‹ L'enfant du carnaval (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · DÉPART DE PARIS · texte numérisé non relu

DÉPART DE PARIS

Juliette et l'inconnue s'empressèrent autour de moi, et me prodiguèrent des secours. Juliette m'offrait des aliments, dont j avais un si pressant besoin ; sa main bienfaisante me rendait à la vie en me ramenant à l'amour.

— - Pauvre malheureux ! comme il a souffert'.disait-elle assise sur le même fauteuil, son bras passé sous le mien, sa joue contre la mienne.

— Crois-tu que je m'en souvienne? lui répondais-je. Je te vois, je te touche; à quoi puis-je penser si ce n'est à toi?

— Vous êtes heureux, nous dit l'inconnue, et ie vous dois l'esooir de l'être bientôt

à mon tour. Je verrai aussi mon ami. J'oublierai tout auprès de lui.

Je rassemblai différents souvenirs, et je pensai à la grande blonde que j'avais tirée du pavillon.

— C'est moi, dit-elle, c'est moi qui vous dois tout, et qui ne peux rien pour vous ; mais vous avez un cœur, cherchez-y votre récompense.

Elle nous raconta qu'elle aimait un homme du plus rare mérite. Elle avait résisté longtemps aux prières et aux menaces de sa famille. Mais il avait fallu céder enfin à l'abus de l'autorité ; elle s'était laissé ensevelir dans un cloître.

La veille du jour où elle devait mourir au monde, elle avait reçu son amant chez elle. Ils s'étaient attendris, ils s'étaient oubliés; et tel était le malheur de cet homme estimable, que la crainte de devenir père le consumait en secret.

Elle vivait au milieu des religieuses dont elle allan être la compagne, insensible à leurs caresses, et tout entière à son amour, quand elle me fit parvenir le billet de Juliette. Le lendemain, elle était revenue sous les croisées du pavillon, elle avait chanté encore, et Juliette lui avait jeté un second billet. On la surprit, on voulut lui arracher ce papier, elle le mit en morceaux. On n'attendait qu'un prétexte pour user de violence et forcer ses irrésolutions. On se plaignit à son père ; il donna des ordres rigoureux. Elle fut enfermée dans le pavillon, pour n'en sortir qu'au moment où elle prononcerait ses voeux.

— ■ Quoi! lui dis-je, vous me parlez de reconnaissance quand vous avez les droits les plus vrais à la mienne !

— Quoi! poursuivit Juliette, vous avez passé dix jours auprès de moi sans me rien

dire de votre situation! Partager nos chagrins, c'eût été les alléger.

- — Savais-je, répondit-elle, que cette Juliette, à laquelle je parlais à travers une épaisse cloison, était celle dont j'avais reçu les billets? J'étais défiante, parce que j'étais malheureuse : une confidence déplacée pouvait me rendre plus malheureuse encore.

Elle ajouta que le jour même où on l'avait si inhumainement resserrée, elle venait de gagner un ouvrier qui lui avait apporté une lettre de son amant. Il était décidé à fuir avec elle; ce contre-temps fatal avait détruit tous leurs projets.

— Et cet enfant, lui dit Juliette, cet enfant que j'ai entendu naître entre des verrous et des grill

— Cet enfant est le mien, répondit-elle en baissant les yeux. Des chagrins cuisants,

récautions que j'avais prises pour cacher sept mois de ma grossesse, ont avancé sa naissance. Je le croyais perdu pour son père et pour moi, eontinua-t-elle en rn'adressant la parole ; vous me l'avez rendu, et je l'ai embrassé, c'est le plus grand de bienfaits. Vous savez le Vous

entré dans le pavillon, je vous ai entendu. Je ne concevais pas quels moyens on avait employés pour ma délivrance; mais on croit facilement ce qu'on espère. J attendais mon amant, et quand vous avez pris ma main, j'ai cru tenir celle de M. de Cervièr-

— De M. de Cervières ! nïécriai-je, vous êtes mademoiselle d'Hérouville!

— Et vous êtes ce sensible Happy dont Fanchon m'a tant parlé !

— Fanchon ! reprit Juliette.

