvais le bonheur.

Fanchon rentra avec un paquet.

« Plus d'obstacles, continuai-je, plein de ma délicieuse erreur, je les lèverai tous, et Juliette est à moi. Venez, venez vous asseoir ici; écoutez, lisez, admirez. » Fanchon ne se le fait pas répéter. Elle accourt, elle s'élance, elle est sur son lit, elle est à mes côtés. La tète déjà exaltée, tout à mes idées séduisantes, je parle, je m'échauffe davantage, mon imagination ëlectrise mes sens, le délire augmente, l'illusion est au comble. Je crois tenir cette Juliette tant aimée, et c'est Fanchon que je presse dans mes bras; ce sont les charmes de Fanchon que je parcours, que je dévore. Elle-même s'anime, s'enflamme, elle s'oublie avec moi... Hélas î j'étais infidèle, et mon infidélité même était un hommage à l'amour.

Si Fanchon m'avait séduit, je l'aurais détestée en ce moment. La nature, la nature seule nous avait égarés. La mère du plaisir est donc aussi la mère des remords! Les miens étaient cruels.

— Je lui ai juré de vivre pour elle , m'écriai-je, et j'ai oublié mes serments. Elle me garde sa foi : qu'ai-je fait de la mienne? On peut donc adorer sa maîtresse, oui, l'adorer, et la trahir !

— Je ne l'aurais pas cru, dit Fanchon d'une voix timide.

Mes yeux se reportèrent sur elle; les siens lançaient les traits acérés du désir. Le désordre où je l'avais mise et qu'elle ne pensait pas à réparer, l'abandon d'une femme

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vaincue qui attend, qui implore une seconde défaite... ma faiblesse, l'occasion... pour la première fois j'oubliai Juliette, et je retombai dans les bras de Fanchon.

Je sentis bientôt la prodigieuse différence de la jouissance à l'amour. Je respirais le sentiment sur la bouche de Juliette: je demeurai froid auprès de Fanchon. Elle s'en aperçut, et ne s'en offensa point : rien ne pouvait altérer sa gaieté ni troubler son repos. J'étais gauche, embarrassé : elle me parlait avec autant de liberté et d'aisance que s'il ne se fût rien passé de particulier entre nous.

— Ce pauvre enfant, disait-elle, dans quel état le voilà ! ne dirait-on pas à son air contrit qu'il vient de commettre un grand crime ! et cependant nous n'avons fait tort à personne, séparés, vous, de ce que vous aimez passionnément, moi. de ce que j'aime raisonnablement, il était tout simple de nous laisser aller à la circonstance. Ces petits moments d'oubli sont plus fréquents qu'on ne pense. Oublions celui-ci nousmêmes; qui diantre s'en souviendra?

— Oui, Fanchon. oui, il faut l'oublier.

— Eh bien, monsieur, n'en parlons plus. A table, et vive la joie.

Que répondre à une feram'j de ce caractère ? Elle avait une manière d'envisager les choses... Je mangeai pour être dispensé de parler. Fanchon ne tarissait pas. Tantôt elle me faisait des contes; tantôt elle me ) parlait de Juliette, avec autant d'intérêt et de chaleur que si elle ne fût pas sortie du rôle modeste de confidente. Elle faisait pour notre réunion des vœux aussi sincères que si son propre bonheur y eût été attaché. Elle quittait ensuite le ton sentimental, et déraisonnait avec cette amabilité qui lui lit familière. Si ie souriais à ses saillies.

elle prenait mon visage à deux mains et me baisait de tout son cœur; si je devenais sombre et pensif, elle me relevait le menton, me regardait d'un air moitié tendre, moitié comique, me faisait de petites mines et me baisait encore. Le moyen de tenir à tout cela? Je me laissais faire tout platement, tout bêtement, et Fanchon se moquait de moi. Lorsqu'elle eut fini de dîner, elle se leva, et me demanda avec une profonde révérence si je n'avais rien à lui ordonner.

— Eh! que voulez- vous que je vous ordonne !

— Monsieur serait-il assez aimable pour avoir oublié que je n'ai qu'un lit?

— Non, mademoiselle, non, je ne l'ai pas oublié.

— Je vais donc en acheter un autre.

— Eh ! parbleu, comme il vous plaira.

— Il ne me plaît pas du tout. Cette emplette peut fort bien se remettre à un autre jour.

