MON ENTRÉE AUX CAPUCINS. — CE QUI S'Y FAIT. — CE QUI S'Y PASSE
Il fut décidé par le triwnfeminat-virap qu'un enfant de "six ans peut se passer de sa nourrice, et qu'ainsi je ne retournerais pas chez la mienne. Il fut reconnu qu'un enfant de six ans, lorsqu'il est bien constitué, est en état de tourner la broche et d'apprendre à servir la messe, et qu'ainsi je serais alternativement de service à la cuisine de M. Bridault et à l'église des capucins. On présuma qu'un enfant de six ans
peut commencer à lire à ses moments perdus, et qu'ainsi je serais remis ès-mains do M. Gondré, maître écrivain-juré, qui avait fait l'éducation de M. Bridault et de bien d'autres savants, et qui écrivait encore assez lisiblement, quoique la main lui tremblât un peu, et que s^s doigts, rongés d'engelures, fussent enfermés chacun dans un petit sac de peau. Il fut arrêté, en outre, que des mains de M. Gondré, je passerais en celles les pères minimes, qui tiennent à Calais un collège fameux, dont les écoliers de seconde sont en état d'entrer en quatrième chez les oratoriens de Boulogne, dont les écoliers de quatrième sont quelquefois reçus en sixième dans les collèges de l'université de Paris; qu'au reste, j'en saurais toujours assez pour être moine.
Mademoiselle Suzon me présenta donc à M. Gondré, qui, par considération pour M. Bridault, se mit en quatre pour m'apprendre ma croix de par Dieu, et qui suait sang et eau pour me taire tenir proprement ma plume, que j'empoignais comme un manche à balai. Mademoiselle Suzon, de son côté, me répétait sans cesse les répons de la messe, dont je ne retenais pas un mot, parce que je n'y trouvais rien d'amusant; mais en revanche, je savais à la lettre les histoires de sorciers et de revenants qu'elle me contait pour m'endormir, et je retenais, par-ci par-là, quelques couplets de cantiques qu'on me cornait toute la journée aux oreilles, et dont quelquefois je régalais M. Bridault au dessert, lorsquil était de bonne humeur et moi aussi.
Cependant j'avais vécu à Sangatte indépendant, libre de toute espèce de contrainte, maître absolu de mon temps, et assez satisfait de mon sort, aux étrivières près. Le
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nouveau genre de vie que je menais me paraissait très gênant et très extraordinaire. Je ne concevais pas pourquoi il fallait me taire chez M. Gondré, lorsque j'avais env»è de parler; pourquoi, lorsque je voulais courir, il fallait rester assis, le nez collé sur un livre où je ne connaissais rien, et auquel je ne concevais pas qu'il fût utile de connaître quelque chose. Je ne concevais pas davantage pourquoi mademoiselle Suzon se tuait pour me fourrer dans la tête des mots barbares, qu'elle n'entendait pas ni moi non plus, et dont l'intelligence ne me semblait pas aussi nécessaire qu'elle voulait me le persuader. Mais je concevais à merveille l'utilité d'un tournebroche, et je tournais assez exactement, pour peu qu'on me permît de tremper mon pain dans la lèchefrite.
Après deux ou trois ans de peines et de soins, je me trouvai en état de servir assez joliment une messe; mais je ne savais pas lire du tout, et je me promettais bien de n'en jamais savoir davantage. M. Bridault observait quelquefois au père Jean-François que je ne paraissais pas précoce. Celui-ci le rassurait en lui disant qu'il s'était développé très tard, et mademoiselle Suzon ne manquait jamais d'ajouter que M. Gondré était très content de mon assiduité et de mes efforts , quoiqu'il n'eût pas dit le moindre mot de tout cela. Au surplus, on convenait que j'avais une figure heureuse, un air ouvert et décidé, des manières caressantes et une grande docilité.