— Qu'est devenue cette pauvre fille? demanuai-je à mademoiselle d'Hérouville.

Elle me répondit qu'elles avaient passé la

nuit ensemble sous les murs du couvent à m'attendre et à se désoler. Fanchon, mouillée, sans souliers, transie de froid, avait été obligée enfin de venir se changer. Elle avait laissé mademoiselle d'Hérouville chez elle, l'avait priée de l'attendre, était retournée au couvent, et n'avait pas repara depuis le matin. Juliette ne comprenait rien à tout cela; je lui contai ce que Fanchon avait fait pour nous, à certaines choses près, qu'il était au moins inutile de lui dire.

Une voiture s'arrêta à la porte, et nous nous enfuîmes tous les trois dans la cuisine. Fanchon entra en chantant le couplet du jour.

— Eh bien, où sont-ils donc? dit-elle; craignent-ils jusqu'à leurs amis?

Elle embrassa Juliette avec des marques de considération qui me flattèrent, et elle me parla avec une réserve dont je lui sus bon gré. Elle nous apprit ensuite ce qui s'était passé au couvent après que nous en fûmes sortis.

— Dès qu'il a fait grand jour, nous ditelle : je me suis éloignée des murs du jardin: vous ne pouviez plus vous échapper par là. J'ai couru les alentours de la maison, en évitant d'être vue de la tourière, qui pouvait me jouer un mauvais tour en reconnaissance de la niche que nous lui avons faite avant-hier. J'ai passé la journée à aller et venir, à regarder, à tempêter. Fatiguée enfin d'être sur mes jambes, je suis entrée dans le cabaret en face de la grande porte, et je me suis clouée à une croisée, entre une tranche de jambon et une bouteille de bordeaux que j'avais demandés pour la forme. Bientôt une foule innombrable s'est rassemblée devant la porte du couvent. J'ai tremblé pour vous, et pourtant j'ai demandé ce que c'était... Vous êtes un

habile homme! vous n'avez seulement pas eu l'adresse de tuer votre curé!

— Qu'il vive, répondis-je, et qu'il se repente.

— C'est cet animal-là, poursuivit Fanchon, qui causait toute la rumeur. Il s'était traîné à la croisée, il l'avait ouverte, et il avait appelé du secours. On a sonné pendant une demi-heure, et personne n'est venu à la porte. On a pris le parti de l'enfoncer, et » on n'a trouvé dans la maison que quelques pensionnaires, qui ne savaient pas ce que les autres étaient devenues. Plus de religieuses, plus de sœurs, plus d'aumônier, plus de jardinier, plus de tourière. Tout cela restait à perpétuité dans le souterrain, si ce maudit curé n'avait balbutié quelques mots sur je ne sais quel enterrement. On a couru à la trappe; on est descendu dans le caveau, et on a trouvé les vivants et les morts pêlemêle, et ne valant pas beaucoup mieux les uns que les autres. Jugez du bruit que tout cela a fait dans le quartier; mais jugez de ma joie quand j'ai su que le curé avait dit au commissaire qui est venu recevoir sa déclaration, qu'il avait été assassiné par un scélérat qu'il voulait empêcher d'enlever une Anglaise, et qui venait de s'enfuir avec elle. J'ai laissé le curé, les nonnes et le commissaire s'arranger entre eux comme bon leur semblera. Je suis partie et me voilà.

Juliette la félicita sur la manière dont elle prenait les choses, et la remercia très affectueusement des peines qu'elle s'était données.

— Ce n'est pas tout, dit Fanchon ; je ne suis pas au bout de mes courses. Vous êtes deux ; mais voilà une belle demoiselle qui est seule, et la solitude ne lui vaut rien. Je demande grâce pour aujourd'hui : vous con-

viendrez qu'il m'est permis d'être fatiguée. Mais demain, au point du jour, j'irai chez M. de Cervières, qui ne s'attend pas au réveil que je lui garde. Nous nous occuperons ensuite de certains arrangements qui vous concernent, mesdames et monsieur; car, malgré ma bonne volonté, vous ne pouvez pas rester ici : cette dernière aventure va mettre à nos trousses tous les limiers de la police. Pensons d'abord au souper, et amusons-nous. Nous réfléchirons quand le moment sera venu.

