MA PREMIÈRE ÉDUCATION
Ainsi que les femmes légitimement mariées , et qui deviennent mères légitimes, non pas dans l'intention de remplir les devoirs de la maternité, mais seulement pour leurs menus plaisirs, ne manquent jamais d'envoyer leurs enfants en nourrice, pour peu qu'elles aient d'égards pour leur gorge et de complaisance pour leurs amants; ainsi mademoiselle Suzon, qui était devenue mère incognito, et par un de ces hasards dont tant de pauvres filles ont été et seront encore victimes, se décida facilement et par égard, non pour sa gorge, mais pour sa gloire, à éloigner d'elle le petit capucin, qu'elle aimait de tout son cœur, mais qu'elle ne pouvait allaiter sans se perdre dans l'esprit de tous les fidèles du Calaisis.
Le curé de Samer, qui pensait à tout, et qui d'ailleurs était connaisseur, avait distingué, au marché, une paysanne, dont les tétons volumineux étaient à peine arrêtés par de fortes épingles et par les triples cordons de ses jupons. Il l'aborde, l'interroge, et la villageoise, à travers maintes révérences, conte à M. le curé qu'elle est venue à Samer acheter de la poterie pour son ménage; qu'elle est mariée à Sangatte, village superbe près de Calais, composé de trente à quarante chaumières, bâties tant bien que mal, dans un canton où la nature ne produit pas un arbre, mais où le vent du nord, qui souffle les trois quarts de l'année, fait continuellement pleuvoir un sable de mer, qui, joint aux cailloux dont le sol est couvert,
22 PIGAULT-LEBWm
rend la terre à peu près stérile; elle ajoute que son mari, le plus honnête homme du monde, s'enivre exactement tous les dimanches, la bat tous les jours et lui fait un enfant tous les ans, ce qui l'engage à lui passer bien des petites choses: enfin qu'elle est accouchée depuis trois mois, et qu'elle serait bien aise de trouver un nourrisson, qu'elle aimerait très certainement autant que les siens, et dont elle aurait les mêmes soins, pour lesquels elle ne demanderait rien, si les temps n'étaient pas aussi durs.
M. le curé répond à ce verbiage qu'une pauvre veuve vient d'accoucher d'un posi .urne, que les nécessiteux se multiplient, et qu'on ne peut pas payer bien cher; mais que, si elle remplit ses obligations, un digne membre de la confrérie du Saint-Sacrernentde Calais se chargera des gratifications, et que l'accessoire vaudra au moins le principal.
La bonne femme proteste, les larmes aux yeux, de sa charité et de son affection pour le petit malheureux à qui le ciel avait ôté son père, et le curé la conduit, elle, son âne et sa poterie, au presbytère. On coupe en quatre une vieille couverture de jument poulinière, qui avait vieilli au service du pasteur, et voilà des langes; on rassemble six torchons passablement blanchis, et voilà des couches; on trouve un vieux sac de toile, on l'emplit de paille d'avoine, et voilà un lit; on met le tout dans un des paniers de l'âne, on m'attache par- dessus ma layette avec une des sangles de la jument; la poterie de terre, placée de l'autre côté, fait le contrepoids; la. nourrice monte à califourchon, entre les deux paniers, après avoir reçu du curé vingt-quatre sous de denier à Dieu, douze francs d'avance pour deux mois, et un louis d'or que M. Bridault,
qui faisait de bonnes œuvres sans ostentation, lui glissa furtivement dans la main, pour éviter les remontrance^, parcimonieuses du bon curé. Ma mère d'adoption, enchantée de ces manières, part gaiement, traverse le village, s'arrête au cabaret du lieu, s'y corrobore l'estomac d'un doigt de riquiqui, fouette sa monture, et voilà l'enfant du carnaval sur la route de Sangatte. Trois années s'écoulèrent, je ne me rappelle pas comment, parce que mon âme immortelle, émanée directement de la divinité, et qui pensait sans doute, avant d'être confinée entre la vessie et le boyau rectum de mademoiselle Suzon, se trouva tellement obstruée par mes organes terrestres et informes, qu'elle ne pouvait concevoir