‹ L'enfant du carnaval (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · REVERS ET SUCCÈS · texte numérisé non relu

REVERS ET SUCCÈS

Je trouvai, en me levant, une nourrice bien fraîche et bien appétissante. Fanchon, en allant chercher sa crème, avait interrogé les commères du quartier. On lui avait indiqué cette femme, et elle l'avait emmenée avec elle.

La nourrice était déjà entrée en fonctions; l'enfant était pendu au teton. Fanchon rassemblait la layette, en convenant du prix avec la mère adoptive, et pour abréger la négociation, je vidai ma bourse dans son tablier. Avec ces manières-là, on est toujours certain de plaire. Aussi la nourrice me trouva fort à son gré, et elle me promit les plus belles choses du monde. Je n'avais pas oublié tout à fait la vie que je menais à Sangatte. Mais cette nourrice était la femme d'un garçon maréchal qui demeurait aussi dans la rue du Mail. Fanchon se promit bien d'avoir les yeux ouverts sur sa conduite, et je fus sans inquiétude.

Quand nous fûmes seuls, nous cessâmes dépenser à l'enfant pour nous occuper de

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la mère. Je pris mes plans et mes notes, et

je les déroulai, non pas sur le lit de Fanchon, mais sur sa table. Je lui expliquai, bien longuement, et aussi clairement qu'il me fut possible, la forme que je comptais donner à chaque ustensile, et la manière dont je devais m*en servir. Fanchon écoutait, me faisait répéter, levait les épaules, ou applaudissait. Elle applaudit beaucoup au briquet, à l'amadou et aux allumettes : elle trouvait très plaisant de brûler une -on pour enlever sa maîtresse, ouand j'eus fini de parler, elle me demanda si j'aun cheval pour me porter mes cordages et ma ferraille, et si je comptais sur une nuit de vingt-quatre heures pour exécuter mes grandes et nombreuses opérations. Je lui répondis que je me passerais fort bien de cheval, parce que tout mon équipage n'excéderait pas quarante livres, et qu'une nuit ordinaire me suffirait, parce que j'étais expéditif.

— A la bonne heure, dit-elle. D'ailleurs, si affaire-ci tourne comme celle de la sage- femme, il ne vous faudra pas beaucoup d'adresse pour la conduire à sa fin.

Elle employa une partie de la journée à acheter ce qui m'était nécessaire pour commencer mes travaux. Sa petite cuisine ressemblait le soir aux forges de Vulcain. Du fer, du charbon, des réchauds de terre, une petite enclume, des tenailles, un marteau, une lime. Fanchon et rnoi.au milieu de tout cela, soufflant, forgeant, battant, gâtant du fer, recommençant : c'était vraiment un abrégé du mont Etna.

J'avais mis deux ou trois baguettes de fer dans un état où le plus habile serrurier n'en aurait pu rien faire du tout. Mes mains étaient écorchées.je suais à grosses gouttes, je jurais, Fanchon s'impatientait. Elle re-

commença à souiller, je recommençai à forcer, et je ne réussis pas davantage. Je jetai à l'autre bout de la cuisine mes tenailles et mon marteau, Fanchon donna un coup de pied au réchaud et le renversa. Je me jetai sur une chaise, Fanchon sur une autre, nous nous regardâmes, et nos deux figures barbouillées et refrognées nous firent partir ensemble d'un éclat de rire.

Je ne ris pas longtemps. La liberté de Juliette dépendait de mon adresse : cette pensée suffisait pour me ranimer. Nous relevâmes le réchaud, nous rallumâmes le feu, je repris mes outils, j'essayai de nouveau avec aussi peu de succès. Je ne m'emportai plus, je m'affligeai sérieusement. Je ne voulus pas souper: je fus me coucher, et je ne fermai pas l'œil de la nuit.

Au point du jour, je me levai, et je fis lever Fanchon. Nous rentrâmes dans ce malheureux atelier. Nous recommençâmes, nous nous opiniàtrâmes : vains efforts ! Il nous fut impossible de rien faire de passable. Je me désespérai; Fanchon perdit tout à fait sa gaieté, et nous rêvâmes dans un coin, chacun de notre côté.

— J'irai ce soir, m'écriai-je tout à coup, sonner à la porte du couvent.

— Ce soir!

— Je forcerai la tourière à m'ouvrir la porte intérieure, et, le pistolet au poing, j'arracherai cette infortunée du pavillon.

