‹ L'enfant du carnavalChapitre 10 sur 14 · JE VOIS LE MONDE · texte numérisé non relu

JE VOIS LE MONDE

Je descendis chez milord, je me présentai pour l'habiller, selon ma coutume : il ne voulut pas le permettre. Il m'avança un siège et m'ordonna de m'asseoir II me dit qu'il était déterminé à se fixer en France ;

que la conservation de sa santé, les instances de sa fille et de ses amis lui en faisaient une sorte de loi ; qu'il avait vu mourir à Londres son épouse et les hommes qu'il avait le plus aimés, et que tous les lieux lui devaient être indifférents ; que cependant il aimait beaucoup sa patrie, et que les moments les plus agréables pour lui seraient ceux où je la lui rappellerais. Il ajouta obligeamment que j'apprenais ce que je voulais, et qu'il espérait que je me ferais l'effort d'apprendre l'anglais pour lui ; qu'il m'aimait, qu'il m'estimait, qu'il comptait que je m'attacherais invariablement à lui, et qu'il ne négligerait rien pour rendre mon sort agréable. Il finit en me donnant cinquante louis pour commencer ma garde-robe.

Rien n'humilie un bon cœur comme des bienfaits dont il ne se sent pas digne. A chaque mot de milord, je sentais le trait aigu du remords; et je serais tombé à ses pieds, si j'avais été le seul coupable.

Juliette partageait ce pénible état. Elle avait perdu cette gaieté franche et naïve, garant d'une âme pure ; elle ne répondait aux caresses de son père qu'avec timidité et embarras-, elle m'évitait autant que le permettait la décence, ne me parlait que lorsqu'elle y était contrainte par nécessité, et fuyait dès qu'on la laissait seule avec moi. J'approuvais sa conduite, et elle me faisait une peine!... Oh! les passions, les passions!... Avec quelle adresse elles nous subjuguent! par quels sentiers fleuris elles nous égarent pas à pas ! de quels charmes elles parent l'avenir! avec quelle fureur elles nous tourmentent, quand la raison a déchiré le voile de l'illusion !

Milord n'avait pas de soupçons. Il nous

trouvait changés; il attribuait ce changement à la réserve qu'inspire un âge plus avancé. H en plaisantait quelquefois. Nous rougissions, etmilordne s'en apercevait pas.

Il m'avait conduit aux bibliothèques, au jardin botanique. Il m'avait fait voir différentes galeries de tableaux. Il parlait peu, mais il jugeait bien, et il paraissait se complaire à me former le jugement. Il m'avait présenté chez tous ses amis. Des talents agréables, un physique avantageux, me taisaient accueillir; ma modestie me faisait aimer. Je n'avais pas vu les spectacles, milord lia une partie d'Opéra avec la comtesse d'Alleville. la femme de Paris qu'il voyait avec le plus de plaisir.

La comtesse avait été jolie, et s'était préparée de bonne heure à vieillir. Elle avait connu les hommes, elle avait connu les erreurs de la jeunesse, et elle avait orné sa raison de tous les agréments de l'esprit, elle jouissait, à soixante ans, des sacrifices qu'elle s:était faits à vingt-cinq. Les hommes mûrs la recherchaient, les jeunes gens l'écoutaient avec plaisir, les femmes l'aimaient depuis environ quinze ans.

Nous trouvâmes chez elle un conseiller au Parlement qui avait un sens droit, de l'aisance dans les manières, qui ne parlait jamais procès, qui ne dédaignait pas l'épée, et qui eût aimé la comtesse si elle fût née vingt ans plus tard ;

De jeunes personnes jouant l'ingénuité, ne répondant que oui et non, écoutant, entendant tout, et n'oubliant pas que l'innocence ne rougit jamais;

Un jeune officier aux gardes, étourdi, présomptueux, portant parfaitement l'uniforme, ignorant comme un chevalier français, parlant de tout avec l'assurance d'un

honmie instruit, persiflant le clergé, méprisant la robe, et ne daignant pas parler du tiers état; courant les femmes, qu'il croyait aimer, et leur persuadant qu'il leur faisait beaucoup d'honneur en les déshonorant;

Un prélat $ui ne connaissait pas son diocèse, qui n'avait jamais lu ses mandements, et qui partageait le patrimoine de saint Pierre avec les filles d'Opéra;

Une marquise nouvellement mariée, vive, piquante, adorant son mari, le cherchant sans cesse des yeux, l'appelant, et le becquetant en appuyant tendrement son pied sur celui de l'officier aux gardes;

Un jeune homme de vingt ans, beau comme Adonis, timide: comme un homme de mérite, réservé auprès du sexe, très disposé à aimer, et ayant encore son cœur pour n'avoir su à qui le donner.

