‹ L'enfant du carnavalChapitre 11 sur 14 · GRANDS ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

GRANDS ÉVÉNEMENTS

Milord reçut ses fonds d'Angleterre en lettres de change sur les meilleurs banquiers de Paris, et on s'occupa sérieusement des moyens de les placer avec avantage. Le docteur se chargea de visiter les environs de la capitale, et de choisir une terre dont l'air salubre et les sites pittoresques pussent convenir au goût et à la santé de milord. Il fut décidé qu'il y aurait un jardin anglais qui réunirait les bois, les fleurs, les boulingrins, les cascades, les rochers, le pont cassé, la chaumière et la laiterie : ce devait être un abrégé de la nature. S'il y manquait quelque chose, ou si rien de tout cela ne se trouvait dans une terre convenable d'ailleurs, milord se proposait de faire travailler sous ses yeux, d'imiter parfaitement ses jardins du duché de Northumberland, au moyen de quoi il serait en Angleterre et en France tout à la fois. Le conseiller prévint milord de la nécessité d'obtenir des lettres de naturalisation pour garantir sa fille des petits inconvénients du droit d'aubaine, que le brigandage imagina autrefois, et que les souverains maintiendront tant qu'ils le pourront, parce qu'ils y trouvent leur compte. Milord pria le conseiller de faire les démarches nécessaires; le conseiller promit d'agir» et moi le

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fus chargé de lire régulièrement les Petites Affiches, et de prendre une note exacte des immeubles à vendre, parce qu'on se proposait de placer en fonds de terres labourables à peu près un million et demi, dont le produit servirait à l'entretien du jardin anglais, du château, de la table, de la garderobe et de l'équipage de milord. Le surplus devait être mangé par sa fille, leurs amis communs, et le mérite indigent. Ces dispositions générales bien arrêtées, chacun s'occupa, en ce qui le concernait, de leur exécution.

Milord allait fréquemment chez madame d'Alleville, qui aimait son caractère franc et loyal, quoique un peu brusque. Elle le recevait avec plaisir; elle le distinguait de ces liaisons superficielles, et quelquefois incommodes, qu'on ne peut cependant éviter dans un certain monde; mais elle sortait peu, et ne venait à l'hôtel que les grands jours, tels que ceux où l'on célébrait la naissance de milord, de sa fille ou du roi d'Angleterre, dont la naissance ou la mort doit être à peu près égale à ses sujets, auquel il n'a jamais fait ni bien ni mal. Un matin, elle descendit de son vis-à-vis d'un air discret et important, et elle entra dans le cabinet de milord, où elle s'enferma avec lui pendant deux grandes heures. Le lendemain, elle présenta MM. Abell père et fils ; le surlendemain elle s'arrêta encore à l'hôtel. Elle avait eu des emplettes à faire ; elle avait pris avec elle M. Abell fils, dont elle connaissait le bon goût; ils venaient de courir tout Paris ensemble: ils avaient mis à contribution tous les marchands de la rue Saint-Honoré; enfin, ils se trouvaient dans le quartier de milord, et venaient sans façon lui demander à dîner. Pendant ces

premiers détails, que je commençais à ne pas trouver plaisants, deux laquais emplissaient l'antichambre de bagatelles, de bijoux et d'étoffes, que madame d'Alleville voulait absolument faire admirera Juliette, qui n'y trouvait rien d'aimable, et qui répondit aux marques d'amitié que lui prodiguait madame d'Alleville avec une froideur qui m'étonna, d'après l'opinion que Juliette avait conçue de cette dame. La comtesse, que rien ne rebutait quand elle avait entre-

Eris ce qu'elle croyait être une action louale, continuait de nous montrer ses emplettes pièce à pièce, et soutenait seule la conversation. Une répétition, enrichie de brillants, avait fixé un moment l'attention de Juliette; la comtesse la présenta à milord, et lui dit :

— Elle aimera mieux la tenir de votre main que de la mienne.

Milord, sans réflexion sur la richesse du cadeau, sans se défendre de le recevoir, sans faire au moins les remerciements d'usage, prit le bijou, et le plaça au côté de sa fille, qui demeura immobile d'étonnément et d'effroi. Milord lui présenta la main, la conduisit à son cabinet ; madame d'Alleville et M. Abell les suivirent. Je demeurai seul; je sentis que son mariage était décidé, et que tout était fini pour moi. Ma tète se troubla tout à coup; un voile épais s'étendit sur ma vue; un amour indomptable, une jalousie effrénée, l'honneur dont j'étais l'esclave, me tourmentaient, me déchiraient tour à tour. Je fis d'incroyables efl'orts pour me rappeler à ma bassesse, au dévouement absolu que je devais à Juliette et à son père ; l'amour, l'impitoyable amour l'emportait sur la reconnaisnce sa: la vertu n'était plus écoutée ; elle

s'éteignait dans le fond de mon cœur. Mon corps trop faible, ne put soutenir ce terrible combat; je succombai, et pendant quelques moments, je cessai de souffrir. Je revins à moi; j'étais faible, sans idées suivies, incapable de prendre un parti. Je descendis; je rencontrai le domestique de milord, qui me demanda ce que j'avais.

— Rien, lui répondis-je... la fièvre, je crois... une migraine... Je ne dîne pas à l'hôtel; milord a des affaires sérieuses, je le gênerais peut être... Je vais chez un ami.

— Voulez-vous que je fasse mettre les chevaux? vous n'êtes pas en état de marcher.