Je grandissais à vue d'œil. J'étais vigoureux pour mon âge, et mademoiselle Suzon ne me conduisait plus chez M. Gondré. J'allais et je revenais seul, ce qui me plaisait infiniment, parce que je prenais le chemin
le plus long, que je faisais ma petite partie en allant à l'école, et que quelquefois je n'y allais pas du tout.
Oh! si nous réfléchissions combien est ■étroit lintervalle qui sépare le vice de la vertu; si l'on pensait combien il est difficile de rétrograder quand on a fait le premier pas dans la voie de la perdition ; si l'on était bien persuadé que des premières actions de notre vie dépend souvent le sort de notre vie entière, avec quel soin on veillerait sur soimême, avec quelle ardeur on réprimerait ses penchants, avec quel discernement on choisirait ses amis ! Une liaison dangereuse suffit seule pour corrompre un cœur dans lequel germe déjà la semence de la sagesse. Ainsi me parlait M. Bridault, quand il savait que j'avais fait l'école buissonnière.
En effet, je n'avais pas choisi mes amis parmi les enfants les mieux élevés de la ville. Je m'étais lié avec sept ou huit polissons, paresseux, joueurs, et gourmands comme moi, et, en moins de six mois, je me fis une réputation étonnante. Je cachais les lunettes de M. Gondré, je lui escamotais sa férule, je volais des petits pâtés à M. Darquère, et quand je servais la messe du père Jean-François, je sonnais à l'évangile, je changeais le missel de côté à l'élévation, je buvais le vin de la burette, et je la remplissais d'eau, je mettais les cierges dans ma poche, et j'allais les vendre pour jouer à la fossette. Tous ces crimes demeurèrent quelque temps inconnus à M. Bridault, parla sollicitude vraiment paternelle du père Jean- François et de mademoiselle Suzon, qui tremblaient de me voir encourir sa disgrâce. Mais, à la fin, j'osai m'attaquer à M. Bridault lui-même. Je mangeai ses confitures, je brouillai son café, je déchirai
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une Vie des saints, je cassai la patte à son chat, je mis le feu à ses draps en bassinant son lit, et, pendant qu'il faisait sa méridienne, je l'accrochai par sa perruque au dossier de son fauteuil. Tant de forfaits ne pouvaient rester impunis, et M. Bridault se détermina à prendre un parti violent. Les prières du père Jean-François et de mademoiselle Suzon l'apaisèrent à la fin. On me traîna à ses genoux, on lui fit croire que je lui rivais demandé pardon; M. Bridault me pardonna avec sa bonté ordinaire, ne pensa plus à rien, et je méditai de nouvelles fredaines.
Le soir, je tendais dans la rue une corde à deux pouces du pavé, et j'avais le plaisir de voir culbuter les passants; je frappais à toutes les portes, et je fus pris sur le fait par M. Joutel, confrère de M. Bridault et du Saint-Sacrement, qui me tira les oreilles jusque sur les épaules; en réparation de quoi je jugeai à propos de casser toutes ses vitres avec des cailloux que je portais dans mes poches en cas d'événement.
Sur la plainte de M. Joutel, M. Bridault, le père Jean-François et mademoiselle Suzon s'assemblèrent extraordinairement.
Le patron qui était excédé de mes sottises, ouvrit la séance par un discours pathétique, qu'il conclut en déclarant qu'il allait me mettre à l'hôpital. Le cœur maternel de mademoiselle Suzon se souleva au seul nom d'hôpital, et le père Jean-François représenta avec douceur à M. Bridault que la société que j'y fréquenterais lui paraissait peu propre à m'éclairer l'esprit et à me former le cœur; qu'à la vérité il ne pouvait pas garder plus longtemps chez lui un diable incarné qui se moquait de tout ; mais que Dieu voulait la conversion et non la
mort du pécheur, et qu'il le priait d'observer que saint Augustin s'était enfoncé bien plus avant que moi dans la sentine du vice, et qu'il n'était pas impossible qu'ainsi que ce flambeau de l'Eglise, je revinsse un jour à résipiscence, qu'il ne fallait pas m'en ôter les moyens en m'enfermant parmi des imbéciles et des fripons-, qu'il était prudent et plus court de prier le père gardien de me recevoir dans la communauté, où je n'au- Tais sous les yeux que de bons exemples, où je n'entendrais que des discours pieux et où je n'aurais plus de commerce avec les camarades qui m'avaient perverti.