— Tout cela ne se fait pas sans bruit. Le jardinier accourra, il vous tuera.

— Tant mieux, je cesserai de souffrir.

— Et que deviendra cette tendre Juliette?

Ce mot fit l'effet du tonnerre. Je ne répliquai rien. Je marchai tristement vers la cuisine; je regardai mon ouvrage; je sentis mon impuissance, et je tombai dans un découragement absolu.

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J'avais recommandé à la nourrice de m'apporter mon enfant tous les matins. Elle ne devait pas tarder à venir : Fanchon m'y fit penser. Je me levai et je mis du linge blanc pour n'être pas exposé à des questions embarrassantes.

Fanchon allait et venait par la chambre. Elle regardait le plafond en rongeant le bout de ses doigts : elle trépignait, elle se dépitait.

— Prenez du papier, me dit-elle enfin, dessinez-moi un de ces malheureux crochets à serrure. Je n'en ai jamais vu, et je n'en peux pas deviner la forme sur ce que vous avec fait là. Dessinez, vous dis-je; peut-être ces crochets ressemblent-ils à quelque autre chose qu'avec un peu de travail on rendra propre au même usage.

— Je ne connais rien qui ressemble à cela.

— C'est égal, dessinez toujours.

Je dessinai et nous n'en fumes pas plus avancés.

La nourrice entra, et je ne lui fis pas grand accueil. Elle fut s'asseoir auprès de Fanchon, qui, aussi vive que moi, et cependant plus patiente, cherchait toujours sur mon dessin ce qu'elle n'y pouvait pas trouver. La nourrice, à qui on ne parlait pas, était mal à son aise. Pour ne pas perdre tout à fait contenance, elle jeta les yeux sur le papier qui fixait l'attention infatigable de Fanchon ; et pour avoir l'air de dire quelque chose, elle me demanda si j'étais facteur d'instruments. « De quels instruments? lui dis-je. — De chirurgie, répondit-elle.— Connaîtriez-vous cela? reprit vivement Fanchon. — Parbleu! mon mari cautérise tous les jours. — Votre mari cautérise! — Sans doute. N'est-ce pas un instrument à cautères qu'on a fait sur ce papier? » Quel trait de lumière! quelle joie! nous pouvions à peine nous

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contenir. Nous caressâmes le nourrisson et la nourrice, nous la fîmes déjeuner avec nous; et dès qu'elle fut sortie, Fanchon courut les quais. Elle acheta deux cautères chez un marchand, trois chez un autre, et enfin elle m'en rapporta une douzaine de toutes les formes et de toutes les grandeurs. Je respirai en les voyant; il n'y avait presque rien à faire. Je courbai un peu le bout, j'aplanis les côtés avec une lime, je les essayai sur toutes les serrures de Fanchon, et je vis avec transport qu'il n'y en avait pas qui pussent me résister. Fanchon s'était chargée de faire l'échelle de corde; et après quelques difficultés, elle réussit parfaitement. Je pris une verge à rideaux, je la cintrai par le milieu, je recourbai une des extrémités, je formai une espèce d'anneau, et voilà le crochet où je devais attacher mon échelle.

Ces préparatifs nous occupèrent pendant six grands jours, au point que nous n'eûmes pas le temps de penser à autre chose. Le soir du sixième jour, Fanchon s'aperçut que ses fonds et les miens étaient totalement épuisés. Dès que la nuit fut close, j'allai chez mon correspondant. Il se plaignit de ne m'avoir pas vu depuis longtemps. Je répondis à ses politesses, sans entrer dans aucun détail. Je pris cent louis, et je revins.

Le septième jour, il ne nous restait absolument rien à faire. C'est une terrible chose que l'oisiveté et des tête-à-tête de vingtquatre heures entre un jeune homme et une jeune fille qui ont déjà franchi le premier pas. Je regardais Fanchon du coin de l'œil; Fanchon me regardait en dessous.

Son teint s'anima, mon sang s'enflamma, j'allai à elle, elle vint à moi... « Non, mon ami, non, dit-elle, nous ne ferons pas de l'kbfawt do caihuvu, t. n. 3

sottises. » Et elle sortit brusquement, et elle rentra avec la nourrice. Elle tenait l'enfant dans ses bras; elle le mit dans les miens. « C'est l'enfant de Juliette, me dit-elle tout bas. Embrassez-le; c'est un remède sûr contre la tentation. » Elle garda la nourrice toute la journée, et le soir elle se hâta de se retirer dans sa chambre. Je la reg;i au moment où elle y entrait; elle s'arrêta et me regarda. Je tournai la tête d'un autre côté et elle ferma sa porte. Il y avait quelque mérite à nous vaincre, car elle était très bien, et je n'étais pas mal.