— Je vous remercie; je sortirai à pied. Ne dites rien à milord de mon indisposition; mais prévenez-le que je ne rentrerai que ce soir.

Je marchai au hasard, accablé, anéanti : vingt fois je fus près de tomber sous les roues des voitures qui me touchaient, et que je ne voyais pas. Je ne me rappelle point par quelles rues je passai, mais je marchai longtemps, et au déclin du jour je me trouvai sur le Pont-Royal. On venait de retirer de l'eau un malheureux qui y avait perdu la vie. Ses membres étaient raides, sa figure livide; ses cheveux, ses vêtements étaient couverts de fange; les passants, dégoûtés de ce hideux tableau, s'éloignaient rapidement. Je restai ; je repus mes yeux de ce spectacle de mort et de putréfaction ; je riais du rire affreux du délire et du dés.espoir; j'enviai le sort de cet infortuné, et je m'appuyai sur le parapet. L'onde était transparente, son cours était doux et tranquille; la lune commençait à en blanchir la surface ; un vent frais agitait les feuilles des marronniers; le pêcheur, le

marinier, jouissaient d'un beau soir près de leurs épouses caressantes: tout m'invitait à vivre; mais l'enfer était dans mon cœur, et je voulais mourir. Ma main gauche, passée sous ma chemise, froissait et meurtrissait mon sein; ma main droite était fixée sur le parapet; mon corps s'avançait, mon œil égaré mesurait la hauteur du pont et la profondeur de l'eau ; ma bouche desséchée s'ouvrait avec avidité, impatiente de boire le trépas : j'allais m'élancer... On m'arrête par mon habit, on m'entraîne, on m'arrache à la mort, mais on me rend au malheur. C'était une pauvre femme qui m'avait observé, et à qui mes gestes et des mots entrecoupés avaient fait soupçonner quelque dessein sinistre. Elle me fit entrer dans un petit cabaret, et m'invita à manger. Je n'avais rien pris de la journée, et je me sentais défaillir. Je cédai à ses instances, et je me trouvai mieux. Ma tète se remit, je retrouvai des idées. La bonne ïemme me parlait, je répondais; et quand i tir me vit un peu tranquille, elle me reprocha, dans son langage simple et naïf, d'avoir voulu attenter sur moi-même. Elle parlait mal; mais ses principes étaient vrais, et je fus frappé de la solidité de ses raisonnements. Je l'écoutai avec docilité; je me repentis : deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent et me soulagèrent beaucoup. La bonne femme pleura avec moi, me consola, et me conduisit chez elle.

Mon funeste secret n'était jamais sorti de mon sein; je ne pus le renfermer plus longtemps. Je nommai Juliette. Je peignis en traits de feu ses charmes, ses vertus et mon amour. Je ne me lassais pas de parler de Juliette; je répétais les mêmes choses, et je croyais les dire pour la première fois.

La bonne femme m'écoutait avec complaisance, me redisait ce que je venais de lui dire, et je l'é coûtais à mon tour. Minuit sonna.

— Retournez chez vous, me dit-elle. Allez revoir Juliette, que vous ne vouliez revoir jamais. Ce mariage n'est pas fait, peutêtre ne se fera-t-il point. Juliette aura résisté; son père l'aime; qui sait ce que le ciel vous réserve?

Le cœur humain réunit toutes les passions et tous les extrêmes. Je me jetai au cou de la bonne femme, je l'embrassai avec transport, je l'appelai ma mère, et je la forçai à prendre deux louis: c'était tout ce que j'avais au monde.

Je sortis de ce réduit, et me trouvai dans la rue des Fossés-Saint- Victor. J'avais une grande lieue à faire, et je marchai très vite. La rapidité de ma marche, la fraîcheur de la nuit, et surtout les dernières paroles de la bonne femme me calmèrent peu à peu, et j'étais assez bien en rentrant à l'hôtel. Le domestique de milord me dit que son maître m'avait attendu très tard qu'il avait paru très agité, qu'enfin il s'était couché, et me priait de descendre chez lui de bonne heure. Je n'osai demander des nouvelles de Juliette, et je m'enfermai dans ma chambre.

Vers les sept heures, j'entrai chez milord. Il était levé, et marchait à grands pas. Il vint au-devant de moi, et me dit en anglais que mon absence lui avait paru extraordinaire, que je devais savoir qu'il n'avait rien de caché pour moi, que je ne lui serais jamais importun, et que jamais ma présence ne lui eût été aussi utile.

— Mon ami, ajouta-t-il, je vieillis et ma fille a près de seize ans. Elle a toutes les

qualités qui peuvent assurer le bonheur d'un honnête homme, et j'ai cru faire le sien en accordant sa main à M. Abell, qui l'aime tendrement et qui lui convient sous tous les rapports. Il est jeune, beau, bien fait, riche, et ses mœurs sont irréprochables. Il est Anglais; il consent à demeurer avec moi; il me promet de me fermer les yeux. Je n'ai qu'un enfant, j'allais en avoir deux : je me livrais à la douce idée d'augmenter ma famille, et de me voir renaître avant ma mort. Juliette trompe de si chères espérances; elle se refuse à mes vues. Elle allègue sa grande jeunesse, son attachement pour moi, et d'autres raisons aussi légères qui ne m'en imposent point. Si Juliette n'aimait personne, elle aimerait M. Abell. Il n'est point de femme qui ne fût vaine de sa recherche; il n'en est pas qui puisse raisonnablement lui refuser du retour. Cependant, mon ami, si Juliette aime, elle a donc fait un choix que je ne puis approuver, puisqu'elle m'en fait un mystère. Voilà ce qui me désole et ce que je voudrais approfondir. Vous êtes son ami d'enfance, vous ne vous quittez pas ; il n'est pas possible que vous n'ayez au moins des soupçons sur l'objet de mes alarmes. Mon ami, si j'ai beaucoup fait pour vous, et si mes bienfaits vous ont attaché à moi, prouvez-moi votre reconnaissance. Dites-moi, que savez-vous de Juliette?