M. Bridault, qui n'avait rien à refuser au père Jean-François ni à mademoiselle Suzon, adressa un petit mot au père gardien, accompagna sa requête d'un gigot de mouton et d'un panier de vingt-cinq bouteilles de vin vieux, et, trois jours après, au moment où on s'allait mettre à table, je vis entrer le frère Joseph portant une besace assez bien garnie qu'il déposa sur le parquet. Il en sortit une veste, une culotte et une paire de bas, qu'il m'avait taillées dans une vieille robe du père Jean-François. Il me saisit sans me dire un mot, me" déshabille en un tour de main, m'affuble de son grotesque et dégoûtant costume, et, tirant enfin du fond de sa besace une calotte de la même étoffe : « Qu'on lui coupe les cheveux! » cria-t-il d'une voix de tonnerre qui me fit trembler de la tête aux pieds. Mademoiselle Suzon avança lentement, l'œil humide, une main sur là chaîne de ses ciseaux, et l'autre étendue vers M. Bridault, comme pour implorer sa pitié. A la vue des ciseaux, je jetai un cri perçant. Le frère Joseph tira de dessous son manteau un nerf de bœuf dont il m'appliqua sur les épaules cinq ou six coups qui me
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calmèrent à l'instant, et M. Bridault fit. signe de commencer l'opération. Qu'on se figure les plus beaux cheveux du monde tombant par boucles sur des épaules blanches comme l'albâtre; une mère condamnée à dépouiller son fils d'un ornement qui faisait valoir la figure la plus piquante ; M. Bridault, assis dans son grand fauteuil, son bonnet de velours noir enfoncé jusque sur les oreilles, affectant une insensibilité qu'il n'avait pas, et la figure sale, froide et bête du frère Joseph, et on aura une idée du tableau.
A genoux devant mademoiselle Suzon, la tête penchée sur son giron, je sentais les ciseaux, s'approcher de ma chevelure et s'en éloigner aussitôt. Sa main tremblante semblait se refuser au cruel ministère qu'on en exigeait... Enfin une boucle tombe, et les ciseaux tombent avec elle. Les larmes de Suzon inondent mon visage, je me sens pressé dans ses bras, et comblé des plus tendres caresses. Hélas! ce sont les dernières que j'ai reçues de cette bonne mère, et maintenant que le silence des passions me permet de jeter un coup d'œil sur le passé, je ne puis me rappeler son amour, ses soins, son dévouement absolu, sans donner des larmes à sa mémoire.
Le frère Joseph, impatient et toujours maître de lui, ramasse les ciseaux, et bientôt il ne me reste plus un cheveu sur la tête. Il me la couvre de sa maudite calotte et, me prenant par le bras, il me conduit à son couvent, après m'avoir fait traverser les principales rues de Calais, et m'avoir inhumainement exposé aux huées de mes camarades et de tous ceux qui avaient souffert de mes espiègleries. L'impitoyable frère me fait traverser le cloître, me traîne à une
cellule écartée, ouvre une porte épaisse et noire qui roulait à peine sur des gonds que la rouille avait à demi rongés et la referme sur moi avec un bruit épouvantable.
A peine me trouvai-je seul, que je comparai la vie douce et commode dont je jouissais chez M. Bridault au sort affreux qui m'était réservé. Je me reprochai amèrement mes fautes. Le repentir, la crainte, l'espérance m'agitaient tour à tour. Un accablement profond succéda à ces différents mouvements; une douleur sourde et concentrée s'empara de tout mon être; je me sentais défaillir, et c'en était fait de l'enfant du carnaval si une source abondante de larmes n'eût soulagé mon cœur, qui était prêt à se briser.