— Pourquoi donc m'en parlez-vous?

— Je n'ai pas voulu que vous me fissiez des reproches...

— Vous aimez mieux que je m'en fasse a moi-même.

— Oh! ce sont vos affaires.

Elle rit, elle chanta, elle dansa, elle ferma sa boutique, elle me lutina, et ma foi...

Le troisième jour au matin, Fanchon attendait mon réveil. Dès que j'eus les yeux ouverts, cette fille originale en tout m'embrassa et me dit :

— Que ce baiser soit le dernier. Je ne veux plus rien de vous; vous n'obtiendrez plus rien de moi. Frivole, inconsidérée, facile, mais honnête au fond, je me souviens qu'il y a là-bas quelqu'un qui souffre de votre absence. Revenez à votre premier amour.

Je ne l'ai pas balancé; j'en ai seulement

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suspendu l'influence. Un homme aimable se permet une distraction: un homme honnête ne contracte pas à' habituât s. De l'amitié bien vraie, bien solide, bien constante, voilà ce que j'attends, ce que je vous offre, ce que vous me devez, ce qui nous suffira. Je vais aujourd'hui au couvent. Qu'à mon retour Juliette soit rentrée dans ses droits. Vous voyez que Fanchon s'est déjà remise à sa place.

Nous nous levâmes. Dans le courant de la matinée, il y eut un lit monté dans l'arrière-boutique, un loquet en dehors de ma porte, un verrou en dedans de la sienne. Je la regardais aller, venir, arranger; elle m'étonnait, elle m'humiliait. Tels étaient ma démence et mon aveuglement, qu'il fallut qu'une fille me rendît à moi-même. O jeunesse ! jeunesse ! don précieux et fatal ! l'homme te prodigue, te prostitue, et te survit pour te regretter.

La présence, les agréments, les discours de Fanchon m'avaient éloigné jusqu'alors de ces réflexions amères. Elle me quitta pour retourner aux Dames anglaises, et je me retrouvai seul avec ma conscience. J'entendis le cri de mon cœur; la raison, armée de son cruel flambeau, m'éclaira sur des fautes volontaires que rien ne pouvait excuser. Le prestige était dissipé ; je me voyais à nu, j'étais effrayé de moi-même. J'errais dans cette chambre, j'en parcourais les recoins, j'y cherchais le repos, je m'y retrouvais partout. Juliette se montrait à moi. Je la voyais indignée et menaçante; elle repoussait mes caresses ; elle rachetait sa liberté par les faiblesses mêmes dont je lui avais donné l'exemple. J'avais perdu le droit de me plaindre; je n'osais plus même être jaloux. Fanchon rentra, hors d'haleine, excédée, toute en eau.

— Vous êtes dans un état affreux, me dit-elle. Le temps des regrets est passé; celui d'agir est venu.

— Que voulez- vous dire?

— Vous allez être père.

— Et c'est vous qui me l'annoncez!

— Oui, c'est moi qui recevrai votre enfant, qui vous le conserverai, qui le rendrai à sa mère.

Quelle fille que cette Fanchon ! quelle réunion de qualités opposées ! Il fallait tout à la fois l'estimer et la plaindre.

Elle me conta qu'elle était entrée dans le couvent. Elle réglait avec la maîtresse de classe le compte des articles qu'elle supposait avoir vendus. Elle attendait la grande blonde, et elle calculait, se trompait, et recommençait pour se tromper encore et gagner du temps. La grande blonde ne parut point, et il fallut finir. Elle se retira et s'arrêta chez la tourière. Elle était à peine avec cette femme, qu'on la sonna dans l'intérieur du couvent. Fanchon, restée seule, examina les portes, les grilles, et ne remarqua rien qui pût me donner des facilités. Il y avait quelques clefs dans l'armoire; mais ce ne pouvait pas être celles du pavillon. La tourière revint. « Je suis fâchée, dit-elle à Fanchon de ne pouvoir pas causer un peu avec vous; mais il faut que je sorte. — Et où allez-vous?— Chercher une sage-femme.