J'avais écouté milord avec une satisfaction difficile à lui cacher. Il était plus difficile encore de lui parler d'une manière positive sans compromettre Juliette, sans me trahir et sans avoir recours au mensonge. J'employai ces lieux communs qui ne signifient rien, et qui ne prouvent que la diffi-

cullé et l'embarras de répondre. Milord me regarda fixement.

— Je vois, dit-il, que vous êtes instruit, et cependant vous vous taisez. Si Juliette vous a confié son secret, je n'exigerai pas que vous trompiez sa confiance ; mais vous me devez autant qu'à ma fille. Allez la trouver de ma part; dites-lui que, si dans les choses indifférentes j'ai pu me prêter à ses goûts, je dois et je veux les combattre dans une circonstance qui va décider du sort de sa vie entière. Dites-lui que je n'approuverai jamais des penchants que 'a raison réprouve, et que la sienne peut facilement surmonter; dites-lui enfin que je la verrai avec sensibilité reconnaître mes soins et ma tendresse par la soumission que j'ai lieu d'attendre d'elle, et qu'une plus longue résistance lui causerait des chagrins sans rien changer à mes projets.

Je rentrai dans ma chambre, et je me consultai sur la démarche que milord attendait de moi, et que je ne pouvais lui refuser. Sa confiance m'humiliait, je ne la méritais pas; mais je n'étais point assez vil pour concevoir l'idée de trahir lâchement mon bienfaiteur en pressant sa fille de lui désobéir. Je ne me sentais non plus assez fort pour être l'instrument de ma perte, et engager Juliette à se donner à Abell. A son nom seul je sentais se renouveler ces accès de fureur dont j'avais failli être la victime. Je passai quelque temps dans cet état d'anxiété et d'incertitude; enfin, l'honneur l'emporta sur l'amour. « Non, je ne perdrai pasJuliette dansl'espritde sonpère,m'écriaiie tout à coup. Non, elle ne renoncera pas a un établissement avantageux pour garder son cœur à un infortuné qui ne peut être à elle. Je lui parlerai, je la persuaderai; et

quel que soit mon sort, je ne serai pas tout à fait malheureux, si j'ai contribué moimême à son bonheur... à son bonheur !... Oui, elle peut être heureuse. Mon amour ne me rend pas injuste : Abell est fait pour être aimé, elle l'aimera quand elle s'en sera imposé le devoir. La jeunesse est enthousiaste; je trouverai de l'héroïsme à sacrifier plus que ma vie, à assurer la félicité d'un rival. » J'entrai chez Juliette, bien décidé à consommer mon sacrifice.

Elle était abattue, pâle, défaite, et il me sembla qu'elle avait pleuré. Je m'approchai en silence; nous nous regardâmes quelque temps.

— C'est vous! me dit-elle enfin: je ne vous ai pas vu hier, et bientôt je ne pourrai plus vous voir. On veut que je m'immole, on a fixé le jour, on compte sur la soumission de la victime. Happy, mon cher Happy, il faut donc renoncer aux erreurs de notre enfance ! Hélas ! elles ont fait six ans mon bonheur... Il faut nous séparer, mourir éloignés l'un de l'autre, sans appui, sans consolation... Mon ami, je n'en ai pas le courage, je ne le peux pas, l'effort est impossible.

Elle s'attendrit en finissant de parler, ses larmes coulèrent ; elles me firent oublier ce que je m'étais promis, ce que je devais à son père. L'amour reprit son empire. Je ne vis plus que Juliette, Juliette que j'adorais, que j'allais perdre, et sans qui je ne pouvais vivre. Son bras était jeté autour de mon cou, son autre main tenait la mienne et la pressait doucement; elle laissa aller sa tête sur mon sein ; elle y déposait ses larmes brûlantes, et j'y mêlais les miennes.

— Happy... Happy, me dit-elle d'une voix étouffée, renoncer à toi c'est mourir; me

livrer à un autre est un supplice lent et cruel qui effraye, quirévolte mon imagination... Happy, Happy !...

Et elle me pressa contre son cœur, et sa bouche ! se colla sur la mienne. La foudre n'est pas plus prompte que le feu terrible qui s'alluma dans mes veines. Je n'eus plus la force de réfléchir ni de résister. Des baisers de feu se succédèrent avec rapidité, et Juliette s'égara à son tour. Je ne respectai plus rien; mes mains avides souillaient les trésors de l'amour; et Juliette, oubliant l'univers, s'oubliant elle-même, n'opposait plus de résistance. J'invoquais le bonheur, je touchais au crime : j'allais le consommer... Sa vertu mourante fit un dernier effort.

— Grâce, grâce, me dit-elle, veux-tu abuser de ma faiblesse, me rendre vile à tes propres yeux?... Tu me vois sans défense; mais je ne survivrai pas à mon infamie... Veux-tu me donner la mort?.... Grâce, grâce, épargne ta Juliette.

Et elle tomba à mes genoux. Son humiliation, son air suppliant, le désordre où je lavais mise, me frappèrent, et je me fis horreur. Je la relevai, je la remis sur sa chaise longue, et je m éloignai sans oser lever les yeux sur elle, et sans proférer un seul mot.