Le huitième jour, Fanchon me dit d'un air très raisonnable : « Voilà des provisions pour votre journée. Vous la passerez seul, de peur qu'elle ne finisse mal. Je vous conseille d'essayer cette nuit à délivrer madame : il faut nécessairement la mettre entre nous deux. Je serai ici à dix heures, et je vous aiderai à disposer vos machines. »

Elle sortit.

A peine fus-je seul, que l'idée do Fanchon s'évanouit devant le souvenir de Juliette. C'est ainsi que les premiers rayons du jour dissipent quelques ombres qui semblent encore leur disputer leur empire. Je me levai dans la douce espérance de me réunir bientôt à tout ce que j'aimais, et la journée ne dura qu'un moment.

Vers les neuf heures, je sentis quelque émotion. Si j'étais pris dans un couvent de filles, j'étais perdu sans ressource; le supplice m'attendait, et je ne pus penser sans une sorte de frayeur au danger que j'allais braver. Cependant, si le succès couronnait mon entreprise, Juliette m'était rendue, et je ne pensais plus qu'à Juliette. Je tirai dessous des falourdes mon échelle, ma pince, mes crochets et mes autres instruments. Je les rangeai sur une table. Je les

regardai d'abord avec complaisance; bientôt de nouvelles réflexions mïnspirèrent de nouvelles terreurs. En passant auprès de moi, on pourrait, malgré les ténèbres, distinguer ces instruments du crime, qu'il me serait impossible de cacher entièrement sous mes habit>. Je pouvais être arrêté avant d'arriver sous les murs du couvent. Alors quelle défaite employer, quel détour prendre? Les apparences seraient contre moi, et on croit plus aisément aux forfaits qu'à l'amour. Mon sang se glaça, une sueur froide me mouilla le visage f je balançai quelque temps. Enfin je renonçai à mon entreprise, et je me jetai clans un fauteuil, absorbé, anéanti.

Une pluie horrible mêlée de grêle tomba tout à coup. Elle fouaillait sur la porte et sur les vitres. Ce fracas me tira de mon accablement, et le premier objet qui se présenta à ma pensée, ce fut Juliette. « Quoi, m'écriai-je, je ne la reverrais plus ! je renoncerais à elle pour la vie ! je l'abandonnerais au malheur qui l'opprime !... Ah: ce supplice est le plus affreux de tous. La sauver ou mourir ! »

Fanchon rentra. La pluie lui avait fait prendre une précaution bien utile et à laquelle je n'avais pas songé : elle m'apportait un manteau. « Il vous garantira, ditelle, et il couvrira cette quantité de choses dont vous allez vous charger. — Partons, lui répondis-je: le temps nous favorise. Je prévois le péril; mais je m'y jette tète baissée. »

J'ouvris mon gilet, et je tournai autour de mon corps mon échelle et mes cordes; j'allumai ma lanterne, et je la mis dans ime de mes poches: je mis dans les autres tout ce qu'elles purent contenir. Je me fis une ceinture et j'y passai mes pistolets. Fanchon

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tenait la pince droite sous son mantelet. Je pris le bâton à la main, et nous sortîmes.

La pluie continuait à tomber avec violence. Je voulais prendre une voiture; Fanchon m'en empêcha : je formais un volume extraordinaire, et le cocher pouvait s'apercevoir de quelque chose. Nous nous décidâmes à aller à pied. Dans un moment, Fanchon fut percée jusqu'à la peau. Et nous allions toujours. Nous traversions des mis seaux rapides et profonds. Elle perdit ses souliers, et son ardeur ne se ralentit point. Le poids que je portais, la vivacité de notre marche m'échauffèrent bientôt. La chaleur du sang se porta à ma tête et l'exalta. J'arrivai sous les murs du jardin, plus déterminé que jamais.