C'est au milieu de cette société que Juliette parut avec des avantages qui devaient attirer tous les yeux et fixer tous les cœurs. Un sourcil parfaitement dessiné couronnait un œil noir,, qui n'était pas voluptueux encore, mais qui déjà faisait naître le désir; une bouche de rose qui ne s'ouvrait que pour s'embellir; un teint d'une blancheur éblouissante; la gorge, la taille et l'abandon des grâces, de l'esprit sans prétention; des connaissances sans pédanterie; un; cœur... oh! un cœur!... Si on l'eût connuecomme moi,, elle eût été trop dangereuse.

L'officier aux gardes L'aborda familièrement, joua avec son jabot et le pommeau de son épée, se caressa le menton, lui dit des choses délicieuses., auxquelles elle ne fit pas d'attention.

Le conseiller La salua respectueusement : cette marque de considération parut la flatter.

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Le prélat la regarda, voulut lui parler, et se tut aux premiers mots qu'elle lui répondit. Il n'était à son aise qu'avec des femmes d'un certain genre.

Le jeune homme fit deux ou trois tours dans le salon, s'assit près de deux ou trois femmes, leur dit je ne sais quoi, se leva sans attendre leur réponse, et se trouva à côté de Juliette comme par hasard. Je m'étais aperçu qu'il ne cherchait qu'elle, et qu'il avait pris un détour pour qu'on ne soupçonnât point son but. Il lui parla de ce ton qui annonce l'estime; son acc'ent avait cette douce chaleur qu'inspire un intérêt pressant; elle lui répondit avec une politesse froide qui le déconcerta. Il ne parla plus, mais il la regardait; il se trouvait bien auprès d'elle, et il y resta. Je ne sais pourquoi ce jeune homme me déplut au premier coup d'œil; je ne sais si Juliette le sentit, mais elle se leva après quelques minutes, fut se placer à côté de madame d'Alleville, s'entretint quelque temps avec elle, et me dit en s'asseyant auprès de moi :

— Cette femme est étonnante, elle embellit jusqu'à la vieillesse. Heureuses celles qui la prendront pour modèle, et qui lui ressembleront un jour!

La conversation devint générale. On parla beaucoup, et on dit très peu de chose C'étaient de jolis riens débités avec légèreté, des tours de phrase agréables et fins; c'était la piquante équivoque, que couvrait encore un coin du voile de la pudeur. On singeait la raison, on jouait le sentiment, on courait après la pensée, on applaudissait à des choses qu'on n'avait pas entendues, on était content de soi, on paraissait l'être des autres : c'était charmant.

Le conseiller tâchait de donner à la con-

versation quelque apparence de bon sens ; on ne l'écoutait pas.

Le prélat s'exprimait avec une feinte modestie qui n'en imposait à personne.

La marquise déraisonnait à perdre haleine, et, quand elle avait dit une sottise, elle embrassait son mari en riant aux éclats.

L'officier lui jurait qu'elle était adorable d'un air qui eût révolté une femme décente. Le mari riait de la présomption de l'officier ; celui-ci se moquait de la bonhomie du mari, et la marquise se moquait peut-être de tous les deux.

Juliette souffrait de ces ridicules. Elle me dit :

— Je n'aime pas les femmes trop caressantes : l'épouse honnête et sensible répond aux caresses de son époux. Celle qui le prévient avec affectation craint qu'il ne soupçonne qu'il est trompé ou qu'il va l'être.

Le jeune homme la devina, et parut s'estimer davantage pour l'avoir devinée.

Milord avait trouvé une traduction de Locke, et ne prenait pas garde à ce qui se passait autour de lui.

Pour moi, je ne me plaignais que de l'assiduité fatigante du jeune homme, qui, à force de tourner, était revenu à côté de Juliette.

L'officier, après avoir épuisé tous les lieux communs que lui fournit sa mémoire, crut qu'il convenait à un homme comme lui de se faire exclusivement écouter. Il perdit de réputation quelques femmes dont il prétendait faire l'éloge ; il en calomnia d'autres qui l'avaient apprécié à sa juste valeur. La marquise lui dit en ricanant qu'il était un méchant. Juliette le regarda d'un air de pitié. Le conseiller fut sur le point de lever les épaules, et la comtesse observa qu'on dit toujours des femmes trop de bien ou trop

de mal; que la plus estimable est en effet celle dont on parle le moins ; que la lemme du joui' est rarement la femme du lendemain, et que le plus grand tortque certains hommes puissent faire au sexe, c'est d'en parler de quelque manière que ce soit.