Je retournai dans ma chambre, en proie aux tourments qui suivent les forfaits. Juliette outragée, implorant ma générosité avec une douceur angélique ; ma brutalité, ma bassesse, bourrelaient mon cœur, et je maudis la compassion de la bonne femme qui m'avait arraché à la mort.

— J'aurais, m'écriai-je, j'aurais emporté au tombeau sa tendresse et son estime. Je vivrai pour être l'objet de sa haine et de son mépris.

Milord entra. Il me demanda si j'avais vu sa fille ; je répondis que oui. Il m'interrogea sur ses dispositions, j'hésitai, je divaguai, je me troublai. Milord me prit par le Bras, me conduisait à son cabinet, et s'y enferma avec moi.

— Je sais maintenant, me dit-il, ce que je dois penser de la résistance de ma fille, et je sens trop tard la faute que j'ai commise. Mais pouvais-je croire qu'un malheureux que j'ai tiré de la misère et que j'ai comblé de bienfaits portât un jour le trouble dans ma maison? Vous me feriez haïr la vertu, si je pensais que tous les hommes vous ressemblassent.

Je frémis.

— Répondez, reprit-il avec force ; ma fille est-elle perdue sans retour? Est-elle indigne des vœux d'un honnête homme ? M'avezvous mis au point de pleurer sa naissance et de souhaiter sa mort?

Le sentiment de mon infamie me fermait la bouche ; ma langue glacée était incapable de rien articuler. Milord prit mon silence pour un aveu. Ses yeux s'allumèrent, son geste était menaçant; il allait se porter aux dernières violences, quand on frappa à la porte : c'était Juliette.

— Mon père, dit-elle avec une dignité froide; j'ai cru pouvoir vous résister; je sens trop maintenant que ce n'est pas moi que je dois croire. C'est à votre expérience, à votre tendresse à décider de mon sort. Vous me proposez la main de M. Abell, je l'accepte et l'aimerai sans doute : un homme honnête et délicat peut seul posséder mon cœur.

Et elle me lança un regard qui m'atterra. Je m'étais conduit comme un lâche; sa fierté était révoltée, et elle voulait me punir !

Hélas t elle ne sentait pas qu'elle frappait deux victimes.

Son père l'embrassa tendrement, la remercia de ca qu'il appelait son bonheur, demanda son carrosse, m'y fit monter avec lui, et se fit conduire chez M. Abell.

— Je me suis trompé à l'égard de ma fille, me dit-il; son cœur est libre, et j'en suis enchanté. Mais j'ai lu dans le vôtre. Ce mariage le désespère, et vous n'en serez pas témoin. Je me reproche la dureté avec laquelle je vous ai parlé tantôt. Vous avez pu être sensible au mérite de Juliette sans être criminel, et je ne vous abandonnerai pas. J'ai encore quelques fonds à recouvrer; vous partirez demain pour Londres. Le temps, l'absence, vous rendront à vousmême, et vous ne reviendrez à Paris que quand vous m'aurez donné votre parole d'honneur que vous pourrez revoir Juliette sans danger. Je vous estime assez pour vous croire incapable de me tromper.

Nous traversions le Pont-Neuf; quelqu'un sortit du café Conti, et fit arrêter le cocher : c'était M. Abell père.

— J'allais chez vous, lui dit milord, montez dans ma voiture.

— Un moment, répondit M. Abell, je lis ie Uorning-Chronicle, qui annonce des événements désastreux.

— Pour l'Angleterre ? reprit milord.

— Oui, dit M. Abell. Nos colonies septentrionales se séparent de la mère-patrie; notre commerce est perdu.

Milord descendit aussitôt, entra dans le café, et demanda le journal. Quelques Anglais s'entretenaient des premières étincelles d'une insurrection, qui ne pouvait avoir que des suites funestes, de quelque côté que demeurât l'avantage. Deux ou trois

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Français parlèrent de l'abaissement de l'Angleterre comme d'une chose certaine, pour peu que la Cour de France voulût aider les insurgés. Milord s'échauffa et déclara que le cabinet de Versailles ne prouverait que son astuce et sa faiblesse en s'immisçant dans les affaires d'une nation avec qui il était en paix, et qui lui avait souvent prouvé qu'on ne l'offensait pas impunément. Un jeune homme lui répondit que l'Angleterre était parvenue au plus haut degré de splendeur, qu'elle ne pouvait plus que décroître, et que le moment de sa décadence était arrivé. Milord s'emporta et M. Abell ne parvint qu'avec beaucoup de peine aie ramener à des expressions mesurées. L'officier aux gardes que j'avais vu chez madame d'Alleville entra dans le café et dit en sautillant : qui- le gouvernement faisait partir le marquis de la Fayette et une foule d'officiers français pour discipliner les Américains, ej les aider à secouer le joug de l'Angleterre; qu'il se proposait de se joindre a eux, et qu'il était bien aise de voir comment on soutiendrait l'indépendance américaine. Milord ne put se contenir davantage, n s'écria qu'il était étonnant que des colonies anglaises voulussent devoir quelque chose à un despote qui violait ouvertement la foi des traités. M. Abell le fit sortir du café, l'obligea à remonter en voiture, y monta après lui, et nous arrivâmes chez l'ambassadeur d'Angleterre. Je remarquai, en descendant, un homme qu'il me sembla avoir vu dans le café; mais je n'y fis qu'une légère attention. Il entra chez le suisse, et nous chez M. Abell. Les deux pères s'entretinrent longtemps près d'une croisée; enfin, ils se prirent affectueusement la main, et on fit appeler M. Abell fils. Il apprit avec

une joie douce que son mariage était arrêté pour le lendemain et que la cérémonie se ferait dans la chapelle de l'ambassadeur. Pour moi, j'étais malheureux au point que ce mariage ne m'affectait plus. C'était la colère de Juliette qui me désespérait. Je l'avais méritée, et ce devait être mon éternel supplice.