A dix ans, on se console de tout, on se fait à tout, et, après m'être essuyé les yeux, avoir fait sept à huit fois le tour de la cellule, m'étant bien assuré de l'impossibilité de m'évader, je commençai gaiement un inventaire de mon mobilier. Une croisée étroite et bien barrée, à huit pieds de terre; trois planches de sapin fixées à dix-huit pouces du sol, et qui paraissaient destinées à me tenir lieu de lit; d'énormes toiles d'araignée au plafond; quatre murs barbouillés de charbon, représentant et multipliant, à mon œil fatigué, des têtes et des os de mort en sautoir; des larmes et autres brimborions du même genre qui indiquaient assez que l'appartement avait été habité avant moi par quelqu'un d'une imagination aussi riante que celle du docteur Young, que tout le monde veut avoir, que personne ne lit, et dont l'ouvrage n'a d'autre propriété que de tourner tout à fait un cerveau faible et déjà frappé; une table de pierre, une escabelle de bois, un prie-Dieu, un rosaire, un pot
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d'eau et un pain bis, tel était l'ensemble de mes propriétés. J'avalai la moitié du pain par désœuvrement, je bus un coup là-dessus, je me couchai sur mes planches, et je m'endormis tranquillement, sans m'occuper du lendemain.
Le sommeil me rafraîchit le sang, et le jour commençait à éclairer de biais les murailles rembrunies de mon hôtel, lorsque je me réveillai. Je m'assis sur mon cul, mes deux jambes dans mes mains, mon menton appuyé sur mes genoux, et je me mis à penser à ma détention et aux moyens de l'abréger. Je sentais bien que je ne pouvais rien espérer de l'inîlexibilité du frère Joseph, et je résolus de le tromper. Geôlier exact et silencieux, il m'apportait le matin mon ordinaire de la journée, c'est-à-dire un pain frais et de l'eau claire, m'examinait un moment, et sortait sans me dire un mot. Le troisième jour, il s'assit sur mon lit, me fixa, se leva, se rassit encore, et enfin me demanda ce que je pensais de la manière dont on traitait les petits libertins qui n'ont ni foi ni loi, qui manquent de respecta leurs bienfaiteurs, et qui cassent les vitres des confrères du Saint-Sacrement. Je répondis d'un air de componction que j'avais mérité d'être puni: que je trouvais mon châtiment trop doux; que je m'y soumettais avec résignation, et que j'en attendais la fin de mon repentir, de l'indulgenee de M. Bridault, et surtout de la miséricorde du ciel. Le père Jean-François, qui probablement écoutait à la porte, entra en ce moment, et m'apprit que le père gardien, touché de ma soumission, lui avait permis d'adoucir mon sort. En conséquence, il me mena dans un réduit un peu moins triste que celui que j'habitais, et qui touchait à la cellule du
frère Joseph ; il m'y parla avec charité et onction, me consola, me rassura, et me conduisit au réfectoire, où M. Bridault était venu déjeuner à côté du gardien, et me regardait en dessous, en tournant et retournant une portion de lentilles qui rentrèrent intactes dans la chaudière qui servait de casserole à la communauté.