Je repris la pince; je donnai mon manteau à Fanchon, et je la laissai dans l'enfoncement d'une porte cochère. Je ne vis personne dans la rue. J'ajustai mon échelle, et je m'approchai de la muraille. La partie où je me trouvais était couronnée par d'énormes branches d'arbres, je jugeai qu'on n'avait pas construit de serre en cet endroit : je fixai mon échelle, et je montai. J'écoutai. Le plus profond silence régnait partout. Je descendis, je fis quelques pas, et je me trouvai dans un carré d'asperges. J'y cachai mon échelle. J'écoutai encore; même calme, même silence. Je cherchai ma lanterne, elle était froide. Je la tirai de ma poche; elle s'était éteinte faute d'air, et j'étais au milieu des plus épaisses ténèbres. Je me rapprochai du mur; je le suivis à tâtons. Je sentis le volet d'une croisée, et mon cœur commença à battre avec une force extraordinaire. Je poursuivis, je tâtai; la fenêtre était fermée. Je poussai doucement, elle résista. Je tournai le bâtiment, j'arrivai à la porte; elle était entr'ouverte.

Je m'arrêtai, tremblant, irrésolu. J'invoquai Juliette, je pris un de mes pistolets et je me jetai dans la serre. Je tombai sur le lit; il n'y avait personne. Je cherchai le fusil, je ne le trouvai point. Je sortis de la serre, et je m'avançai dans le jardin. Je marchai au hasard, et je m'égarai, je me heurtai contre le banc de pierre sur lequel je m'étais assis la première fois que j'entrai dans le couvent, et je sus où j'étais.

Une lumière frappa ma vue ; elle venait droit à moi : je me mis ventre à terre. La lumière suivait toujours la même direction : elle approchait, et je me traînai sur mes genoux et sur mes mains jusque sous les arbustes qui étaient à quelques pas. Bientôt je distinguai deux religieuses qui faisaient leur ronde. Elles étaient accompagnées du jardinier, qui tenait un fusil prêt à tirer. Ils passèrent à deux pieds de moi, et la clarté de leur lanterne se porta sur les murs du pavillon que j'aperçus à peu de distance. Ils passèrent et entrèrent dans un verger. Je me levai et je courus au pavillon, J'arrivai à la porte, celle-ci n'était pas ouverte. Je pris mes crochets. En cherchant la serrure, je rencontrai une forte bascule de fer; je la levai et la porte s'ouvrit. J'enfilai un passage qui me conduisit à l'escalier. Je montai, je tâtai de nouveau à droite et à gauche, et je passai devant plusieurs chambres qui me parurent bien fermées. J'éprouvai un embarras que je n'avais pas prévu. Laquelle ouvrir ? quelle était celle de Juliette ? Je n'osai pas l'appeler, de peur de réveiller quelque autre sœur, qui pouvait être couchée dans ce bâtiment. J'allai, je revins, j'écoutai, j'entendis des accents plaintifs, et aussitôt j'appliquai successivement plusieurs crochets. La serrure céda; je me croyais au comble de mes vœux. Une

seconde porte m'arrêta : de ma vie je n'éprouvai un sentiment aussi pénible « Venezvous me délivrer? me dit-elle tout bas à travers cette porte. — Oui, répondis-je très bas aussi. — Tirez le verrou il n'y a pas de serrure. » Nous nous cherchions l'un l'autre; nos mains se rencontrèrent bientôt. Je l'entrainai derrière moi, le long du corridor; nous sortîmes du pavillon, nous traversâmes le jardin, et ne vis plus la lanterne. Des arbres formaient une masse d'ombre et plus épaisse que les ténèbres ordinaires; je marchai de ce côté, et je me retrouvai dans le plant d'asperges. Je cherchai mon échelle, mes pieds s'embarrassèrent dans des cordes, et tel était le désordre de mes idées, que je me demandais ce que ce pouvait être. C'était mon échelle elle-même, que je pris et que j'appliquai a la muraille. Je montai le premier: je l'aidai a monter après moi; je la soutins d'une main sur le haut du mur, pendant que de L'autre je passais l'échelle dans la rue. Elle descendit, Fanchon la reçut, et je descendis après elle.