L'intarissable officier laissa les femmes et se jeta à corps perdu dans la métaphysique. Il demanda à l'abbé s'il croyait en Dieu. L'abbé répondit en s'inclinant qu'il ne parlait jamais religion. Le conseiller demanda à son tour à l'officier s'il croyait au soleil.

— Parbleu! je le sens répondit celui-ci.

— Est-il si difficile, reprit Le conseiller, de remonter de l'effet à la cause?

— Je ne connais ni les effets ni les causes, continua l'officier; mais je sais que les religions sont inutiles, et qu'on devrait s'en passer. Nos officiers de fortune prendraient leurs invaldes chez les bénédictins, qu'ils mettraient à la porte: nos officiers généraux seraient abbés commendataires, et on réserverait les évêchés pour messieurs du régiment des gardes. On mènerait au moins une vie agréable et on s'inquiéterait peu de l'autre, qui, dans le fait, est très apocryphe et n"a rien qui puisse tenter un galant homme. Aussi je n'y crois point du tout, et ii serait à désirer que tout le monde pensât comme moi : les choses en iraient bien mieux.

— Vous croyez donc, reprit le conseiller en s'échaufi'ant un peu, vous croyez donc mourir tout entier?

— Parbleu! je n'en doute pas, répliqua l'officier.

— Où sont vos moyens de conviction?

continua son adversaire.

— Conviction? qu'est-ce que cela? repartit l'officier.

— Vous croyez donc, reprit à son tour la comtesse, qu'une société d'athées pourrait exister?

— Certainement, madame.

— Alors il n'y aurait plus de vertu.

— Ni de préjugés.

— Vous allez un peu loin, madame la comtesse, dit le conseiller. Il est en effet impossible qu'une société d'athées se forme jamais, parce qu'un athée est un être pensant, et que la multitude ne pense point: mais, si un peuple adoptait ce système, il pourrait exister et prospérer indépendamment de ses opinions. Des lois sages, administrées avec fermeté, sont le seul frein de la méchanceté humaine. Les lois divines menacent sans cesse, ne frappent jamais, ,et la crainte du supplice présent est plus puissante que celle d'un supplice éloigné, dont on n'a point d'idée précise. D'adleurs Dieu pardonne au coupable; on sait cela, et on y compte. Le Parlement ne pardonne point, et on ne s'y joue pas; et puis l'athéisme suppose une éducation soignée, •des connaissances, fruits de longues réflexions, et l'homme qui médite est rarement un scélérat. Le véritable athée, s'il en est, ne compte que sur sa vie présente. Il ne s'occupe qu'à jouir, et quelles peuvent être ses jouissances? les cherchera-t-il dans la débauche, qui le conduirait à l'infamie? dans le crime, dont la punition abrégerait des jours au delà desquels il ne voit et n'attend rien? Il cultivera la vertu, paroe qu'elle porte avec elle sa récompense, il aimera ses semblables, pour en être aimé à son tour. Il soulagera l'humanité souffrante, pour obtenir des droits à la reconnaissance. Il sera bon époux, parce qu'une épouse chérie versera des fleurs à pleines mains

sur les amertumes de sa vie. Il sera bon père, pour trouver un bon fils; bon citoyen, pour acquérir de la considération. L'affection et l'estime de ceux qui l'entourent rempliront son cœur et le rendront fier de luimême en le rendant heureux par les seuls moyens qu'il tient de la nature. Il sera à plaindre sans doute au moment où tout devra finir pour lui. Il s'éteindra sans espoir de renaître, son cœur se séchera à l'idée du néant absolu; mais aura-t-il été un fardeau inutile à la terre et un fléau pour la société?

— Je n'entreprendrai pas de vous répondre, dit la comtesse; de tels objets sont au-dessus de ma portée, je vous l'avoue avec humilité. Vous remarquerez seulement qu'il est une multitude de cas imprévus par ces lois humaines dont vous vantez la puissance, une foule de délits obscurs qu'elles ne peuvent atteindre, et dont la multiplicité détruirait bientôt chez un peuple toute espèce de moralité.

— Ces délits obscurs, reprit le conseiller, ne seront jamais commis par un véritable athée. Il ne s'enivre point, de peur d'altérer sa santé; il ne jouera point, de peur de perdre sa fortune; il ne manquera point à sa parole, de peur qu'on ne viole celle qu'on lui aura donnée ; il ne séduira point la femme de son voisin, de peur qu'on ne débauche la sienne.

— Et s'il n'aime point sa femme, continua l'officier, il couchera donc avec sa voisine?