Après le dîner, le frère Joseph, qu'on avait nommé en chapitre mon cerbère ou mon mentor, me fit descendre au jardin, où il me parla en ces termes :
— Petit Jean-Farine, vous avez la langue dorée; mais vous ne m'en imposerez pas : je ne juge point par des paroles, mais par des faits. Vous vous lèverez tous les jours à minuit, et vous sonnerez les matines; vous y assisterez avec recueillement, et vous irez vous recoucher jusqu'à cinq heures que vous sonnerez lAngetua et la première messe. Vous servirez cette messe, et toutes celles qu'il plaira à nos bons pères de célébrer jusqu'à huit heures; à huit heures vous déjeunerez selon vos mérites; à neuf heures vous sonnerez la grand'messe, et vous la chanterez du mieux que vous pourrez, jusqu'à ce que je vous aie appris à la chanter proprement. A onze heures vous dinerez en communauté ; à midi vous sonnerez une seconde fois Y Angélus, qu'on ne peut trop sonner et qu'on ne saurait trop dire, après quoi vous balayerez le cho-ur, le sanctuaire, la nef, les chapelles latérales et le parvis. A une heure vous prendrez l'Imitation de Jésus-Christ, et le Guide du pécheur, et vous tâcherez d'apprendre à lire, ce que je ne me charge pas de vous enseigner, et pour cause. A trois heures, vous sonnerez les vêpres, et vous les psalmodierez avec nous ; à quatre heures
vous ferez un tour de jardin en récitant dévotement votre chapelet; à cinq heures vous souperez; à six heures vous sonnerez Y Angélus pour la troisième et dernière fois; à six heures et demie vous descendrez à la cuisine, où vous m'aiderez à laver la vaisselle, et à mettre en ordre dans le gardemanger les provisions que la Providence nous aura envoyées par le canal des bienfaiteurs de la maison; puis vous irez vous mettre au lit, où il vous sera permis de vous reposer après vous être livré à ces pieux exercices. S'il vous arrive d'en négliger aucun, ou si vous approchez de cinquante pas de la porte du cloître, je me propose de vous distribuer sur les épaules nues cinquante coups de nerf de bœuf, dont je vous ai montré un échantillon dans la salle à manger de M. Bridault, et, en cas de récidive, on doublera la dose, et on vous remettra pour six semaines clans la sainte retraite dont le père Jean-François vous a tiré ce matin.
A ces mots, il me laissa et fut vaquer à ses affaires.
Je ne crois pas que Satan en personne ait jamais imaginé des moyens plus sûrs pour damner un chrétien. Le genre de vie auquel on me soumettait était un supplice intolérable, dont je ne prévoyais pas la fin, et mille fois le jour je me donnais à tous les diables. Au bout d'un mois de ce régime infernal, ma patience s'aigrit considérablement : je négligeai la pratique des exercices pieux qui m'étaient prescrits, et le frère Joseph, esclave de sa parole, me remettait dans la voie du salut à grands coups de nerf de bœuf. Je jurai de me venger d'une manière éclatante; et un soir qu'il me régalait à son ordinaire dans un coin de la
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cuisine, et qu'il me faisait sauter tantôt sur les fourneaux et tantôt sous la table, je me
t'etai sur une terrine pleine d'un potage irûlant, j'en coiffai Sa Révérence, et, pendant qu'elle se dépêtrait de la terrine et qu'elle s'essuyait la figure et la barbe en beuglant comme un veau, je grimpai jusqu'au grenier, et je me réfugiai sur le toit. J'y étais à peine, que le redoutable frère Joseph parut à la lucarne, une broche à la main, et se mit en devoir de me poursuivre. Je tins ferme et je me défendis courageusement avec les tuiles que j'arrachais de la couverture. Ma contenance décidée en imposa un moment au frère; mais, honteux d'être tenu en échec par un enfant de mon âge, il s'avança d'un air déterminé en parant avec sa broche les tuiles que j'envoyais siffler autour de ses oreilles. La peur me saisit à mon tour. Je me sauve de toit en toit, ayant toujours sur mes talons l'opiniâtre frère et sa broche, il était prêt à me saisir, et j'étais sans ressource, lorsque je m'avisai de me laisser couler de la couverture par terre , au hasard de me rompre le cou. Je tombai à califourchon sur un avant-toit qui couvrait la cloche du réfectoire; je la sonnai à volée. En un instant toute la capucinière fut rassemblée au jardin, et je déclarai au père Jean-François, à haute et intelligible voix, que, s'il ne s'engageait par l'âme de son patron à m'ôter des griffes de son enragé frère Joseph, qui était au haut du toit, la bouche béante et la broche à la main, j'allais me casser la tête sur le pavé. On me promit ce que je voulus, on m'aida à descendre ; et le père Jean-François, voyant que la rigueur n'était bonne qu'à me mettre le diable au corps, essaya les voies de la douceur qui
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lui auraient peut-être réussi, si la soif de la vengeance, qui ne me quittait plus, n'avait occasionné un petit événement qui me fit sortir de la maison pour n'y rentrer de ma vie.