.le pris son bras. « Viens, lui dis-je, viens; éloignons-nous avant qu'on ne s'aperçoive de ta fuite. — Grand Dieu ! ce n'est pas lui, s'écria une femme dont la voix m'était inconnue. — Ciel! ce n'est pas Juliette, m'écriai-je à l'instant. — C'est la grande blonde, reprit Fanchon en la regardant de très près. — Au nom de Dieu, ne me livrez pas, ne m'abandonnez pas, nous dit cette jeune personne. -*- Ne craignez rien, lui répondis-je, mais dites-moi, je vous en supplie, où je trouverai ma Juliette. — Dans la chambre qui toucne à la mienne. » Je remontai à la muraille. La nuit s'avançait, Fanchon voulut me retenir. « Laissez-moi, lui dis-je: demain il sera trop tard. L'évasion de mademoiselle fera du bruit; on redoublera de vi-

gilance. on prendra de nouvelles mesures, je ne pourrai pas pénétrer ou je ne la trouverai plus. » Je descendis dans le clos, désespéré de ce fatal contretemps : il y avait de quoi perdre la tète. Je regagnai le pavillon; j'arrivai à la porte de Juliette: j'allais l'ouvrir, quand j'entendis celle d'en bas qu'on fermait à double tour. On monta en parlant de l'étonnement où on était de l'avoir trououverte. Bientôt j'aperçus la réverbération de la lumière. Eperdu." hors de moi. je ne savais quel parti prendre. J'entrai dans la chambre de la- grande blonde, je me jetai sous son lit.

Les deux sœurs poussèrent un cri en voyant encore cette chambre ouverte. Elles montèrent sur le lit même sous lequel j'étais: elles ouvrirent les croisées, et appelèrent le jardinier. Le jardinier, trop éloigné sans doute, n'entendit point et ne répondit pas. Elles descendirent en appelant plus fort; elles ressortirent du pavillon, et je les entendis remettre la bascule. Je me repentis alors de ne les avoir pas contenues: mais il n'était plus temps. Je ne me possédais pas. J'étais dans un état impossible à décrire. « Inspirez-moi. mon Dieu, m'écriai-je. mon Dieu, secourez-moi! » Juliette reconnut ma voix, et m'appela. Je volai à sa chambre. sayai cinq ou six crochets avec précipitation. Plus je me hâtais, moins cette porte s'ouvrait. Déjà j'entendais dans le jardin l'organe rond du jardinier. On allait rentrer dans le pavillon, je n'avais plus qu'un moment. J'insinuai ma pince entre la porte et le chambranle: je donnai une secousse violente et je fis sauter la serrure. J'ouvris le verrou de la seconde porte: je jetai ma pince: je me saisis de Juliette: je m'armai d'un pistolet, et j'allai le mettre sur la gorge du premier qui se présenterait. Ju-

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m'arrêta. « Tu seras toujours maître, m- dit-elle, d'en venir à cette fâcheuse extx uité. »> Elle me poussa dans le lit, elle se co icha dessus moi, et me couvrit de tout so i corps. On entra dans la chambre voi- . « Elle est partie, dit le jardinier. — El ■ est partie? reprirent les sœurs. Qu'allons-nous faire? comment annoncer cela à ne dîme? Voyons du moins si miss Tillmouth est chez elle. » A ces terribles mots, Juliette me serra dans ses bras, comme s'ils eussent pu me cacher ou me défendre.

« Encore une chambre ouverte ! s'écria une sœur. Répondez, miss, êtes-vous là? — J'y suis, dit Juliette d'une voix tremblante. » Le jardinier entra, il tenait toujours son fusil à la main. Il regarda sous le lit, dans une petite armoire; il remua fortement les grilles de la croisée. « On n'a rien fracturé, dit-il, et il n'y a personne ici. Voyons ailleurs. *> En sortant ils trébuchèrent sur ma pince, et la ramassèrent. Ils remirent le verrou de la première porte, raccommodèrent avec ma pince même la serrure de la seconde, la fermèrent à deux tours, et continuèrent leurs recherches.

Pendant quelque temps, il se fit un bruit continuel dans le pavillon. On montait, on descendait, on se récriait sur la singularité de cet événement; on n'y comprenait rien. Bientôt le jardin fut éclairé par un certain nombre de flambeaux. Je montai à la croisée. Je vis douze à quinze religieuses et cinq ou six hommes armés, qu'à leurs habits je jugeai être des ouvriers habitués de la maison. Ils se dispersèrent dans les différentes parties de l'enclos. Tout à coup une voix cria :

« Voilà une échelle de corde. » On se rassembla, et, à la clarté des flambeaux je distinguai mon échelle qui passait de main

en main. « Tout est perdu, dis-je à Juliette. Je n'ai plus d'échelle, je n'ai plus de pince ; comment sortir d'ici ! » Nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et nous fondîmes en larmes. Jamais peut-être deux infortunés ne s'étaient trouvés dans une situation aussi désespérante.

Le jour parut enfin. Je commençai à distinguer les traits de Juliette ; je la contemplais avec avidité. Qu'on se figure de quel étonnementje fus frappé: elle n'étaitpas accouchée.