ïsous sortîmes de chezM.Abell, et milord me répéta l'ordre précis de me tenir prêt à partir à la pointe du jour. Je fus frappé en rentrant de revoir l'homme que j'avais remarqué à la porte de l'ambassadeur; mais j'avais oublié la scène du café. Je n'étais occupé que de mon départ et du chagrin cuisant de passer les mers chargé de l'indignation de Juliette. Je me mis à mon secrétaire. Je laissai courir ma plume, j'écrivis tout ce que m'inspirèrent mon déses- Î)oir et mon repentir. J'allais fermer ma ettre, quand je pensai que je n'avais personne à qui je pusse la confier, et pour ma vie je n'aurais osé la remettre moi-même. D'aiileurs, je réfléchis aux suites de cette démarche. « Je la connais, m'écriai-je. Si elle me pardonne, elle me rendra son estime et son amour, elle rompra ce funeste mariage; elle encourra la disgrâce de son père, et je leur aurai ravi le repos à tous les deux. àSon, qu'elle me croie sans mœurs, sans principes, et même sans amour !

Qu'elle épouse Abell, qu'elle m'oublie, et que l'Océan m'engloutisse ! » Je déchirai ma lettre en mille pièces; je me levai, je marchai à grands pas dans ma chambre; je pris une valise, j'y mis un habit, des chemises et quelques mouchoirs. On vint m'avertir qu'on avait servi; je refusai de descendre. Milord m'envoya à dîner. Je pris un doigt de vin, et me jetai sur mon lit dévoré

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par les furies et rassemblant sur moi seul tous les maux qui peuvent accabler un mortel.

Dans le courant de l'après-midi je reçus un paquet de milord. C'étaient des lettres de recommandation et un rouleau de cinquante louis.

Vers le soir tout était dans un profond silence, j'ouvris ma porte, je sortis sur le palier. Je trouvai le domestique. Il me dit que milord était en ville avec sa fille, et quun inconnu était monté derrière la voiture au détour de la rue. Je rentrai. J'écrivis une seconde lettre, et je la déchirai par les mêmes motifs qui m'avaient fait déchirer la première.

A dix heures je sortis encore. J'écoutai, je n'entendis rien, et je me hasardai à descendre. J'entrai dans son cabinet de toilette; je mis sa chaise devant sa glace, je me mis derrière la chaise et je dis : « C'est ici que pour la première fois elle a souri à mon amour; c'est ici qu'elle a trouvé mes premiers caractères; c'est ici qu'elle y a répondu. » Un papier sortait d'une des boîtes, je le tirai; c'était la sonate à quatre mains, et elle avait écrit sur la première feuille : « Il a prouvé que les talents et l'art de plaire sont de tous les états. » Dans le milieu de la sonate je trouvai la feuille où j'avais écrit il y avait cinq ans : « Voilà l'usage que je fais de vos bienfaits. » Elle avait mis au bas : « Je verrai quel usage il fera de son cœur. » Je soupirai amèrement; je me retournai, et je vis une robe de son enfance. C'était celle qu'elle portait le jour où elle me défendit de prendre des leçons de Fanchon. J'en coupai un morceau, et je le mis dans mon sein. Je passai dans le salon. Le piano était ouvert; je m'y assis.

Je regardai les touches, je les baisai; je

^ baisai les pédales, encore empreintes de la. poussière de ses pieds. Je me levai, je sortis en silence, les yeux baissés et recueillis. Ma bouche ne trouva pas une parole, et mes yeux me refusèrent des larmes. Cependant je suffoquais... Je me remis sur mon lit dans un accablement qui ressemblait à la mort. Bientôt la voiture de milord s'arrêta à la porte de l'hôtel. Je me couchai à terre, j'approchai mon oreille du parquet j'écoutai attentivement, je reconnus les pas de Juliette, et je tressaillis.

« C'en est trop, m'écriai-je, il faut partir, et sans délai : chaque minute ajoute à mes tourments. » Je prends ma valise, je la mets sous mon bras, j'ouvre ma porte. Le domestique se présente, et me dit que la maison était pleine de gens qui s'étaient fait ouvrir de par le roi, et qu'on marchait à l'appartement de milord. J'y courus. On avait enfoncé la porte. Milord avait sauté sur ses pistolets, et menaçait quiconque oserait l'approcher. J'étais sans armes; je saisis un chenet, et je me rangeai près de milord. Un homme, qui paraissait commander aux autres, tira des papiers de sa poche; c'étaient deux lettres de cachet. L'une envoyait milord à la Bastille ; l'autre ordonnait à la supérieure des Dames anglaises de recevoir sa fille, de la garder et de l'instruire dans la religion catholique romaine. Cet homme, après avoir fait lecture de ses pièces, somma milord d'obéir. Milord lui répondit par un coup de pistolet, et lui cassa la cuisse. Aussitôt toutes les épées se tirèrent, et on nous environna. Je me jetai dans la foule; je renversai avec mon chenet tout ce qui osait me résister; je me battais avec la fureur du désespoir : je voulais me faire