Elle donna du papier et de l'encre à mademoiselle d'Hérouville.

— Ecrivez, lui dit-elle. Ecrire à ce qu'on aime, c'est tromper l'ennui de l'absence. Pour vous deux je n'ai pas de conseils à vous donner. Ce que je peux faire de mieux, c'est de vous laisser ensemble.

Et, en effet, elle nous laissa. Juliette me tira sur ses genoux. Nous voulûmes parler d'affaires, nous ne pûmes parler qu'amour. Mademoiselle d'Hérouville écrivait, Fanchon faisait la cuisine, comme elle faisait tout, en riant et en chantant; tout le monde était occupé, tout le monde était content, et le plaisir du moment fit disparaître la crainte du lendemain. Nous soupames très gaiement. Fanchon faisait des contes; mademoiselle d'Hérouville riait quelquefois; Juliette et moi, nous répondions de travers, parce que nous avions notre conversation particulière, qui valait bien la conversation générale.

— Je vais les faire répondre juste, dit Fanchon à mademoiselle d'Hérouville. A quelle heure vous couchez-vous ?

— Tout de suite, lui répondis-je.

Juliette ne dit. rien; mais elle me regarda... Oh ! quel œil! il dit, demande et promet tout.

Nous nous couchâmes, mademoiselle d'Hé-

rouville avec Fanchon; et moi... Comme elle sut me payer de ce que j'avais fait pour elle ! Une femme aimante est le premier des biens; c'est le chef-d'œuvre de la nature.

Je fus réveillé en sursaut par des embrassements si répétés et si forts, que je ne bus d'abord qu'en penser. C'était M. de Cervières. qui n'avait pu contenir sa joie, et qui. sans plus de façons, entra dans notre chambre pour me donner des marques de sa reconnaissance. Je me levai: et pendant que nos dames se mettaient en état de paraître, nous passâmes dans la boutique. Les ions sont les mêmes dans tous les hommes. M. de Cervières avait oublié la gravité magistrale , et il déraisonnait comme un sous-lieutenant de dragons : tôt ou tard il faut payer le tribut à la nature. Mademoiselle d'Hérouville, une moitié de ses vêtements sur elle, et l'autre dans ses mains, accourut se joindre à nous. Je compris d'abord que Fanchon leur avait ménagé un tête-à-tête, et qu'ils s'étaient déjà dit bien des choses. Cependant, si la conversation prit un autre tour, elle n'en fut pas moins animée. Ces deux jeunes gens étaient faits l'un pour l'autre, et je m'applaudis sincèrement d'avoir contribué à leur réunion.

Juliette entra. Elle estimait M. de Cervières; elle le revit avec plaisir, et lui dit mille choses affectueuses et honnêtes.

— La première fois que je vous vis, continua-t-il , je pénétrai le secret de vos amours, et milord est peut-être le seul qui ait pu s'y tromper. Je n'ai jamais douté, depuis, que vous fussiez avec monsieur, et je suis bien aise que vous ayez préféré le bonheur à l'ambition et à la fortune.

Nous nous assîmes tous les quatre, et nous tînmes conseil sur le parti que nous allions prendre. M. d'Hérouville, d un côté,

et le curé de l'autre, étaient deux ennemis également à craindre. Nous connaissions leur activité et leur crédit : il fallait leur échapper ou vivre dans des inquiétudes continuelles.

— Juliette a une somme assez forte, disje à M. de Cervièr

— Réalisez votre fortune, et fuyons avec nos femmes et notre or. Nous trouverons une terre libre, où on ne nous demandera

compte de nos affections.

Cette idée fut d'abord unanimement adop- Cependant le prudent Cervières ne fut longtemps à sentir les inconvénients de ce projet.