— Quelle plaisanterie ! — Eh ! venez donc. On dit qu'il n'y a pas de temps à perdre. » Elles sortirent ensemble. Fanchon ne la quittait pas, et ne cessait de la faire parler. « Une sage-femme dans un couvent! — Que voulez-vous, répondait la tourière, c'est un malheur. - Serait-ce pour une de vos dames? — Jésus, Maria! vous avez toujours des pensées... —Ah! j'entends : c'est encore ce malheureux pavillon. — Ah ! mon Dieu,

oui. Tout cela nous donne bien du tintoin. — Et que ferez-vous de cet enfant? — Le pauvre petit, il faudra bien le mettre aux Enfants-Trouvés. — Mais quel scandale! Que diront les voisins, quand ils verront emporter... — Oh! on ne l'emportera que la nuit. » Voilà, continua Fanchon, ce que j'ai appris de la tourière. Je l'ai laissée au coin de la rue Saint- Hyacinthe, et je suis revenue en courant. Je n'ai pas trop de la journée pour faire mes préparatifs.

Etf la voilà qui repart et qui rentre avec une bercelonn^tte. Elle ressort, et revient avec de petits bonnets, du molleton de coton, de la dentelle, de la mousseline, que sais-je? Elle ouvre son armoire, prend ses ciseaux, met en pièces cinq à six chemises, enfile son aiguille et commence la layette.

Je la regardais travailler avec un plaisir, une émotion, qui me faisaient oublier mes chagrins. La seule idée de voir, d'embrasser mon enfant, me pénétrait d'une joie douce. J'avais délié les nœuds qui m'attachaient à sa mère: je sentais quil allait les resserrer, et cette pensée me consolait. Je me portais ensuite dans l'intérieur du pavillon. Je voyais Juliette, tourmentée par des douleurs aiguës, sans soins, sans support. Elle m'appelait, et je n'étais pas là pour compatir à ses souffrances, pour les partager, pour recevoir le premier présent de l'amour. Des mains cruelles éloignaient son enfant, le dérobaient à ses caresses. Des cœurs de glace étaient insensibles à ses prières, à ses pleurs. Elle avait un fils, un époux, et cependant elle était seule au monde... « O mon Dieu!... m'écriai-je, supportera-t-elle ce dernier coup? C'est par moi, c'est pour moi qu'elle souffre; est-ce de moi qu'enfin elle recevra la mort? »

Ces réflexions me déchiraient, mais elles

me ramenaient à Juliette avec une force nouvelle. Mes premiers feux se rallumaient avec rapidité. Bientôt j'osai descendre dans mon cœur; je n'y trouvai que Juliette, gravée en traits ineffaçables. L'image de Juliette le remplissait tout entier. Je fus content de moi. Je présentai la main à Fanchon.

— Oui, lui dis-je, l'amitié, ri on que de l'amitié. Que ces moments d'erreur s'effacent de notre mémoire; si nous nous en souvenons que ce soit pour en rougir.

— Eh! de quoi venez-vous me parler là? répondit Fanchon: je n'y pensais déjà plus. Allons, mettez-vous ici, et regardez-moi travailler, cela vous dissipera. Surtout laissez-là vos grands mots : ils ne m'amusent pas du tout.

Une chose m'avait frappé en écoutant son récit.

—Il me semble, lui dis-je, que Juliette ne devait pas acoucher avant un mois ou cinq semaines ?

— Que voulez-vous que je réponde à cela? ça avance, ça recule ; ça se prend quand ça vient.

Et elle me montrait ce qu'elle faisait; elle m'indiquait l'usage de chaque chose; elle roulait une serviette, elle l'"mmaillottait, elle la coiffait, elle me la faisait baiser, elle la jetait dans un coin, et se remettait à l'ouvrage.

— Nous verrons, disait-elle, nous verrons comment vous vous y prendrez ce soir. A propos de cela, comment comptez-vous vous arranger avec la sage-femme?

— Eh ! parbleu ! rien de plus simple : j'irai l'attendre à la porte du couvent.

— Après ?

— Je lui demanderai l'enfant.

— Si elle ne veut pas vous le donner?

— Je le prendrai.

— Si elle crie ?

— Je lui offrirai de l'argent.

— Si elle le refuse?

— Je le remettrai dans ma poche, et Je l'enverrai promener.

— Si...

— Oh ! si, si !... Je ne sais pas prévoir les choses de si loin. J'agirai comme on agira.

Nous primes à peine le temps de diner ; Fanchon se remit à son ouvrage. La layette avançait. Il était cinq heures, et je la priai d'aller chercher une voiture.

— Etes-vous fou ? me dit Fanchon. Il fait jour jusqu'à huit heures.