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tuer. Juliette avait passé à la hâte une robe du matin. Elle accourut, et se précipita au milieu des armes. Un de ces malheureux osa mettre la main sur elle; je retendis à mes pieds. J'étais éloigné de milord , qui avait toujours gardé son second coup. Il tire, son arme manque, les lâches se jettent sur lui. Je me fais jour, et je le dégage. Nous étions dans un angle oU je le défendais avec acharnement. Cependant on nous pressait de toutes parts, mon bras fatigué ne pouvait plus soulever son arme, et nous allions succomber. Le digne domestique de milord parut armé d'un coutelas, et changea la face du combat. Tous ses coups étaient décisifs. Mon courage se ranima, je le secondai avec vigueur, et bientôt le sang, ruisselant de toutes parts, inonda le parquet. La rage des assaillants, les cris des blessés, les sanglots de Juliette, l'alarme répandue par les fuyards, attirèrent en un instant plusieurs escouades du guet qui se présentèrent la baïonnette en avant, en menaçant de faire feu. Je sentis que milord était perdu; mais je ne désespérai pas de sauver Juliette. Le brave domestique venait de tomber percé d'un coup de baïonnette; milord avait ramassé le coutelas ; tous les efforts étaient réunis contre lui. Je me rejetai dans la foule, je laissai couler mon arme à terre, je cherchai Juliette, et je la trouvai dans un état qui eût attendri des tigres. Ses cheveux étaient épars, sa vue. égarée, son sein palpitait, son sang coulait en abondance d'une blessure reçue au bras. Je l'enlevai, et je me présentai à la porte. Un sergent m'arrêta.

— Je réponds de la fille, lui dis-je; je vais la mettre dans la voiture. Saisissez- vous du père, ut surtout ne le blessez pas.

— Ah ! vous êtes des nôtres, me répondit le sergent.

Et il me laissa passer. Je descendis l'escalier, qui était couvert de gardes, et je criai :

— La voilà, la voilà, c'est moi qui l'ai arrêtée. La voiture est-elle là?

— Eh! sans doute, me répondit-on.

J'arrivai à la porte de la rue; le cocher

m'aida à monter Juliette-, je me plaçai à côté d'elle, et deux hommes du guet se présentèrent pour m'accompagner.

— Je n'ai besoin de personne, leurdis-je; c'est une enfant, je la conduirai seul. Mais secondez vos camarades; cet Anglais se défend comme un lion.

Us montèrent précipitamment, et j'ordonnai au cocher de marcher. Il me demanda si M. .Marais m'avait remis la lettre de cachet.

— Marche, lui répondis-je, je suis en règle.

Et nous partîmes. A peine eûmes-nous fait cinq cents pas, que je fus saisi d'une crainte nouvelle. Le cocher était sans doute un homme vendu à la police, et je ne savais pas comment je m'en déferais. Si j'employais la violence, les différents postes lui prêteraient main-forte; si j'essayais de le gagner, et qu'il refusât mes offres, Juliette perdait sa liberté. Je tourmentais mon imagination, et je me désolais de ne trouver aucun moyen. Nous arrivâmes sur le pont Notre-Dame. Le cocher reconnut quelques soldats de la garde et s'arrêta.

— Où vas-tu, Nicolas? lui dit l'un d'eux.

— Je conduis une jeune fille aux Dames anglaises.

— Une jeune fille! reprit le soldat; ça n'est pas dangereux; rien n'empêche de boire le petit coup en passant

— Voulez- vous me le permettre? me demanda M. Nicolas.

— Parbleu, s'il te le permettra ! Est-ce un inspecteur?

— Non, dit Nicolas, c'est tout bonnement Un observateur.

— En ce cas, reprit l'autre, il boira avec Hous.

Et il me présenta un verre d'eau-de-vie (lue je me gardai bien de refuser.

— A mon tour, compère Durand, dit Nicolas.

Et Nicolas but à son tour.

— Voilà de l'argent, lui dis-je. Va cher cher une pinte de rogomme et une livre de sucre, nous ferons de l'eau-de-vie brûlée. Je veux régaler Durand. J'ai fait quelques expéditions avec lui; c'est un luron.

— Pas vrai, camarade? reprit Durand. Va pour l'eau-de-vie brûlée.

Et Nicolas partit.

— Chez la commère Dupré, lui cria Durand ; elle se lève à toute heure.

Pendant l'absence de Nicolas, Durand et ses camarades ne cessèrent de me questionner, et m'embarrassaient beaucoup. Je n'entendais pas l'argot; je tremblais de répondre mal; j'étais dans des transes mortelles. Nicolas revint avec son sucre et son rogomme, et je lui dis d'entrer au corps de garde et de se hâter, parce qu'il serait bientôt jour. Le compère Durand me proposa de descendre. Je répondis que je ne pouvais pas quitter ma prisonnière.

— Eh parbleu! reprit Durand, elle descendra aussi : un petit verre la consolera.

— Non pas Durand, répondis-je; c'est la fille d'un milord.

— Ah ! reprit Durand, je ne dis plus rien; ce n'est pas là du gibier de corps de garde.