— Votre signalement, me dit-il, et celui de mademoiselle d'Hérouville seront infailliblement envoyés dans les ports de mer et aux villes frontières. Il es: possible cependant d'arriver en pays étranger: mais aussi, si vous étiez reconnus, dans quel abîme de maux ne vous trouveriez-vous pas replongés ? Mademoiselle d'Hérouville n'a à redouter que son père, et vous avez encouru la sévérité des lois. La pureté de vos intentions ne vous sauverait pas. Il faut sans doute quitter Pari< ; niais il faut rester au centre de la France. J'ai un ami solide et vrai. Il possède un jolie terre dans les environs de Saumur : vous vous retirerez là.

— Vous vous retirerez là ! interrompit mademoiselle d'Hérouville, d'un petit air boudeur. Et vous, : r?

— Je ne veux plu^ vous perdre, ma bonne amie, et pour cela il faut être prudent. Votre père aura les yeux ouverts sur ma conduite. Il faut détourner les soupçons. Je resterai quelque temps à Paris, je" me répandrai dans le monde, je chercherai les moyens de faire prendre à nos ail aires com-

munes une tournure moins désavantageuse.

La saison où je vais à la campagne n'est pas très éloignée. On ne remarquera pas alors mon absence, on me croira dans mes terres, et je serai avec vous. Mademoiselle d'Hérouville n'était pas du tout d'avis de se séparer de M. de Cervières: mais Juliette lui parla si raisonnablement, si fortement, qu'elle fut obligée de céder.

M. de Cervières se chargea de faire acheter une berline. On convint qu on prendrait les chevaux et le cocher de son ami. Mademoiselle d'Hérouville, grande et svelte, devait se mettre en homme, et passerait pour le frère de Juliette. Nous prendrions des noms supposés; nous partirions sans délai, et on laisserait l'enfant chez sa nourrice, sous la surveillance de Fanchon.

M. de Cervières se disposa à nous quitter. Il voulait prévenir son ami des arrangements que nous venions de prendre, et il nous engagea à l'y aller joindre le soir : le logement de Fanchon était continuellement ouvert au public, et il pouvait être dangereux de s'y arrêter plus longtemps. A la seule idée de ne revoir M. de Cervières que le soir, mademoiselle d'Hérouville fit encore une petite mine si expressive, si jolie, si touchante ! Elle fut remarquée. C'était ce qu'on voulait.

— Et comment faire? lui dit le bon Cervières. Je suis connu. Si je viens ici deux fois dans la journée, on y fera attention, et les circonstances exigent une extrême circonspection.

— Je m'envelopperai dans mes coiffes, Fanchon m'accompagnera, je vous suivrai de loin, de très loin. J'arriverai chez votre ami un quart d'heure après vous : c'est plus qu'il n'en faut pour vous rassurer. Il iui sourit et l'embrassa.

Nous nous quittâmes, M. de Cervières et moi, pénétrés l'un pour l'autre de cette affection sincère qui ne manque jamais de s'établir entre deux êtres qui éprouvent les mêmes penchants et les mêmes malheurs.

Mademoiselle d'Hérouville et Fanchon le suivirent de très près. Nous pensâmes, Juliette et moi, à ce qui nous était nécessaire pour le voyage. J'avais du linge ; mais les effets de Juliette étaient restés à notre logement de l'Estrapade, ou à son couvent. Elle n'avait absolument rien. Fanchon se chargea, avec sa complaisance ordinaire, de lui acheter les choses de première nécessité; et au déclin du jour je sortis à mon tour pour aller prendre chez notre correspondant le reste de nos fonds.

Je jouis, en entrant chez lui, de la plus agréable surprise. J'y trouvai Abell le fils.

Nous nous embrassâmes comme deux amis qui n'espéraient plus se revoir, et qui se réunissent au moment où ils y comptent le moins. La paix venait de se conclure entre la France et l'Angleterre, et Abell avait succédé à son père dans l'honorable emploi de secrétaire d'ambassade. Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été de s'informer de nous, et la voix publique lui avait appris confusément nos derniers malheurs. Il ignorait les détails, mais il en savait assez pour concevoir de vives alarmes, et il était venu chez son correspondant pour nous découvrir et nous être utile si cela dépendait de lui. Je lui contai ce qui nous était arrivé, ce que nous avions à craindre et ce que nous avions résolu.

— Non, dit il, non. Vous ne sortirez pas de Paris dans une voiture particulière.