aucune des idées nettes et lumineuses qui l'ont depuis si magnifiquement distinguée. Un grand philosophe de mes amis a voulu me faire croire, il y a quelques jours, que la faculté de penser, comme celle de voir, dépend du développement de nos organes; que ces organes, à mesure qu'ils parviennent au degré de perfection qui leur est propre, sont affectés par tout ce qui a quelque analogie avec eux; que ces premières affections des fibres du cerveau produisent nos premières idées; que ces idées premières, fortement gravées dans une cervelle neuve encore, et susceptible de toutes sortes d'impressions, sont ce qu'on appelle proprement la mémoire; que la mémoire nous aide à comparer les idées qui se classent successivement dans notre tête ; que l'habitude de comparer ces idées, d'adopter et de suivre celles qui paraissent convenables à notre conservation et à notre bienêtre, et de rejeter celles qui paraissent leur être contraires, est ce qui constitue notre
jugement, qui est plus ou moins parfait, selon que nos organes sont plus ou moins vivement frappés des objets extérieurs, et qu'ils en sont frappés avec plus ou moins de justesse. Il s'ensuivrait du raisonnement de ce grand homme, que nous pensons comme nous respirons, comme nous mangeons, comme nous digérons, par des moyens simples, naturels et matériels, ce qui est évidemment contraire à la raison, à la révélation et à l'opinion des hommes de tous les siècles et de tous les lieux, qui ne se trompent jamais, lors même qu'ils raisonnent de choses dont ils n'ont nulle espèce de notion. Aussi suis-je fortement persuadé que j'ai une âme immortelle, quoique l'immortalité et la construction de mon individu ne me paraissent pas très compatibles; quoique je ne conçoive pas comment un être étranger à la matière, qui n'a ni étendue, ni consistance, ni couleur, qui est inaccessible aux sens comme à la raison, peut agir sur la matière, ou être soumis aux impulsions de la matière; quoique je ne devine pas pourquoi j'ai mal à la tête quand j'ai longtemps et fortement pensé; pourquoi je pense difficilement quand j'ai mal digéré; pourquoi je pense moins encore quand j'ai une indigestion; pourquoi un fou pense tout de travers quoique son corps soit en parfaite santé ; pourquoi enfin l'âme du père Jean-François n'est qu'une bête, lorsque celle de Voltaire est sublime, quoiqu'il soit évident que l'une et l'autre sont une émanation de la divinité. Mais où serait le mérite de croire ce qui serait démontré, comme on démontre que deux et deux font quatre ? Il est bien plus beau et plus méritoire de convenir, sans discussion, que deux et deux font cinq
Mais laissons là ce galimatias métaphysique, et revenons à mon corps, qui vaut bien la peine qu'on s'occupe de lui, à ce que m'ont dit certaines dames, qui font autant de cas du physique que du moral.
Me voilà donc à l'âge de trois ans, courant tout nu sur les bords de la mer ; ramassant tantôt les cailloux, tantôt des coquillages, que j'apportais au milieu d'une cour fangeuse, dans laquelle je me roulais avec cinq ou six frères et sœurs de lait, sept à huit petits cochons, qui me paraissaient très jolis, et autant de canards, dont le chant affectait fort agréablement mon oreille, qui fut dans tous les temps très sensible aux charmes de l'harmonie. A déjeuner, un chicon de pain de seigle, dont on s'était bien gardé d'extraire le son ; à midi, une gamelle de bois remplie d'une soupe à manger à la main, sur laquelle nous nous jetions à l'envi, moi, mes frères de lait, les cochons, les canards, et qui était expédiée en un clin d'œil ; à souper, deux ou trois pommes de terre cuites sous la cendre, et assaisonnées d'un grain de sel ; tel était l'ordinaire de la journée, à la fin de laquelle on s'allait coucher pêle-mêle, sur un tas de paille, que je ne me souviens pas d'avoir jamais vu renouveler, et où l'on dormait d'un profond sommeil pendant que les puces soupaient à leur tour.