Le frère Joseph était un vigoureux compère qui gueusait avec grâce, qui était connu de la ville et des faubourgs, qui était bien reçu des maris, mieux traité de leurs femmes, et qui apportait au couvent jusqu'au bois d'une maison, quand il ne pouvait plus y trouver autre chose. J'avais quelquefois remarqué dans le bas de son prie-Dieu des bouteilles de liqueur, et quelques petits écus qu'on ne lui avait pas donnés pour lui, et dont il s'était adjugé la propriété. J'avais» remarqué en outre une certaine Marie-Jacques, revendeuse de poisson, âgée d'environ quarante ans, la peau tannée, le sourcil épais, l'œil bordé d'écarlate, le nez épaté barbouillé de tabac, des tétons à mettre dans ses poches, des fesses comme des timbales, et des jambes comme des poteaux; Marie-Jacques enfin, qui était construite de manière à faire reculer le grenadier le plus intrépide de la garnison, pouvait être un morceau très sortable pour un frère capucin.
Comme je ne sortais pas de la maison, je ne perdais rien de ce qui s'y passait. J'avais plusieurs fois aperçu Marie-Jacques rôdant autour des cloîtres à la nuit tombante, le frère Joseph allant à sa rencontre, lui parlant avec action, ne se dérangeant ni pour moi ni pour personne; et personne, hors moi, ne soupçonnant Marie-Jacques, qui, n'ayant pas figure humaine, ne devait pas inspirer de soupçons. Un certain soir, que je rêvais aux moyens de pouvoir faire au père gardien une dénonciation établie sur des preuves palpables, il me sembla enten-
dre quelque bruit dans le corridor. J'entr'ouvris doucement ma porte et je crus entrevoir dans l'obscurité quelque chose qui se glissait dans la cellule du frère Joseph, qui se referma aussitôt. Je m'approchai sur la pointe du pied, j'écoutai attentivement et je demeurai convaincu. Je descends, je ferme la porte du cloître, celle du jardin, je prends la crécelle du jeudi saint, je galope de dortoir en dortoir en jouant de ma crécelle et en criant de toutes mes forces : « Marie-Jacques est couchée avec le frère Joseph. » Celui-ci ne perd pas la tète, il passe Marie-Jacques dans sa robe, lui enfonce son capuchon sur les yeux, lui tourne le nez à la muraille, fait un paquet de sa chemise et de ses jupons, le prend sous son bras, enfile le corridor, me trouve en son chemin, me jette à dix pas d'un coup de poing sur l'oreille, descend l'escalier, trouve les portes fermées, se jette dans la cave, et se cache derrière un cuvier qui servait à laver le linge d'église, et qu'on avait dressé contre le mur. Le père gardien, le père vicaire et tous les pères possibles, sortent à la fois de leurs cellules, croient le feu à la maison, et ce n'est qu'avec des peines infinies que je parviens à me faire écouter et à raconter ce que j'ai vu et entendu. Le père gardien allume sa lanterne sourde, entre chez le frère Joseph et le voit couché sur son grabat.
— Elle s'est enfuie toute nue, répétais-je au père gardien. Elle a passé près de moi, à telles enseignes qu'elle m'a renversé d'un soufilet. J'ai fermé toutes les portes, et elle ne peut-être que dans la cave.
