‹ L'enfant du carnavalChapitre 9 sur 14 · PHtaCEr-ltBBftUM · texte numérisé non relu

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tendre qui tremblait pour les jours d'un bon père, qui le pressait de demeurer dans un bocage riant, où il n'avait rien à craindre de la méchanceté des hommes ni de la fureur des loups. C'étaient des bergers et des bergères qui lui promettaient de veiller sur lui et d'embellir ses derniers jours. C'était enfin l'ouvrage de Juliette, dont l'âme, pure comme un beau jour, s'exhalait dans des vers qui n'étaient pas très corrects, mais qui étaient vrais comme la nature. Milord s'attendrit insensiblement; ses larmes coulèrent, et il ne pensa point à les cacher. Il cherchait sa fille ; elle était près de lui, et elle tomba dans ses bras. Les actrices s'assirent auprès de leurs mamans, les acteurs prirent des serviettes et servirent leurs bergères. Le marasquin arriva : il multiplia les saillies, il ajouta à. la gaieté, et bientôt on ne s'entendit plus.

— Voilà le moment, disaient au docteur deux femmes fort aimables qui étaient à ses côtés; voilà le moment, frappez le grand coup.

Le docteur se leva, s'essuya la bouche, se la pinça, toussa, demanda un moment de silence, et parla.

— Avouez, milord, que les plaisirs de l'Angleterre sont bien froids comparés à ceux-ci. Vous raisonnez à Londres, vous jouissez à. Paris. Voyez cet aimable désordre, cette joie naïve qui brille dans tous les yeux, la tendresse de votre fille, l'empressement de vos amis; descendez dans votre cœur, soyez vrai, et convenez que vous êtes heureux. Cette scène de bonheur peut se modifier de mille manières différentes, et se renouveler tous les jours.

Fuis, s'essayant sur un ton plus grave, il. ajouta :.

— Votre santé est parfaite, votre embonpoint est réduit; il y a trois mois vous pouviez à peine vous tenir à cheval; vous marchez facilement aujourd'hui ; vous mangez avec appétit, vous riez quelquefois, et vous retourneriez à Londres! Non, milord, vous resterez ici : je vous l'ordonne au nom de la médecine ; ces dames vous en prient au nom de l'amitié.

Elles se levèrent à l'instant, s'approchèrent de milord, le cajolèrent, le caressèrent, le pressèrent; miss lui présenta une p m eu ration qui autorisait son homme d'affaires à vendre tous ses biens. Milord se fit un peu prier; sa fille tomba à ses genoux; milord prit la plume et signa. Le docteur fit le paquet, le cacheta, et j'allai le charger à la poste.

Quand je rentrai, la table était levée. On s'était mêlé dans le salon; on ne respirait que le plaisir. Un couple causait dans un petit coin; un autre, à la faveur d'un innocent duo, dévoilait le secret de son cœur; les uns dansaient, les autres riaient; mi lord écoutait, regardait, et trouvait tout bien.

« Place ! place ! » dit une des dames en conduisant au piano une jeune demoiselle, qui s'en défendait pour la forme. Les jeunes gens courent dans la pièce voisine, prennent leurs instruments ; vingt pupitres sont dressés, on se range, on prête l'oreille, et le concert commence. Les jeunes personnes, fortes et faibles, reçurent le tribut d'éloge qu'on accorde plus souvent à l'usage qu'à la vérité. Enfin on pria miss de se faire entendre à son tour. Elle éludait, elle n'était pas en train, elle avait chaud, etc. Sa résistance me piquait : elle était d'une force supérieure, et j'étais certain qu'elle éclipse-

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rait ses rivales. Milord la prit à l'écart et lui dit :

— J'ai fait ce que vous avez voulu : faites quelque chose pour moi.

— Ces demoiselles sont faibles, réponditelle, je ne veux pas les humilier.

Je l'entendis, et je l'admirai. Trente personnes joignirent leurs instances à celles de milord : il eût été ridicule de se défendre davantage. Elle le sentit et céda. Elle toucha un concerto avec une précision, une netteté, une expression qui enlevèrent les suffrages. Une jeune dame lui présenta ensuite une ouverture qu'elle tira de sa poche.

— Elle ne connaît pas cela, dit-elle à un monsieur qui paraissait au mieux avec elle.

Miss joua le morceau en badinant. Elle fut applaudie à trois reprises. La dame se mordit les lèvres, et miss lui rendit sa musique en la remerciant d'une prévoyance qui avait fait valoir son talent.

— Vous n'avez rien entendu, dit le galant docteur; nous avons une sonate à quatre mains!... je ne connais rien d'aussi varié, d'aussi piquant.

Et on pressa miss d'ajouter à l'ivresse qu'on avait éprouvée.

— Madame, dit-elle à la femme à l'ouverture, vous jouez tout à la première vue. Vous voudrez bien faire une partie.

La dame balbutia, s'excusa et refusa. Le docteur insistait. Miss demanda un second, et personne ne se présenta.

— J'en suis fâchée, dit-elle en regardant la dame en question : le morceau est joli, et je le joue assez bien.

— Je ferai la seconde partie, lui dis- je tout bas.

— Vous, Happy!

— Moi.

— Cela ne se peut pas.

— Je vous ai dit que je ne mens jamais.

— Venez, me dit-elle avec force; vous êtes étonnant en tout.

Nous nous mîmes au piano; un léger murmure se fit entendre.

— Commençons, me dit miss; du courage et de l'aplomb.

Le cœur me battait avec violence; je sentais mes doigts s'engourdir, et je m'aperçus que miss me couvrait dans certains passages. Le plus profond silence régnait dans la salle; on semblait épier le moment de me prendre en défaut. J'en vins à une roulade extrêmement difficile, et je la passai avec le brillant et la rapidité de l'éclair. Toutes les mains partirent à la fois. Des bravos multipliés me rassurèrent, et je me remis.