— Et si on emportait l'enfant plutôt qu'on ne se l'est proposé? il vaut mieux attendre.

— Où? dans la rue? vous exposer... Ah ! il y a un cabaret en face. Nous demanderons un cabinet.

— Vous venez avec moi?

— Certainement ; peines et plaisirs, je partage tout avec mes amis.

Elle sortit et revint avec un fiacre.

Nous partîmes ; nous fîmes arrêter le cocher au coin de la rue. Fanchon prit mon bras : et nous allions entrer dans le cabaret lorsque la tourière parut à la porte du couvent. Le premier mouvement de Fanchon fut de retourner.

— Elle nous a vus, dit-elle, n'ayons pas l'air de l'éviter.

Nous l'abordâmes et Fanchon lui présenta son frère. Je servais dans les dragons et je venais passer un congé de six semaines avec elle; les meilleures idées viennent souvent lorsqu'on les cherche le moins. Je pris la parole, et je dis à la tourière que nous allions, ma sœur et moi, faire un petit goûter sur le boulevard Neuf : que j'étais enchanté de rencontrer quelqu'un de sa

connaissance, et qu'elle m'obligerait beaucoup si elle voulait être de la partie.

— Votre sœur sait bien, répondit la tourière, que je ne peux pas m'éloigner.

Je m'attendais à cette réponse.

— Eh bien, lui dis-je, goûtons chez vous; nous y serons aussi bien qu'ailleurs et vous resterez à vos affaires.

— Chez moi ! continua la tourière.

— Je ne vois pas de difficulté à cela, poursuivit Fanchon.

— Pourvu qu'on ne s'aperçoive de rien, continua la tourière.

— Soyez tranquille, lui dis-je, j'ai des poches comme des bissacs : j'y cacherais le goûter de toute la communauté.

J'entrai au cabaret; je pris ce qu'ily avait de mieux, et je rejoignis ma sœur.

Elle était déjà en conversation réglée avec la tourière. Je les écoutais. J'avais l'air de ne penser à rien, et je pensais à tout. Je marchai sur le pied de Fanchon et elle m'entendit.

— A propos, dit-elle, et votre accouchement ?

— Oh ! c'est fini, Dieu merci !

— Heureusement? deinandai-je.

— Très heureusement.

— Et la pauvre mère?... poursuivis-je.

— Bah ! dit Fanchon en me coupant la parole, ces femmes-là se consolent aisément.

— Mais, pas trop, reprit la tourière. Celleci est fort triste, à ce que disent nos dames ; mais elle est assez calme.

— Et qu'a-t-elle dit, reprit Fanchon, quand on lui a ôté son enfant?

— On ne le lui a pas ôté encore.

— Elle l'a donc embrassé ? m'écriai-je.

— Taisez-vous, mon frère, et versez à boire.

— Tope ! répondis-je.

— A l'accouchée !

— Et pourquoi pas ? dit la tourière, le bon Dieu juge le pécheur; c'est à nous à le secourir et à le plaindre.

— Voilà, ma chère amie, voilà la vraie morale !

Et je lui sautai au cou. Elle fit une grimace, mais une grimace... Celle-là je n'entreprendrai pas de la décrire. Fanchon cria plus haut qu'elle pour lui imposer silence. Elle me tança de la bonne manière. On sonna à la porte extérieure : c'était la sage-femme. Je profitai du moment pour retourner au cabaret, et j'en rapportai une bouteille d'eau-de-vie que je mêlai parmi les autres. La sage-femme était une grosse maman de bonne humeur, et je l'invitai à boire un coup. Elle en but deux et se fit ouvrir la porte intérieure.

— Nous nous verrons en repassant, lui cria Fanchon.

— Oh ! elle ne sortira pas sans ma permission, dit la tourière.

Et elle continua de faire fête àun jambonneau qui, vraiment, n'était pas mauvais, et qui rappelait son buveur.

Le temps s'écoulait. La tourière humectait le jambon; mais je m'impatientais, et Fanchon me faisait signe de me modérer. J'entendis appeler :

— Ouvrez vite, dis-je à la tourière, voilà la sage-femme.

Je me levai, j'allai au-devant d'elle, je pris l'enfant. Le pauvre petit pleurait; il semblait regretter sa mère. Je lui présentai du vin et du sucre. Il but, il me sourit, et mon cœur se dilata.

