NOUVELLE MANIÈRE DE VOYAGER A PEU DE FRAIS
Mon premier soin en entrant chez M. Dessein fut de me soustraire aux recherches et à la vengeance des révérends pères capucins, que je croyais très occupés de mon individu, et qui ne s'occupaient que du tort irréparable qu'une scène aussi extraordinaire pouvait faire à la maison. Je ne connaissais pas celle où je m'étais réfugié. Je voyais des lumières à toutes les croisées, et je jugeai qu'il n'était pas prudent de m'avancer davantage. Je regardai autour de moi; j'aperçus une grande, belle et bonne berline, j'y entrai provisoirement, je tins conseil avec moi-même, non sur le passé, dont je ne m'inquiétais guère, mais sur l'avenir, qui ne se présentait pas à mes yeux sous un aspect bien riant. Ma méditation était souvent interrompue par les gens de M. Dessein qui entraient, sortaient, chantaient, juraient, s'appelaient, se répondaient;
et mon imagination frappée croyait à chaque instant distinguer ia voix effrayante de l'inexorable frère Joseph. La girouette que le vent agitait, une feuille qui voltigeait en rasant le sol, le mouvement que je communiquais moi-môme à la voiture, tout, me faisait tressaillir, et je me roulais comme une pelote dans le fond de la berline. Je me relevais avec précaution, je me rassurais un peu, j'essayais de penser à l'état de mes affaires : ce maudit frère Joseph brouillait toutes mes idées, et son nom terminait toutes mes phrases.
Cependant ces sensations pénibles se dissipaient insensiblement, lorsque le jour qui commençait à poindre m'inspira des craintes nouvelles, plus pressantes et mieux fondées. J'allais être infailliblement reconnu et livré au frère Joseph. Si je me hasardais à sortir,le premier bourgeois de Calais dont je serais rencontré ne manquerait pas de m'arrêter et de se faire un malin plaisir de me réintégrer es mains du frère Joseph. Ce damné frère Joseph me poursuivait, me tourmentait, m'obsédait sans relâche ; je ne
})ensais, je n'entendais, je ne voyais que ui. Pendant que j'étais dans ces angoisses, j'entends distinctement ouvrir une porte; on s'avance dans la cour, et on marche droit à ma voiture. Je rassemble toutes mes forces, et, par un mouvement aussi prompt que la pensée, je dérange le coussin du fond, je lève le dessus du coffre, et je me blottis dedans. On ouvre la portière, on monte dans la berline, on tourne, on retourne, on arrange, on descend, on remonte, on redescend encore. Un tremblement universel m'avait saisi, mon cœur battait avec violence, une sueur froide coulait de toutes les parties de mon corps. Je retiens mon
haleine, je prête une oreille attentive, et je crois reconnaître les pas des chevaux et le bruit sourd des bottes fortes, qui font résonner le pavé. Deux êtres quelconques se placent directement sur moi, la portière se referme, la voiture part avec la rapidité de l'éclair, et voilà l'enfant du carnaval qui court la poste sans savoir comment, qui est effrayé sans savoir par qui, et qui va sanssavoir où.
J'étais ployé en quatre, il m'était impossible de changer de position; des crampes horribles m'arrachaient quelquefois des cris que le bruit des roues étouffait; mais je m'éloignais du couvent des capucins, et c'en était assez pour moi. Ma tête portait sur une de ces clefs de fer qui servent à démonter les roues, et à chaque cahot elle faisait un soubresaut qui était suivi d'un coup violent. Comme les chemins des environs de Calais sont parfaitement entretenus, les cahots se succédèrent bientôt sans interruption, et ma tête n'avait plus qu'un mouvement périodique qui ressemblait assez à celui du marteau d'une horloge. L'air s'épaississait insensiblement dans mon trou ; au bout d'un quart d'heure il en restait si peu que je ne respirais plus qu'avec des peines incroyables. Je pouvais calculer com bien il s'écoulerait encore de minutes jusqu'à mon entière suffocation ; mais je m'éloignais du couvent des capucins; je me serais laissé écorcher vif plutôt que d'y retourner, et je me résignai.