— Changeons de partie, me dit miss quand nous fûmes au rondeau, tous les solos sont dans la mienne.

Il n'est pas possible à un artiste de désirer un prix plus doux de ses travaux que celui que j'obtins dans cette délicieuse soirée. On oublia l'orphelin, l'infortuné, le domestique de milord; on ne vit que l'homme, et on me prodigua ces expressions flatteuses qui sont sans prix quand elles ont le caractère de la vérité. Miss ne me dit pas un mot. Elle me serra la main : qu'eût-elle dit qui valût cela ?

Je me levai et on m'entoura; je voulus sortir, on me retint. Le docteur me parla chimie, et je lui dis que je n'étais pas médecin. Il me parla littérature, je répondis conséquemment. Il fit le grammairien, je lui prouvai que je l'étais. Le docteur ne concevait pas comment je savais tout cela.

Je le conçois à merveille, lui répondait miss. Tous les hommes m'interrogeaient à la fois ; les femmes attendaient ma réponse, et souriaient avant que j'eusse répondu.

Milord fendit la presse, et me prit gravement par la main.

— Messieurs, dit-il. quand un homme, dans mon pays, il se distingue de la classe commune, nous oublions les torts de la fortuite, ou, si nous nous en souvenons, cette pour les réparer. Cette june homme, il a été mon domestique: il sera désormais mon hami.

Mappi, embrassez-moi.

Je me jetai à son cou, et des larmes abondantes furent ma seule réponse. Tous ces messieurs m'embrassèrent à leur tour, et l'aimable docteur me présenta aux daims, qui se prêtèrent avec grâce à ce qu'elle» appelaient ma réhabilitation. Miss était la dernière. Je m'arrêtai devant elle. Ses yeux étaient baissés, un vif incarnat colorait ses joues. J'éprouvais une émotion qui m'était inconnue; un feu que je n'avais jamais senti passait de mon cœur dans mes veines et circulait avec mon sang. Miss et moi, nous étions immobiles à deux pas l'un de l'autre. Milord me poussa par l'épaule et m'ordonna de l'embrasser aussi : je touchai sa joue, et je tombai sur le parquet.

Le docteur fît appeler un chirurgien et voulut qu'on m'ouvrit la veine. Miss rassura que mon incommodité ne venait que d'un excès de joie causé par le changement de ma condition. Le docteur avait prononcé, et ses jugements étaient sans appel. Pour . moi, je me sentais oppressé; je ne connais- J sais pas la cause de cette oppression, et je me laissai faire.

On exigea que je me misse au lit. Je n'en avais pas la moindre envie et pour cette

fois je ne fus pas du tout de l'avis du docteur. Il insista de manière que je ne pouvais résister sans me rendre coupable de lèse-médecine ; il fallut obéir.

Bientôt j'entendis danser, et je m'emportai intérieurement contre le trop prévoyant docteur, qui me privait d'une partie des agréments de la soirée. J'aurais eu tant de plaisir à contempler Juliette. Je me la représentais rasant légèrement le parquet; je voyais ses mouvements souples et moelleux, sa physionomie animée et décente, lorsque ma porte s'ouvrit. C'était Juliette : elle s'était échappée un moment. Elle prit une chaise, s'assit près de mon lit, me demanda comment je me trouvais, et après un silence elle me dit d'un ton pénétré :

— Je vous ai fait de la peine, Happy : j'ai pu vous croire capable d'un mensonge !

Papa vous a bien vengé; mais ce n'est pas assez pour moi. Happy, me pardonnezvous ?

Et elle s'était levée; sa main, appuyée sur mon chevet, soutenait son corps, qui était penché vers moi; sa bouche touchait presque la mienne, je respirais son haleine, et je me sentais brûler. Je saisis sa main et je la eouvris de' baisers. Mon caîur, mon âme, tout mon être était sur mes lèvres, s'épuisait sur cette main et y reprenait une nouvelle vie...

— C'est trop, me dit Juliette d'une voix entrecoupée, c'est trop... L'expérience m'éclaire... Happy, nous ne sommes plus des enfants.

Je ne voyais,, je n'entendais rien... J'osai pouter sa main sur mon cœur... Elle fit un effort, la dégagea, et s'éloigna avec vivacité. Elle tenait la porte entr'ouverte ; sa tête se tournait encore' vers moi ; son œil

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humide se fixait sur le mien, elle ne pouvait l'en détacher.

— Happy, me dit-elle enfin, je ne vous reproche rien; mon imprudence seule a tout fait. Souvenez-vous toute votre vie que vous avez oublié un moment et mon père, et Juliette, et vous-même, et l'honneur.

Je joignis mes mains en suppliant; j'allais m'accuser, demander grâce; elle sortit sans vouloir m'entendre.

Je me calmai insensiblement. Je réfléchis, je m'interrogeai, je me trouvai coupable, et je frémis.

« Je vois clair dans mon cœur, m'écriaiie. J'adore Juliette, et ce fatal amour me livre à des maux qui ne doivent plus finir. Je suis aimé autant que j'aime, et c'est un malheur de plus. Sa naissance, la fortune, les préjugés, la raison même, tout sépare des êtres que tout devrait unir. Juliette!... Juliette! je m'immolerai à ton repos et à ton père; je te fuirai, tu m'oublieras, tu seras heureuse avec un autre : j'en mourrai, mais j'aurai fait mon devoir. »

Je passai le reste de cette nuit cruelle à combattre mon amour et à lui céder alternativement. Au point du jour, ma tête était vide, mon corps fatigué, et je m'assoupis insensiblement.

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