Et il fut aider à Nicolas. Tous les soldats se rangèrent autour de la gamelle ; le factionnaire qui convoitait sa part de l'eau-devie brûlée, la regardait faire à travers la croisée. Nicolas chantait en tournant le sucre; les autres faisaient chorus. J'ouvris bien doucement la portière à droite, je descendis, je pris Juliette, et je la portai sur le trottoir en face, masqué par la voiture. J'espérai qu'elle pourrait marcher : elle était sans connaissance. Je la soutins sous les bras, et j'avançai en tournant la tête à chaque pas. L'eau-de-vie brûlée occupait et cocher, et soldats, et factionnaire, et j'arrivai heureusement au coin de la rue des Marmousets. Là, je repris Juliette dans mes bras, je m'enfonçai dans le cloître. Pas une âme dans les rues, pas une maison ouverte, et Juliette avait besoin de secours. Je n'osais frapper à aucune porte, de peur d'être entendu du corps de garde, et j'allai jusqu'auprès de la cathédrale. On la réparait; le parvis était couvert d'énormes pierres. C'est là que je déposai mon précieux fardeau; c'est entre ces pierres que je le cachai.

Je prêtai l'oreille pendant quelques minutes. Je n'entendis d'autre bruit que celui d'un filet d'eau qui coulait à peu de distance. Je parlai à Juliette ; elle était encore évanouie. Je pris ses mains, elles étaient froides ; je jetai un cri. Je sentis aussitôt mon imprudence, et je me tus. J'ôtai mon habit, et je l'en couvris; j'enveloppai ses pieds dans ma veste; je m'assis et je plaçai sa tête sur mes genoux. Je repris ses mains; je les tins quelques minutes dans les miennes, et je reconnus que la chaleur se reportait aux extrémités. Le mouvement du pouls devint sensible : je respirai enfin.

J'écoutai encore, le même silence régnait

autour de nous. Je l'appelai plusieurs fois, et je crus voir à la sombre lueur d'un réverbère qu'elle entr'ouvrait les yeux, .le continuai à lui parler; mon nom fut le premier mot qu'elle articula. Elle paraissait sortir d'un songe pénible; elle cherchait ses idées, elle me fixa; elle me reconnut; elle poussa un long soupir, mais qui n'était pas douloureux.

— Vous ne m'avez pas abandonnée? me dit-elle enfin.

— M'en avez- vous cru capable?

— Et mon père, qu'est-il devenu? Il est sans doute arrêté. Vous l'avez souffert?

— Je n'avais plus d'autre espoir que de mourir à ses côtés, et je n'aurais pas sauvé sa fille!

Elle se tut, et se recueillit un moment.

— Où sommes-nous? dit-elle.

— Dans la rue.

— Je n'ai donc plus d'asile !

— Vous avez des amis.

— Je souffre beaucoup du bras.

J'y regardai; je le touchai; il me parut que le sang était arrêté. Je voulus dégager le bras de la manche : l'étoffe était collée à la peau. Je cherchai la fontaine; je la trouvai, guidé par le murmure de l'eau. J'enfonçai la forme de mon chapeau, je l'emplis, je revins, je mouillai mon mouchoir, j'humectai doucement la manche, elle se détacha, je la tirai. Je lavai la plaie, et je jugeai que c'était la pointe d'une épée qui dans le désordre avait traversé les chairs. Je déchirai ma chemise, et je bandai la blessure. J'essayai de remettre la manche, je ne pus pas y réussir.

— J'ai la bouche brûlante, me dit-elle.

Je retournai à la fontaine; je l'invitai à boire; elle but et se trouva mieux.

Le crépuscule commençait à blanchir le haut des toits. Déjà je distinguais les taches de sang qui couvraient ses vêtements et les miens. Il était impossible de rester plus longtemps où nous étions. Je le lui dis, et elle se leva.

— Où irons-nous? me dit-elle.

Je lui proposai la maison de madame d' Aileville, du conseiller, ou du médecin. Elle ne me répondait pas.

— Préférez-vous, lui dis-je avec timidité, vous retirer chez MM. Abell?

— Non, dit-elle avec force; allons chez madame d'Alleville.

Elle s'appuya sur mon bras, et nous marchâmes. Nous n'avions pas fait cinquante pas, qu'elle s'arrêta. Je lui demandai ce qu'elle avait.

— Je pense, me dit-elle, que je ne serai pas en sûreté chez madame d'Alleville et que je la compromettrai. On connaît les amis de mon père, on aura les yeux sur eux. Ils ont tous des maisons montées, un domestique nombreux ; ils reçoivent du monde; je serai vue, reconnue, arrêtée.

N'allons pas chez madame d'Alleville.

— Et où aller? lui répondis-je; vous êtes dans un état à faire pitié. Madame d'Alleville vous donnera du linge, une robe; et si elle juge que vous ne puissiez pas rester chez elle, vous serez du moins en état de sortir et de chercher une autre retraite.

— Etes-vous sûr que les gens de police ne soient pas déjà à sa porte?

Cette réflexion m'accabla. Le temps pressait; il fallait se décider; et nous ne décidions rien. Nous nous regardions, et nous soupirions. Elle laissa tomber sa tète sur sa poitrine, et me dit :

— Conduisez-moi au premier corps de

garde et éloignez -vous, je subirai mon sort.

Elle fouilla à sa poche et dit :

— Je n'ai pas ma bourse; je ne peux plus rien pour vous, que vous pardonner l'outrage que vous m'avez fait hier. Je vous pardonne; vivez en paix, soyez homme de bien. Le ciel nous réunira peut-être quelque jour.

Elle reprit mon bras, et voulut me faire avancer.

— Non, non lui dis-je en sanglotant, je ne vous livrerai pas à ces barbares, après vous avoir défendue, après vous avoir ôtée de leurs mains.

— Je le veux, répliqua-t-elle; obéissez. Je résistais, je la retenais, je suppliais...