Une secousse terrible, qui manqua de renverser la voiture, dérangea un peu l'ensemble de mon corps; et ma main gauche, qui était passée sous ma cuisse droite, rencontra une extrémité de la très dure et malfaisante clef, dont je voulus au moins me
dépêtrer la tête. Je reconnus que l'autre extrémité était arrêtée dans une fente, qui se prolongeaitentre deux planches sur toute la largeur de la voiture. Je tirai; la clef résista. Je tirai plus fort; elle s'engagea davantage. Je me désolai, je me dépitai, j'allais abandonner la clef et livrer ma tète et tout mon corps au caprice de la fortune, lorsque je m'aperçus que cette clef, dirigée d'un certain côté, faisait l'effet d'un levier et qu'elle soulevait une des planches. Cette découverte ranima l'espoir qui s'éteignait au fond de mon cœur et multiplia mes forces. Je redoublai d'efforts; j'en fis d'étonnants pour mon âge; je sentais avec un plaisir indicible la planche qui se détachait à chaque secousse; je parvins à la saisir avec ma main droite, et je la retournai entièrement, mon estomac collé au couvercle du coffre, et mon corps soutenu par ma tète et mes genoux fortement appuyés contre les panneaux de droite et de gauche. Je commençai à avoir de l'air : c'était beaucoup sans doute, mais cela ne suffisait point ; ma position était intolérable. Je me reposai un moment, je repris un peu mes sens, et je me remis au travail avec une nouvelle ardeur. Je poussais, je retirais la planche, je l'agitais en tous les sens. Un des bouts sortit enfin du coffre; je le jetai sur la grande route, j'envoyai la clef après elle, je passai mes jambes dans l'ouverture, et je me trouvai commodément assis, respirant à discrétion, dispensé de la crampe, et décidé à rouler tant que cela conviendrait au propriétaire de la voiture.
Celui-là est malheureusement né qui, dès le berceau, est environné d'êtres qui s'intéressent à lui, qui ne s'occupent que de lui, qui se ploient à ses goûts, qui préviennent ses désirs, et qui s'estiment heureux de pou-
voir les satisfaire : il devient nécessairement dur, arrogant et ingrat. L'homme isolé, sans asile, sans ressources, se pénètre du sentiment de sa faiblesse et de sa dépendance, du besoin qu'il a de ses semblables et de la nécessité de leur être utile pour en obtenir des secours. Les vérités les plus simples sont ordinairement le fruit d'une longue expérience; mon état présent m'eclaira en un instant sur mes torts passés et sur ma conduite à venir. J'avais été impertinent et froid avec mes premiers bienfaiteurs; je m'étais accoutumé à considérer leur affection et leurs soins comme une dette qu'ils avaient contractée envers moi, et je ne pensais pas àm'acquitter envers eux. Je ne tenais plus à personne, personne ne s'intéressait à moi: qu'allais-je faire? qu'allais-je devenir? que ne de vrais- je pas à l'âme bienfaisante qui serait touchée de ma misère, et qui daignerait l'adoucir? Par quelle reconnaissance, quel attachement, quel zèle ne payerais-je pas des bontés auxquelles je n'avais pas le droit de prétendre, et qui ne m'en seraient que plus chères? Je ne me disais pas tout cela si clairement ni si correctement; mais tel était le fond de mes idées.
Je n'étais séparé de mes compagnons de voyage que par un coussin de velours d'Utrecht et une planche d'un demi-pouce ; mais la fortune, la naissance et peut-être la considération pubiique avaient mis entre nous un intervalle qu'il me serait impossible de franchir. Cette pensée n'était pas consolante : cependant je grillais de voir ceux qui étaient au-dessus de ma tête. Je me proposais de lire, dans leurs yeux, les qualités de leur cœur et d'implorer leur assistance, pour peu qu'ils fussent porteurs d'une de ces figures franches et ouvertes qui plaisent
au premier coup d'œil et qui inspirent la confiance. Je leur conterai mes aventures,, disais-je en moi-même; elles les amuseront. Mes regrets sincères les toucheront; ma jeunesse, ma jolie petite mine leur plairont, et ils me secourront. Mais non, reprenais-je l'instant d'après. La misère d'un inconnu n'inspire qu'une compassion froide et passagère ; ceux qui logent au-dessus de moi croiront faire assez en me donnant quelque monnaie d'un air dédaigneux qui m'humiliera; puis ils me tourneront le dos en me priant de vouloir bien continuer mon voyage à pied. Pendant ce soliloque, la voiture s'arrêta pour la sixième ou septième fois, et je rentrai mes jambes, comme je n'avais pas manqué de le faire aux postes précédentes. La portière s'ouvre ; on descend de voiture. On demande, en assez mauvais français, si on trouvera de quoi dîner. « Oui, milord, et comme un prince », répond je ne sais qui d'un ton mielleux et obligeant. Diable! fis-je, à part moi, je suis avec un milord, et un milord qui va dîner comme un prince! j'ai assez mal soupe hier, je n'ai pas déjeuné aujourd'hui, et je ne dînerais pas! cela serait dur. Mais pour dîner, il faut de l'argent; pour se procurer de l'argent, il faut travailler ou avoir travaillé, ou tenir des économies de ses parents le privilège de tout exiger des autres et de ne rien faire pour eux. Mais je ne connais ni mon père ni ma mère; je ne sais s'ils sont morts ou vivants, riches ou gueux; je n'ai jamais travaillé et je ne sais rien faire, et cependant il faut que je dîne et je m'en rapporte à. mon estomac. Voyons donc s'il me sera impossible de profiter du superflu de la table du milord, comme j'ai profité du superflu de sa voiture.