Votre aventure est publique, on ne parle que de cela, et on vous peint sous des couleurs affreuses. C'est peu de chose ; mais

ce qui n'est pas indifférent, ce sont les précautions prises pour s'assurer de vous. Il ne sort rien des barrières qui ne soit exactement visité. Vous ne passerez qu'à la faveur dune livrée respectable, et je vous la procurerai. En attendant, venez chez Tamideur d'Angleterre : les gens de la police n'entrent pas là.

— J'accepte vos offres, lui dis-je ; allons prendre Juliette.

— Allons, reprit Abell.

Nous mimes deux sacs d'or dans la voiture, et nous arrivâmes chez Fanchon. Il soupira en revoyant Juliette : on n'oublie ils entièrement ce qu'on a tant aimé.

Juliette, de son côté, était embarrassée : je les mis à leur aise.

— Vous vous estimez trop, leur dis-je, pour ne pas vous aimer un peu, et la contrainte nuit à l'amitié. Causons librement.

— Il répéta à Juliette ce qu'il m'avait dit chez le correspondant et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Il est décidé, dit-elle, que nous n'aurons pas un moment de repos.

— Votre sort charmera, madame, lui répondit Abell. Vous êtes Anglaise ; c'est un titre auprès de l'ambassadeur, et le cabinet de Versailles ne lui refusera pas la première grâce qu'il sollicitera. Je me charge de tout, je réponds de tout. Evitons seulement les premières poursuites. Il serait dur pour vous et pour vos amis que vous éprouvassiez encore quelques désagréments.

Nous prîmes congé de Fanchon. Juliette la pria de la manière la plus pressante de recevoir cent louis. Elle refusa obstinément.

— Laissez-moi, nous dit-elle, le plaisir de vous avoir obligés : votre argent lui ôterait tout son charme.

Elle me serra la main, et nous montâmes en voiture.

Lorsque Abell nous eut conduits dans son appartement, il me demanda des notes positives sur notre dernière catastrophe et sur les causes qui l'avaient produite. Il écrivit une partie du jour sous ma dictée. Il me fit ensuite différentes questions sur mademoiselle d'Hérouville et M. de Cervières, qu'il avait beaucoup vu chez madame d'Aile ville, et il écrivit encore mes réponses. Il remonta en voiture pour aller les prendre et les amener chez lui.

— Elle sera ici plus en sûreté qu'ailleurs, nous dit-il, et vous ne serez pas fâchés d'être ensemble.

Une demi- heure après, ils entrèrent tous les trois. Mademoiselle d'Hérouville avait déjà ses habits d'homme.

— Voilà un joli polisson que je vous recommande, dit M. de Cervières à Juliette. Il est bien séduisant et bien aimable ; prenez garde à votre cœur.

La rencontre d'Abell changea quelque chose à nos dispositions. On arrêta que M. de Cervières ferait partir la berline le lendemain de bonne heure, qu'elle nous attendrait à Etampes, et que nous irions jusqu'à cette petite ville dans une voiture de l'ambassadeur.

Abell nous promettait beaucoup, et ce n'était pas un homme léger; ses promesses nous inspirèrent de la confiance. Mademoiselle d'Hérouville et Juliette, jeunes, belles, sensibles, Cervières et moi , empressés, tendres et heureux, Abell exhalant autour de lui l'âme la plus délicate et la plus honnête, tout concourait à rendre cette soirée délicieuse. Elle s'écoula dans ces épanchements mutuels, dans ces soins recherchés, où l'amitié sait égaler l'amour.

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M. de Cervières se leva et se retirait.

— Où allez-vous ? lui dit Abell. J'ai des lits à vous donner.

Cervières courut se rasseoir auprès de mademoiselle d'Hérouville. Elle le regarda en dessous et rougit.

— Imitez miss Tillmouth, lui dit Abell. Elle n'a pas craint d'aimer; elle ne rougit pas d'ajouter chaque jour au bonheur de ce qu'elle aime. Mes amis, la vertu est en nous. Elle est indépendante des conventions humaines, et miss Tillmouth et mademoiselle d'Hérouville sont des femmes respectables à mes yeux. Puisse le ciel un jour m'en accorder une qui leur ressemble!