Tout à coup, je pensai à ma bonne femme...

— Elle m'a sauvé la vie, m'écriai-je; elle ne nous refusera pas un asile.

Et je l'entraînai avec précipitation.

— Qui donc?... qui donc? me demandait Juliette. Quand votre vie a-t-elle été exposée? Qui est cette femme à qui je la dois?

Il fallut lui raconter en marchant ce qui m'était arrivé sur le Pont-Royal.

— Cruel jeune homme, me dit-elle, avezvous pensé que je pourrais vous survivre? Que j'aime votre bonne femme! C'est là qu'il faut aller. La pauvreté est hospitalière; son obscurité fera notre sûreté.

Nous ne marchions plus, nous volions.

Nous entrâmes dans la rue des Fossés- Saint-Victor. Je regardais toutes les maisons les unes après les autres. Je tremblais de ne pas trouver celle de ma bonne femme : je ne l'avais pas remarquée. Je me rappelais seulement que la porte était étroite, et que l'escalier était en face dans le fond de l'allée. J'entrai dans plusieurs

maisons qu'on n'avait pas daigné fermer, et où on reposait avec la sécurité de la misère et d'une conscience tranquille. L'escalier était à droite ou à gauche, et je disais : « Ce n'est pas ici. » Et nous cherchions plus loin. Il y avait une demi-heure au moins que nous allions, que nous revenions. Il était jour, j'entendais du mouvement de différents cotés, et je ne trouvais pas cette maison si désirée. Mes forces s'épuisaient; j'étais abattu, découragé. Une porte s'ouvrit; plusieurs personnes parurent dans la rue, et nous nous jetâmes dans une allée. On venait de notre côté, et nous nous retirâmes dans le fond. Mon pied se posa sur une marche; j'avançai la main, et je sentis une grosse rampe de bois.

— Je crois que c'est ici, dis-je à Juliette.

Et nous montâmes jusqu'au cinquième.

Je regardais, et je ne reconnaissais rien. Au sixième, je m'arrêtai devant une porte qui ressemblait assez à celle de ma bonne femme. Je craignais de frapper, je n'étais pas sûr que ce fût là. Cependant, si cette chambre était habitée, j'espérais qu'on ne nous refuserait pas de la compassion et du secours. J'entendais marcher dans la rue. Nous ne pouvions plus sortir sans être remarqués, suivis, et sans doute arrêtés. Je frappai.

— Qui est là? répondit-on.

— C'est sa voix, c'est sa voix, m'écriai-je; nous sommes sauvés. Ouvrez, ma bonne femme, c'est le jeune homme du Pont- Royal, c'est sa malheureuse Juliette, persécutée, poursuivie, et qui n'a d'espoir qu'en vous.

— J'y vais, répondit-elle.

Elle ouvrit, resta interdite.

— Que signifie, me dit-elle, ce désordre, ce sang? malheureux! vous venez de commettre un crime, je ne vous recevrai pas.

Elle poussa la porte sur nous, et tourna la clef.

— Ecoutez-moi, lui dis-je à travers la serrure. Sauvez-moi encore une fois la vie.

Et je lui contai le plus succinctement que je pus les événements de cette nuit désastreuse.

— Tout cela est-il bien vrai? dit-elle en ouvrant sa porte une seconde fois.

— Ma bonne mère, lui répondit Juliette, jamais le mensonge n'a souillé mes lèvres. Kous sommes bien à plaindre; nous ne sommes pas coupables.

— Entrez donc, dit la bonne femme.

Et elle s'enferma avec nous.

— Pardonnez-moi, continua-t-elle de vous avoir soupçonnés. Mais c'est que c't amour fait faire tant de sottises! Allons, mon bon monsieur, aidez-moi à soulager cette aimable demoiselle.

Elle tira de son bahut des draps très gros et très blancs; et pendant' que j'arrangeais le lit, elle aidait Juliette à se déshabiller. Quand elle fut couchée, la bonne femme prit un vieux sabot, alla frapper chez sa voisine, revint avec un charbon allumé, referma sa porte, rassembla quelques tisons, et souffla. Elle mit du bouillon dans un petit pot de terre et le fit chauffer.

— Ça lui fera du bien, me disait-elle.

Je ï'a remerciais, je la caressais, et elle me souriait en versant le bouillon dans une écuelle fêlée.

— Je n'ai que du pain; mais il est blanc, et je suis propre. On peut le manger sans répugnance.

Et elle en mit une tranche dans le bouillon.

— Allons, ma belle enfant, dit-elle à Juliette, prenez cela; un peu de courage. Dieu est bon et la mère Jacquot ne vous abandonnera pas.

Juliette exigea que je partageasse avec elle. J'étais exténué, et j'obéis.

— Vous êtes agitée! disait la mère Jacquot à Juliette.

— Le sort de mon père m'affecte cruellement, lui répondait cette tendre fille.

Et je lui cachais mes propres inquiétudes pour ne pas ajouter aux siennes. La mère Jacquot lui promit de prendre des informations dans les environs de l'hôtel. Je me proposai de voir M. Abell le père, ou l'ambassadeur d'Angleterre lui-même, aussitôt que j'aurais un habit et du linge. Nos promesses la calmèrent un peu. Nous mîmes de l'eau et du sel sur sa blessure, qui n'avait rien d'inquiétant. Je pris une escabelle; je la portai près de son lit, et m'assis à côté d'elle. Nous étions accablés de fatigue; nous cédâmes insensiblement au besoin le plus pressant : nous nous endormîmes tous les deux.

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