Les obstacles se multipliaient à chaque instant. L'état de Juliette me parut le plus cruel de tous. Je ne pouvais plus la faire sortir que par la porte de la rue.

Nous entendîmes un bruit de clés dans le corridor. Je crus devoir me cacher, jusqu'à ce que nous fussions décidés à quelque chose. On avait regardé sous le ht, dans l'armoire. Je sautai dans la cheminée. Juliette me soutint, et ieme cramponnai avec les genoux, les coudes et les reins. On entra chez elle ; on lui apportait son déjeuner. On ressortit, et par hasard je regardai en haut. La cheminée n'était pas barrée, et je continuai à monter. « Que fais-tu? où vastu? me disait Juliette. — Chercher les moyens de te sauver. Tu exposes ta vie ! — Oui, mais je l'expose pour toi. — Descends, je t'en conjure. — Non, je ne laisserai pas plus longtemps ici ma femme, mon amante, ma vie. J'essayerai tout, je Tenterai tout. Si mes efforts sont inutiles, je redescendrai, je partagerai tes aliments ton lit, ta prison, et je serai heureux encore. » Elle m'envoya cent baisers. C'est tout ce qu'elle pouvait ; nous ne nous touchions plus. Je parvins en haut de la cheminée avec des peines incroyables ; mais j'y parvins. Le pavillon était dominé par des arbres élevés, et je ne pouvais pas être

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aperçu des maisons voisines. J'étais privé d'une partie essentielle de mes moyens ; mais il me restait encore mes crochets, mes armes et mon courage.

On sonna l'office, je sortis ma tête, et je vis les religieuses, les sœurs de garde et le jardinier se rendre à l'église. « Je peux agir, au moins pendant une heure, me dis-je. Avançons. » Je descendis hur le toit, je m'assis, et" je me traînai jusqu'à une lucarne, qui n'était pas très éloignée. On avait négligé d'y mettre des barreaux et j'entrai dans un grenier. J'y trouvai quelques paniers d'osier, et une pile de planches, derrière lesquelles je pouvais, me retirer, . je n'avais pas pénétré jusque-là pour m'y arrêter. Je descendis jusqu'à la por; jardin. Elle n'était pas fermée à la clef, mais la hascule était mise. Je ne pusortir du pavillon. J'aperçus près de cette port', un petit escalier qui tournait sous le .bâtiment. Je descendis encore, et je me trouvai dans une cave obscure et profonde. Je la parcourus : elle ne renfermait que

pies futailles vides. J'en comparai la

■s eur à la largeur de l'escalier, et je

sentie que ce ne pouvait pas être par là

•l les avait entrées ; il y avait donc

autre issue. Je marchai et j'arrivai à

un passage au bout duquel étaient dix ou

douze marches qui conduisaient à une porte

coupéev par- dessus laquelle je voyais les

arbres- du jardin. En face de moi était

'■• une autre porte soigneusement fermée. Je

blai des idées confuses sur les lo-

-calités. et il me sembla que cette seconde

pouvait s'étendre vers la rue, en passant -mus le corps du logis, je l'ouvris et je fus saisi par l'éclat imprévu d'une lumière. C'était une lampe suspendue à la -•toute, dont la flamme pâle et vacillante

éclairait des tombeaux. Les cérémonies des funérailles ne se faisaient point sans doute du côté par où j'étais entré. Le caveau devait être sous l'église, et communiquait probablement avec le chœur. Je regardai autour de moi, et j'entrevis dans le lointain de larges degrés, bordés d'une double rampe de fer. Je traversai le caveau, et je montai les degrés. Je fus arrêté par une trappe. Je balançai à la lever. Cependant je présumai qu'on était sorti de l'office, et ce n'était qu'en hasardant beaucoup que je pouvais réussir à quelque chose. Je me ployai en deux et raidissant mes jarrets et mon dos, j'essayai de soulever la trappe; elle résista longtemps. Je persévérai, je redoublai d'efforts, et elle s'ébranla. Je la levai enfin, et je montai dans une petite cour environnée de tous côtés de bâtiments et de murailles très élevés. On n'avait pas ouvert de croisées sur cette cour, et j'examinai à loisir ce qui était à ma portée. Je vis un cylindre auquel était attachée une corde qui servait à lever la trappe: plus loin un tas de pavés, et enfin deux portes qui fixèrent toute mon attention. L'une donnait dans un bâtiment quelconque; l'autre était percée dans un mur isolé. Je m'approchai de cette dernière, je regardai à travers les fentes... O surprise! ô ravissement! elle ouvrait sur la rue.