— Abell, mon cher Abell, lui répondis-je en le serrant dans mes bras, oui, vous serez enfin aussi heureux que je le désire et que vous méritez de l'être.

Le lendemain matin, j'entrai dans sa chambre à coucher et je le priai de rester le dépositaire de notre petite fortune, qu'il était assez inutile d'emporter à la campagne avec nous.

— Je ferai, me dit-il, tout ce qui vous sera agréable. Vous pouvez tirer sur moi jusqu'à la concurrence de cent mille francs; le reste de vos fonds me parviendra sous peu de jours. Je lui demandai si nous partions bientôt.

— Mon, me répondit-il, vos ennemis sont adroits ; nous les mettrons en défaut à force de témérité.

Il passa chez l'ambassadeur, il resta longtemps et revint déjeuner avec nous.

— Vos affaires vont bien, mesdames, ditil à Juliette et à mademoiselle d'Hérouville Avant quinze jours vous aurez de mes nouvelles.

Il ne s'expliqua pas davantage; mais c'était nous en dire assez.

On vint prendre nos paquets et on les descendit. Mademoiselle d'Hérouville se mit à la croisée; elle vit la voiture qui allait l'éloigner de M. de Cervières : elle lui prit la main, et la porta à sa bouche d'un air si pénétré !...

— Je ne vous ai demandé que quinze jours, mademoiselle, lui dit Abell. Si un délai aussi court vous afflige, continua-t-il en regardant Juliette, quelle ressource reste-t-il à ceux qui n'ont plus d'espoir ?

— Les consolations de l'amitié, lui répondit Juliette en l'embrassant avec une cordialité dont je l'aurais presque remerciée. Bientôt deux postillons attelèrent six chevaux magnifiques à un carrosse de parade. Nos dames se mirent dans le fond, Abell et moi sur le devant, un cocher à moustaches monta sur le siège, quatre laquais derrière, deux coureurs partirent en tête des chevaux et nous roulâmes avec une effrayante rapidité. En approchant de la barrière, nous éprouvâmes tous trois une forte émotion. J'enfonçai mon chapeau sur mes yeux. Juliette déploya son éventail et mademoiselle d'Hérouville pâlit.

— Ne craignez rien, nous dit Abell ; j'ai pensé à tout.

Une sentinelle se présenta pour arrêter la voiture :

— C'est l'ambassadeur d'Angleterre, crièrent de loin les coureurs.

Le factionnaire se rangea et nous passâmes.

Le danger qui n'est plus à craindre est bientôt oublié. Nous n'avions pas fait deux lieues, que l'avenir seul nous occupait; et Abell le présentait d'une manière si séduisante et si vraie, que la raison la plus sévère n'avait rien à lui opposer. Une gaieté folâtre dissipa les idées sombres qui nous

avaient si longtemps poursuivis, et mademoiselle d'Hérouville elle-même eut de ces mots piquants qu'on ne trouve jamais que quand on ne les cherche p;

— A propos, dit Juliette, quel nom donnerons-nous à cet espiègle-là î

— Célestm, reprit Abell; ce nom va bien à sa figure. Et vous, continua-t-il en m'adressant la parole, comment vous appelezvous ?

— Abell, lui répondis-je. Si je connaissais un nom plus respectable, je le prendrais.

— C'est un nom assez obscur, poursuivit-il: mais j aime que vous l'ayez choisi, madame le portera. Il fut un temps où j'ai pu croire...

Il se tut. Un morne silence succéda à cet aimable abandon, et nous contiïsta tous.

Nous joignîmes la berline de M. de Cervières. Abell fit arrêter le cocher.

— Séparons-nous ici, nous dit-il. Plus nous irions, moins je pourrais vous quitter.

J'approuvai sa proposition : l'équipage brillant dans lequel nous étions devait être remarqué dans une petite ville, et les cu- : sont dangereux partout. Nous nous promîmes de nous écrire souvent. Nous nous séparâmes d' Abell avec les plus sincères regrets, et nous arrivâmes à Etampes sans nous être dit un seul mot

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