— Voyez, disait Fanchon, comme mon frère entend cela; ne dirait-on pas qu'il n'a jamais fait d'autre métier?

La sage-femme me regarda, et regarda Fanchon.

— Si vous n'aviez pas l'air aussi sage, lui dit-elle, je ne croirais pas trop à la fraternité. Fanchon se mit à rire: la sage-femme rit aussi.

— A table, à Table, m'écriai-je pour détourner la conversation.

— A table, répéta la sage-feinine. Cet accouchement n'est pas lucratif: mais je vais oublier cela avec vous : plaisir vaut mieux qu'argent.

Incapable de commander à ma tète, je commençai une série de n-s plus

imprudentes les unes que les autres. Le nom de Juliette vint deux ou trois fois errer sur mes lèvres : Fanchon me marcha sur le pied à son tour. Je compris que je n'avais rien de mieux à faire que de me taire et de verser à boire : je versai sans relâche. « Ménagez-nous, disait la tourière », et elle ne laissait rien dans son verre. « Je suis en retard, disait la sage-femme », et elle se hâtait de nous rattraper. Fanchon et moi nous buvions peu, mais nous poussions nos convives. Bientôt la tourière oublia la morgue monastique et elle voulut bien s'apercevoir que j'étais joli garçon.

— Ne vous effarouchez pas, mon cher enfant, me disait-elle en me passant la main sous le menton : c'est pour votre sœur que je vous embrasse.

— Je ne suis pas si dupe, reprenait la sage-femme: je l'embrasse pour mon compte. J'étais entre ces deux dames et quand j'en évitais une, je n'échappais point à l'autre. Je faisais une mine qui valait toutes les grimaces de la tourière. Fanchon riait, elle riait... et elle versait, et on buvait, et les accolades se multipiiaient tellement que je ne savais plus à laquelle entendre. Bientôt

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mes voisines balbutièrent; bientôt leurs membres appesantis se refusèrent à leurs tendres embrassements. Je fis signe à Fanchon de mêler de l'eau-de-vie avec leur vin. Ce fut le coup de grâce : nous les mîmes toutes les deux sur le lit de la tourière.

— Vivent les gens d'esprit! dit Fanchon. Voilà ce que j'appelle savoir se tirer d'une affaire. Ouvrons la porte, et allons-nous-en.

Je voulais entrer dans le jardin, je voulais m'approcher de Juliette, essayer de la voir, de lui parler.

— Vous voulez risquer tout, sans pouvoir rien gagner! me dit Fanchon. Madame estelle en état de vous suivre?

— Eh bien, repris-je, j'emporterai du moins...

— Quoi? la tourière?

— Non! ses clefs.

Et demain on changera les serrures. Emportez ce marmot, et rendez grâce à la fortune. Elle vous a traité ce soir en enfant gâté.

Fanchon détacha le trousseau de la ceinture de la tourière, elle ouvrit, nous sortîmes, et nous laissâmes le soin de fermer la porte à quiconque voudrait bien s'en donner la peine. Elle enveloppa l'enfant dans son mantelet, et nous nous éloignâmes au plus vite. Une voiture se présenta; nous y montâmes; nous nous fîmes descendre sur la place Victoire, et nous rentrâmes chez nous, enchantés du succès de notre expédition.

Je ranimai le feu; Fanchon s'assit par terre, je m'assis à côté d'elle; et nous démaillotâmes l'enfant. C'était un joli petit garçon. Je le prenais, je le caressais; Fanchon le reprenait et le caressait à son tour. « Voyez, disait-elle, comme il est gentil! voyez comme il vous ressemble ! — Eh ! non, répondais-je, il ressemble à Juliette. » La

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vérité, c'est qu'il ne ressemblait ni à l'un ni à l'autre.

Nous voulûmes le renvelopper. Fanchon était d'un gauche! Je tâchais de l'aider; j'étais d'une maladresse! Elle se moquait de moi: je me moquais d'elle, l'enfant criait, rien n'avançait. Nous passâmes une partie de la nuit à l'apaiser, à l'arranger, à le faire boire, à le bercer. Le pauvre petit s'assoupit enfin. Fanchon porta la bercelonnette près de son lit; elle m'enferma dans ma chambre, elle s'enferma dans la sienne et je m'endormis en méditant de nouveaux exploits.

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