Mais le dimanche matin ma nourrice décorait mon berceau de tous ses ustensiles, me débarbouillait de la tète aux pieds, me passait la chemise du dimanche précédent, me mettait mon beau fourreau, mes bas de coton blanc et mes souliers neufs, qui, étant devenus trop courts et trop étroits, me faisaient faire des grimaces de possédé. On décrassait mon fauteuil avec de la cendre,
26 PIGAtLT-LEBRCN
on m'asseyait à l'endroit le plus propre de la hutte, on me mettait à la main un morceau de pain blanc, légèrement frotté d'un beurre frais et ragoûtant, et on me défendait de remuer et de pleurer à peine d'avoir le fouet. Comme on me fustigeait assez régulièrement, et que cette cérémonie ne me plaisait pas du tout, je me soumettais aveuglément aux volontés de ma nourrice, qui ne voulait tout cela que parce que mademoiselle Suzon partait exactement de Calais tous les dimanches après la messe de six heures, et arrivait à Sangatte à neuf, le mouchoir blanc sur la tête, noué négligemment sous le menton, et le petit panier au bras, dans lequel était une bouteille de vin et une douzaine de biscuits destinés à mon usage de la semaine.
Mademoiselle Suzon était enchantée de l'appétit avec lequel je dévorais mon morceau de pain blanc et de mon extrême propreté, et surtout de ce que je ne. pleurais jamais, ce qui était une preuve incontestable que je me plaisais beaucoup à Sangatte. Elle m'embrassait maternellement, me faisait réciter mes prières qu'on me fourrait dans la tête à coups d'étrivières, se, louait de ma mémoire, de mon esprit, de: ma gentillesse, des soins particuliers qu'on avait de moi, promettait d'en rendre compte à M. Bridault, qui me faisait élever par charité, mais qui s'intéressait beaucoup à mon sort, commérait une demi-heure avec ma nourrice, trouvait ses enfants très jolis leur distribuait quelques gros sous, faisait semblant de les embrasser et retournait à-. Caiais tremper la soupe de M. Bridault.
A peine mademoiselle Suzon avait-elle les talons tournés qu'on me déshabillait de la tête aux pieds, et qu'on serrait ma dé-
froque dans un grand coffre de bois jusqu'au dimanche "suivant. Mon père nourricier buvait ma bouteille de vin tout d'un Irait, mes frères de lait se partageaient mes biscuits, et je retournais gambader au milieu des cochons et des canards, mes camarades et mes amis.
J'approchais de ma sixième année, et je commençais à avoir quelque idée confuse de la propriété. Je trouvais mauvais, à part moi, qu'on bût mon vin et qu'on mangeât mes biscuits, etun beau dimanche j'en escamotai un à l'un de mes frères de lait pour voir enfin quel goût a un biscuit. Je le trouvai excellent, et j'en escamotai un second Mon frère, qui aimait les biscuits autant que moi, se plaignit à son père, qui me donna un violent coup de pied dans le cul ; je rendis un coup de poing à celui qui m'avait procuré cette gratification ; il me riposta avec un bâton, je le pris par les che veux; les autres se jetèrent sur moi et me renversèrent-, j'en empoignai un par l'oreille, j'en égratignài un autre à la jambe, j'en mordis un troisième àla fesse, et j'allais me débarrasser de tous mes 'assaillants, lorsque le père nourricier termina le combat à grands coups de fouet, dont les deux tiers tombaient de préférence sur moi. Les faits vérifiés et constatés, je fus déclaré coupable, attaché avec un trait à une pièce de bois verticalement plantée au milieu de la chaumière pour empêcher le grenier de descendre au rez-de-chaussée.
Comme le mal ne reste jamais impuni, à ce qu'on dit et à ce que je crois, mademoiselle Suzon, qui, en entrant, avait décrotté ses souliers de maroquin rouge avec son petit couteau à manche de nacre de perles et qui l'avait oublié sur le bord de ma cou-
28 PIOATjLT-LEBRtJN
chette, retourna bientôt sur ses pas pour chercher son petit couteau, dont elle faisait le plus grand cas, parce qu'il venait de la main de M. Bridault, et qu'il n'avait pas coupé leur amitié, comme le lui avaient pronostiqué quelques esprits forts du pays.