Je descendis les degrés. Je tirai la trappe après moi. Je sortis précipitamment du caveau, j'en refermai la porte, et je rentrai dans la première cave, enchanté de ce que j'avais découvert. « Cette Juliette, me disais-je, cette Juliette dont je me suis rapproché par tant de peines, pour qui j'ai couru tant de dangers, cette Juliette va m'être rendue, et c'est d'elle que je recevrai le prix de mes travaux. »

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J'entendis une autre cloche, qui vraisemblablement était celle du réfectoire. J'ignorais le temps qu'on donnait aux repas, et je connaissais la durée ordinaire des offices. Je savais, depuis le matin, que tous les gens de la maison y assistaient, et je résolus de rester où j'étais jusqu'à ce qu'on sonnât les vêpres. Je m'assis entre deux futailles. Je m'y tins immobile pendant deux grandes heures, livré à ce qu'une imagination ardente me présentait tour à tour de consolant et de cruel. Une foule d'idées contradictoires s'amoncelaient, se heurtaient dans ma tête. Je passais, sans interruption, de la crainte à l'espoir, du plaisir à la douleur. La cloche fit enfin retentir les airs, et ces sons, si longtemps attendus, parvinrent jusqu'à moi.

Quand je crus que tous mes surveillants étaient réunis à l'église, je courus à la chambre de Juliette.

— Suis-moi, lui dis-je, suis-moi; l'heure de ta délivrance a sonné.

Elle frissonna à la seule proposition d'exécuter en plein jour un dessein aussi hardi.

— Suis-moi, repris-je avec force. Ils sont maintenant dans une sécurité entière, et cette nuit, ils veilleront.

Je l'entraînai; sa main tremblait dans la mienne. Nous traversâmes les corridors, la première cave, et nous entrâmes dans le cimetière souterrain. Je le refermai sur nous, et je cassai un de mes crochets dans la sersure pour n'être pas surpris par derrière. A l'aspect de ces tombeaux, tristement éclairés par une lampe sépulcrale, Juliette fut saisie d'un sentiment d'horreur.

— Les morts dorment en paix, lui dis-je; je vis, et je vis pour toi. Marchons.

A peine eûmes-nous fait quelque pas, quun bruit soudain me fit tressaillir. On

leva la trappe; j'entendis s'avancer un grand nombre de personnes; un chant d'église frappa mon oreille. Je me sentis sans force et sans haleine; j'étais glacé comme les restes inanimés que je foulais aux pieds. Il m'était impossible de rouvrir la porte par où nous nous étions entrés : nous ne pouvions plus rétrograder. L'extrême danger me fit passer subitement de la crainte à la témérité. Je m'avançai le pistolet à la main, prêt à verser du sang, puisque je ne pouvais plus l'épargner. Juliette tomba sur ses genoux; je ne pus pas m'éloigner d'elle. Des prêtres récitant l'office des morts, un cercueil, les religieuses, les sœurs converses, le jardinier, la tourière, portant tous des flambeaux allumés, entrèrent dans le souterrain, et y répandirent une clarté qui m'inspira un nouvel effroi. Ils s'avancèrent, et je reculai en soutenant Juliette. La fosse qu'on avait ouverte se rencontra derrière nous; nous y tombâmes l'un et l'autre, et Juliette s'évanouit. Le cortège s'approcha. Poussé au dernier désespoir, je jurai de mourir au moins les armes à la main, et je me relevai tout à coup. Ceux qui environnaient la fosse crurent voir un fantôme. Ils jetèrent un cri perçant, et se renversèrent les uns sur les autres. Je reconnus leur erreur; elle m'enhardit, et j'en profitai. Je tirai deux coups en l'air, et tous tombèrent la face contre terre. Je saisis mon second pistolet. « Mort, m'écriai-je d'une voix terrible, mort à quiconque osera lever les yeux. » L'épouvante était au comble. Je pris Juliette et je la portai au haut des degrés, je baissai la trappe, et je la chargeai de tous les pavés qui étaient dans la cour.