— Cela se peut, monsieur. Il est même possible qu'il assassine le voisin l'épée à la main ou autrement; mais alors on le rompra comme on rompt un déiste, et tout sera dit.

— Laissons cela, poursuivit la comtesse. J'aime à croire que le bien que j'ai fait n'entrera pas avec moi dans la tombe.

J'aime à revivre dans un monde, inconnu sans doute, mais dont l'intime conviction me fait supporter celui-ci. Si c'est une erreur, elle me soutient, elle me console; il serait cruel de me la ravir.

— Mesdames, mesdames, s'écria l'officier, nous oublions l'Opéra.

— Il est six heures et demie, continua la marquise. Legros aura chanté son ariette ; cela est désespérant. Qu'on fasse avancer ma voiture.

— Ma voiture, dirent l'officier et le prélat. Milord donna la main à madame d'Alle-

ville. Je m'avançai pour offrir la mienne à Juliette; le tourmentant jeune homme me prévint. Juliette ne pouvait le refuser; elle laissa prendre sa main, me regarda, et je l'entendis.

Milord occupait le fond de sa voiture avec sa fille, le jeune homme prit une place de devant, le conseiller avait accepté la quatrième que milord lui avait offerte. Ce contretemps m'affecta, et je montai dans le carrosse de madame d'Alleville. Je ne pus résister à l'envie de connaître ce fâcheux jeune homme, que je trouvais sans cesse dans mon chemin. Je demandai qui il était.

— C'est M. Abell, me répondit la comtesse, le fils du secrétaire d'ambassade de Sa Majesté Britannique, jeune homme bien né, et qui joint à un rare mérite une fortune considérable : vous serez bien aise de le connaître.

Cette connaissance ne me flattait pas du tout, et je sentis que M. Abell ne serait jamais mon ami.

Nous arrivâmes à l'Opéra. Chacun s'ar-

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rangea selon son goût et son intérêt particulier. Je mis la comtesse dans sa loge, et j'entrai dans celle de Juliette. Elle n'était que de quatre places. Milord n'aimait pas à être enfermé; il s'était mis dans le fond, et l'opiniâtre M. Abell était à côté de miss. Il avait vaincu sa timidité; il parlait facilement; il parlait avec véhémence, et je n'entendais pas. Juliette était attentive, elle répondait avec circonspection; mais ses manières étaient affectueuses. Je souffrais beaucoup; ma tête se montait; une fureur concentrée s'emparait de mon cœur, et le poignait. Juliette s'approcha de l'oreille d'Abell, et lui dit quelques mots. Il ne répondit pas : il lui sourit avec une expression... Oh! que ce sourire me fit de mal! Vingt fois je fus près d'éclater; vingt fois j'invoquai la raison, et la cruelle ne me montra qu'un avenir affreux. Des mouvements convulsifs agitaient tous mes membres; Juliette me regarda; il était temps.

— Vous êtes un enfant, me dit-elle tout bas.

— Je me sens mourir, lui répondis-je.

— Que dit monsieur? reprit Abell.

— Il ne voit pas, continua Juliette, et il est dur de ne pas voir à l'Opéra. Faisonslui un peu de place.

Elle me prit par la main et m'attira sur le devant.

— Que vous me connaissez mal, me ditelle.

— Je ne serais pas jaloux de l'officier aux gardes.

— Vous ne devez l'être de personne.

Ce mot me fit un bien ! Il soulagea mon

cœur; il rafraîchit mon sang; il me redonna la vie. Je me serrais contre Juliette; je la touchais... C'était elle. Je l'avais per-

due; je la retrouvais... J'étais heureux... oh! j'étais heureux!...

— Remerciez, monsieur, me dit-elle tout haut.

— Eh, de quoi? lui répondis-je.

— De l'opinion avantageuse qu'il a conçue de vous. Il m'a parlé d'abord de mon père et de moi. Il a daigné me dire de ces choses flatteuses, qu'on ne croit pas quand on se rend justice, ajouta-t-elle en souriant, mais qu'on entend avec plaisir. Enlin on a parlé de vous : monsieur se connaît en hommes, et je l'en estime davantage. Cependant j'ai cru devoir ménager votre modestie, et je l'ai prié bien bas de ne pas vous laisser entendre tout le bien que nous disions de vous.

M. Abell me présenta la main. J'avançai la mienne; je le saluai. Il écouta les acteurs, et je dis à Juliette :

— Vous ne me deviez pas d'explication.

— Je la devais à ma délicatesse.

— Combien je suis confus ! Que de torts j'ai envers vous, Juliette! Juliette!