Le père gardien et le père vicaire y descendent, regardent, furètent partout; et au moment où ils approchent du cuvier, le
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frère Joseph le renverse sur eux, les charge d'un demi-cent de fagots, remonte armé d'un gourdin, frappe à droite et à gauche, nous disperse tous, rentre dans son taudis, fait lever Marie-Jacques, lui ôte sa souquenille, l'attache sous les aisselles avec son cordon, la descend dans le jardin, jette son paquet après elle, lui souhaite le bonsoir, et lui dit de se sauver par-dessus les murs en s'accrochant aux espaliers. Un vieux chien courant, commensal de la maison, flaire Marie-Jacques de cent pas, et fait entendre sa voix rauque en la chassant sur trois pattes. Elle s'échappe à travers un carré de choux, trébuche, culbute, se relève, recommence à courir. Le chien la poursuit sans relâche, en aboyant plus fort, il allait la happer par la fesse, lorsqu'elle fait un dernier effort, saute à un abricotier, et parvient à enfourcher la muraille. Le factionnaire de l'hôpital, qui se trouve en face, écoute, regarde, ne sait que penser de la masse informe qu'il aperçoit, crie qui vive d'une voix mal assurée, et Marie-Jacques, pour toute réponse, lui saute sur les épaules, le renverse et se tapit dans sa guérite ; le soldat croit que le diable lui est tombé sur le dos; il se relève et s'enfuit au corps de garde. Une patrouille arrivait par l'autre bout de la rue ; elle entend ce tintamarre; elle avance au pas de charge et la baïonnette en avant; Marie-Jacques se remet à courir, rencontre une seconde patrouille, enfile une autre rue, et va se jeter au milieu d'une troupe de bourgeois qui sortaient d'une noce, et qui avaient la tête échauffée, la vue trouble, et qui, à l'aspect de ce monstre femelle, que sa nudité rendait plus affreux, s'imaginent avoir un revenant à leurs trousses, et se dispersent
ilans les rues de Calais en criant à la garde. Marie-Jacques court toujours, effraye tout ce qui se rencontre sur son passage, et, à force de courir, elle se trouve vis-à-vis de Tégout, dont la grille était ouverte, et dans lequel elle s'enfonce jusqu'à la ceinture, tenant son paquet sur sa tête. En un moment tous les postes sont sur pied, les patrouilles se multiplient; les habitants qui étaient couchés se mettent à leurs croisées, ceux qui étaient dans les rues cherchent à se réfugier chez eux, tout le monde crie à la fois, et personne ne s'entend. Le porte-clefs de la ville s'éveille en sursaut, et croit que les Anglais sont maîtres de la place. Il court, en chemise, au premier corps de garde, fait battre la générale, et va éveiller M. le commandant. La garnison sort de ses casernes, le sac au dos, et vient se ranger en bataille sur la place. M. le commandant arrive, l'épée à la main, se met à la tête d'un régiment suisse, parcourt toute la ville, ne rencontre pas d'ennemis, et envoie le porteclefs au cachot. Le calme renaît, et on parvient enfin à s'entendre. M. le commandant apprend que la ville a été en combustion par un diable qui sortait de chez les capucins; il marche droit au couvent, et se fait ouvrir les portes. Il trouve cinq à six pères retranchés dans leurs cellules, bassinant avec de l'eau de vulnéraire les contusions que le gourdin du frère Joseph leur avait faites, et transis de peur des hurlements qu'ils entendaient, et qui partaient ils ne savaient d'où. Le commandant fait allumerdes flambeaux, visite toute la maison; et à peine a-t-il le pied dans la cave, que ces hurlements extraordinaires redoublent avec fureur, et semblent sortir de dessous un tas de fagots. On dérange les fagots, et on
découvre un cuvier ; on lève le cuvier et on aperçoit le père gardien et le père vicaire à demi' suffoqués et ne concevant rien à tout ce qui s'était passé. Comme j'étais l'unique cause de tout ce tintamarre, et que je n'avais pu convaincre le frère Joseph, j'étais sans espoir dans la miséricorde des hommes, et je pris sur-le-champ mon parti. Je me coulai à travers les soldats qui emplissaient la maison, je gagnai la rue, et je me glissai dans la cour de M. Dessein qui est ouverte, jour et nuit, depuis le 1er janvier jusqu'au 31 décembre.