Au milieu de ces horreurs, je conservai encore quelque présence d'esprit. Je remarquai que la porte qui conduisait dans la

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rue paraissait ne pas avoir été ouverte depuis longtemps. Si je sortais par là, je donnerais infailliblement des soupçons à des voisins, qui pouvaient être à redouter autant que les gens de l'intérieur. Je me décidai à chercher le logement de la tourière, qui ne pouvait pas être éloigné. Il ne me restait plus d'ennemis dans la maison : je les avais tous enfermés dans le souterrain, du moins je le croyais. Juliette reprit ses sens, elle s'appuya sur moi, et nous entrâmes sans défiance dans le bâtiment, dont la porte était ouverte. Nous trouvâmes la sacristie, d'où nous passâmes dans le choeur. Une fausse porte était pratiquée dans les lambris à côté de la grande grille et la clef était dessus. J'ouvris, et nous arrivâmes par un couloir entre la grande porte d'entrée et celle qui fermait l'intérieur du couvent.

— Eh bien, ma sœur, votre enterrement est-il fait? M'amènerez- vous enfin miss Tiilmouth au parloir, dit quelqu'un dont la voix ne m'était pas inconnue.

En même temps un lâche, un infâme, un monstre parut sur le seuil du logement de la tourière. C'était le curé de Saint-Etiennedu-Mont. Mon sang s'alluma, la rage m'égara; je lui tirai un coup de pistolet; l'arme ne partit point. J'ajustai mon second coup; le perfide se retira dans la chambre de la tourière et voulut s'y enfermer. Je le prévins, et je le renversai avec la porte. Il se releva avant que je pusse le saisir, il s'arma d'un long couteau qui était sur la table, et il s'élança sur moi. Je n'eus que le temps de parer les premiers coups avec mon pistolet. Ils étaient si prompts qu'il me fut impossible de tirer, et heureusement je ne tirai pas : j'aurais été entendu de la rue. Nous nous saisîmes corps à corps. La fureur, la soif du sang, étaient égales des deux

côtés. Il n'avait encore rien perdu de sa force, mais j'avais toute la mienne. Je le terrassai, je lui arrachai son couteau, et je levai le bras pour l'en frapper. Juliette voulut me retenir; vains efforts. Il me demanda bassement la vie.

— Me l'aurais-tu donnée? La voilà cette Juliette que tu' as tant convoitée, et dont tu ne jouiras jamais. C'est à elle, c'est à la vertu, c'est à moi que je t'immole.

Et je lui enfonçai le couteau dans le sein. La vengeance J n'est plus douce après qu'on s'est vengé. Je détournai la vue, et j'ouvris enfin la porte de la rue. Nous sortîmes en affectant un calme que nous étions bien loin d'éprouver. Je tirai la porte après moi; la serrure était saillante, et elle se ferma.

Juliette chancelait; elle pouvait à peine se soutenir à l'aide de mon bras. Je la pressais tout bas de se faire violence, au moins jusqu'au détour de la rue. Ceux qui passaient près de nous s'arrêtaient. Les uns me suivaient des yeux, les autres continuaient leur route, tous me faisaient frissonner. La violation d'un couvent, le meurtre d'un prêtre m'envoyaient à la roue, et j'étais innocent. Quelles réflexions, quels tourments, quel état! Je m'aperçus enfin que habits, couverts de boue et de suie, faisaient avec la mise décente de Juliette un contraste trop remarquable.

— Je ne peux pas te do ner le bras dans l'état où je suis, lui dis-je: tâche de me suivre à quelque pas de distance.

Elle était d'une faiblesse extrême; nous n'avancions pas. Je passai devant la boutique d'un fripier. J'y entrai pour y changer mes habits, et lui donner le temps de se remettre un peu. Elle reprit mon bras, et je la conduisis doucement jusqu'à la place

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Saint-Michel, où je croyais trouver des voitures. Elles étaient toutes en course, et il fallut se traîner à pied jusqu'à la rue du Mail, malgré la fatigue et le danger detre reconnus.

Nous arrivâmes enfin devant la boutique de Fanchon. Elle était fermée.

— Frappe, dis-je à Juliette, qui ne savait pas encore où je la menais, frappe; si elle est sortie je vais tomber ici: il m'est impossible d'aller plus loin.

Elle frappa, on n'ouvrit point; elle frappa plus fort; personne ne répondit.

— Nomme-toi, lui dis-je, peut-être craintelle d'ouvrir.

Elle se nomma à demi-voix, par le trou de la serrure; aussitôt une inconnue entr'ouvrit la porte. Nous entrâmes, et je me laissai aller sur un fauteuil, brisé, moulu, à demi mort d'inanition.

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