— Possédez-vous, jeune homme, ou vous nous perdrez tous deux.

Mes yeux se portèrent enfin dans l'intérieur de la salle. Une assemblée brillante, nombreuse et une salle richement décorée, une musique enchanteresse, captivèrent un instant mon attention. Je me lassai bientôt de voir des spectateurs glacés, d'admirer une construction mesquine, qui ne pouvait plaire qu'au premier coup d'œil, d'entendre mie continuité de sons fatigants pour l'oreille. J'examinai la scène et tout m'y parut faux. L'acte finit. Juliette et M. Abell me demandèrent ce qui m'avait flatté.

— Rien, leur répondis-je. J'ai vu des décorations très bien peintes, et qui donne-

raient une idée de la nature, sans la continuelle mobilité des châssis, et si on n'apercevait pas les lumières à travers des masses de colonnes ou un fond de forêt. J'ai vu des changements qui ne prouvent que l'adresse du machiniste, et qui nuisent à l'illusion. J'ai vu un char volant, qui eût trompé mes yeux, s'ils n'eussent trouvé les cordes qui le faisaient mouvoir. J'ai vu une mer de gaze d'argent, roulée sur des cylindres, et j'ai deviné la mécanique en voyant dans la coulisse l'homme qui faisait jouer la manivelle. J'ai vu des Grecs habillés en velours et en satin, des casques de la composition du cartonnier, qui ne sont ni grecs, ni romains, ni persans, ni gaulois. J'ai vu une princesse, en boucles collées et en chignon, chanter la pudeur en invitant d'un œil lascif les amateurs à venir souper chez elle. J'ai vu un héros chanter son amour, chanter son bonheur, chanter la trahison de sa belle, chanter son désespoir. Nous allons le voir sans doute chanter sa mort, les champs Elysées et la métempsycose.

J'ai vu des choristes compatir aux douleurs de leurs maîtresses en tenant toutes leurs mantes de la main gauche, en battant toutes la mesure de la main droite, et en souriant au cintre à des amants qu'elles n'avaient pu placer dans la salle. J'ai vu des gardes du roi d'Epire en guêtres noires et en bottes à l'anglaise. Je vois des spectateurs qui s'efforcent de trouver tout cela charmant, qui bâillent sans s'en apercevoir : et je bâillerais aussi si je n'étais avec vous. Si du moins j'avais entendu un vers sur dix, j'aurais suivi l'action, j'aurais une idée du mérite du poète. Comment travaille-t-on pour ce théâtre?

— Vous ne savez donc pas, me dit M.

Abell, qu'on est convenu de s'ennuyer à l'Opéra, et qu'on ne vient ici que pour les ballets ?

— Allons, dis-je, attendons le ballet.

Le ballet commença. L'incroyable agilité des danseurs, la grâce de leurs mouvements, l'expression de leur physionomie, me séduisirent complètement et forcèrent mon admiration. Bientôt cette admiration se ralentit; bientôt je ne vis plus que des gambades et des mines qui me fatiguèrent par leur uniformité.

— Ce spectacle est ennuyeux, dis-je à Juliette. L'esprit n'y trouve pas d'aliment; le cœur n'y est point ému; on n'y parle qu'aux yeux.

— Voyez cependant comme tout est plein, dit M. Abell.

— Qu'est-ce que cela prouve ? répliquaije. Tant pis pour qui n'a que des yeux!

Le lendemain nous fûmes à la Comédie- Française. On avait affiché VIphigénie de Racine. Je l'avais lue avec une ivresse !... Je me faisais une fête de la voir représenter !... Je ne fus pas trompé. C'étaient Lekain, Brisard, Dumesnil et Clairon. Quels vers ! quelle connaissance du cœur humain ! mais aussi quel aplomb! quelle intelligence! quelle force ! quelle vérité ! Je ne m'occupais ni de la salle, ni des spectateurs, ni des décorations. Je n'étais plus à la Comédie-Française : ces gens-là m'avaient transporté en Aulide. Beaux jours de la tragédie, êtes -vous perdus sans retour? Un seul homme me les rappelle encore quelquefois. On le hait, on le critique, on est forcé de l'applaudir. Remplis ta carrière , Talma. L'envie veut arrêter le char du génie : elle tombera sous la roue.

J'admirai dans la seconde pièce Préville,

Molé, Dangeville et Monvelle, qui se plaçait en débutant à côté de ses rivaux.

Je fus à la Comédie-Italienne et je ne vis que Caillot.

— Retournons aux Français, dis-je à Juliette. Ce n'est que là qu'on peut jouir.

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