Qu'on se figure sa surprise et son indignation quand elle me trouva nu, attaché à un poteau, le corps rouge encore des coups de fouet qu'on m'avait administrés ! Son cœur se gonfla, des larmes lui roulèrent dans les yeux; mais la colère succédant bientôt à la sensibilité, elle apostropha, dans des termes très durs, ma nourrice et son mari. Ceux-ci balbutièrent gauchement d'assez plates excuses, me chargèrent des fautes que je n'avais commises qu'à mon corps défendant, lui montrèrent un de leurs marmots se frottant encore la fesse où j'avais mordu, et essayèrent de lui persuader que la petite correction que j'avais reçue était indispensable pour le moment, et me serait profitable pour l'avenir. Mademoiselle Suzon balançait entre mes larmes, qui faisaient leur effet, et la confiance qu'elle avait toujours eue en ma nourrice, lorsqu'à mon tour, suffoquant de colère, je lui racontai en sanglotant, et au risque de ce qui pourrait m'en arriver, les faits tels qu'ils s'étaient passés depuis que j'avais l'âge de connaissance.
Quand elle sut que j'étais nu toute la semaine, fouaillé tous les jours, que je ne buvais pas mon vin, que je ne mangeais pas mes biscuits, mademoiselle Suzon ne mit plus de borne à sa fureur. Telle une lionne, dont le lionceau a reçu dans le flanc le trait mortel du chasseur inhumain, rugit et fait retentir les rochers d'alentour; telle Suzon, criant à tue-tête, faisait trem-
bler les carreaux de papier huilé, à travers lesquels le jour pénétrait dans la maison.
Le nourricier et sa femme grillaient de me donner un démenti; mais le vin était avalé, les biscuits grignotés, et il n'était pas probable qu'en aussi peu de temps j'eusse fait un aussi copieux déjeuner.
— Voilà votre mois, dit enfin mademoiselle Suzon en jetant avec dignité un écu de six livres sur une table boiteuse et vermoulue. Qu'on fasse le paquet de ce pauvre enfant, je l'emmène avec moi. Nouvel embarras pour la femme et le mari. Ma nourrice, très propre pour une femme de Sangatte, s'était fait des fichus de mes fourreaux, un jupon piqué de mes langes, et des chauffoirs de mes couches. Il fallut avouer que ma garde-robe se bornait à mon accoutrement du dimanche qu'on me remit sur le corps, et mademoiselle Suzon, me prenant par la main, sortit en menaçant ma nourrice de la vengeance de M. Bridault, qui venait d'être nommé marguillier de sa paroisse, et à qui cette place éminente donnait une autorité sans bornes dans toute l'étendue du Calaisis.
Me voilà donc sur le chemin de Calais, regardant tout, admirant tout, ne pensant déjà plus ni à ma nourrice, ni à son mari, ni à son fouet, et faisant des châteaux en Espagne, comme en font les enfants de cet âge, et parfois des enfants bien plus vieux.
Nous arrivons à la ville, que je trouvai immense, magnifique, et prodigieusement peuplée, parce qu'elle est un peu plus grande, un peu mieux bâtie, et qu'elle contient un peu plus d'habitants que Sangatte, le seul endroit de l'univers auquel on puisse la comparer sans désavantage.
La maison de M. Bridault me parut un
palais. Je mis mes souliers dans ma poche en entrant dans sa salle à manger, et je me collai contre la porte, mon petit bonnet à la main, pendant que mademoiselle Suzon racontait avec véhémence les mauvais traitements que j'avais essuyés, et le parti ferme et vigoureux qu'elle avait pris en conséquence. M. Bridault, qui était toujours de l'avis de mademoiselle Suzon, approuva sa conduite, et l'envoya avertir de mon arrivée le révérend père Jean-François, qui parut un moment après, haletant" et tout en eau. Il s'assit pour se mettre à ma hauteur et me regarder à son aise, me tourna, me retourna entre ses jambes, me pressa affectueusement contre son gros ventre, me barbouilla le visage des larmes paternelles qui roulaient de ses yeux sur sa barbe huileuse; après quoi on 'm'envoya à la cuisine, et Ri. Bridault, le père Jean-François et mademoiselle Suzon, assemblés en comité général et secret , délibérèrent sur mon sort.