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Je lève avec ma tête le couvercle et le ■coussin; je regarde, et je vois tous les gens <le l'auberge très sérieusement occupés autour de cinq ou six fourneaux et remuant des casseroles, d'où s'exhalait une odeur qui doublait mon appétit. Je descends, j'entre •effrontément et je demande d'un ton de laquais, c'est-à-dire d'un ton très impudent et très haut, à quel numéro on a logé le milord. « Au numéro 3 », me répond M. le chef sans tourner seulement la tête, de peur que sa sauce ne tournât. Je prends une serviette qui se trouve sous ma main, je la place sur mon bras, à peu près comme mademoiselle Suzon la portait derrière M. Bridault, aux jours de gala; je monte l'escalier en deux sauts, j'ouvre la porte du numéro 3 et je me plante derrière milord, droit comme un pieu, et ferme comme un roc. Une petite fille, à peu près de mon âge, était assise vis-à-vis de lui; elle m'aperçoit et part d'un éclat de rire. Milord se retourne, me regarde
fravement, achève une tranche de roasteef, et me dit :
— Paitit gâçon, mounte-moi le plum-pud- •ding et dis à madame le taverne d'apprêter a bowol of punch.
Je pars, je vole et j'exécute les ordres de milord. L'hôtesse me rit au nez à son tour, me charge d'un ragoût qui m'était inconnu, mais que je jugeai excellent; et, pendant que je remontais, elle disait à ses gens :
— Il faut avouer que ces Anglais ont des fantaisies bien bizarres. A-t-on jamais accoutré un jockey de cette manière?
Milord goûte le plumpudding, y revient, y retourne encore; et la petite miss, qui ne mangeait plus ne cessait de me regarder et riait de tout son cœur.
— Finissez, miss, lui disait milord sans
perdre un coup de dent. Vous rire comme un Française. Le rire excessif, il annonce le frivolité, une faible entendement, et c'est le marque sûr d'un cerveau vide et évaporé. Un penseur, un philosophe, un Anglais, ne jamais rire.
Et miss n'en riait que plus fort.
Je ne savais à quoi attribuer cet accès de gaieté; j'éprouvais un mouvement d'inquiétude et d'impatience, lorsqu'une glace me mit dans la confidence. C'étaient ma tête tondue, ma chienne de calotte, et mon accoutrement original qui faisaient rire à mes dépens, et dont je finis par rire moi-même. Milord, qui ne riait jamais et qui était avare de ses paroles, me fit signe de desservir ; et, pendant que je descendais, il dit à sa fille :
— Cette madame le taverne n'avoir pas the common senser. Dégrader ce paitit gâçon, en habillant lui comme un moine ! c'est ridiculous.
— Voilà votre punch, me dit l'hôtesse quand j'entrai dans la cuisine. Vous dînez, sans doute, mon petit ami ?
— Et copieusement, madame, lui répondis-je.
— Servez votre maître, reprit-elle, et je vous traiterai en ami.
Je ne me le fais pas dire deux fois : je mets le bowl, devant milord et je vais m'asseoir à table d'hôte. Je bois et je mange comme quelqu un qui ne sait pas s'il trouvera à souper; et pendant que l'hôtesse a les talons tournés, je saute dans la voiture et je rentre dans mon coffre. J'ignorais sur quelle route j'étais, dans quelle ville je me trouvais, si milord en partirait après avoir vidé son bowl, s'il y passerait la journée, le lendemain; mais j'avais dîné, jetais bien aise d'éviter les explications. J'avais passé
une très mauvaise nuit, j'avais besoin de repos et je m'endormis.
Lorsque je me réveillai, le soleil était allé éclairer les antipodes, ou nous avions fait un demi-tour sur nous-mêmes, selon que le lecteur sera cartésien ou tichobrahéien. La voiture allait grand train, malgré la loi de la gravitation, et je me sentais frais, gaillard et dispos. Je m'aperçus que nos idées dépendent en effet de nôtre digestion, et mon imagination du soir était couleur de rose, comparée à mon imagination du matin. Les frayeurs qui m'avaient offusqué le cerveau étaient évanouies ; milord me paraissait .un assez bon diable, à quelques singularités près, et je résolus de pousser l'aventure à sa fin.
On arrête à la porte d'une ville; le postillon appelle le portier, tempête, jure, fait claquer son fouet de manière à réveiller un sourd, et le portier n'arrivait pas.
— Goddam, dit enfin milord, cette portier d'Amiens, il me joue toujours cette tour.
— Diable! dis-je en moi-même me voici à Amiens, dont les habitants se laissent prendre avec des noix et doivent être faits comme des écureuils, à ce qu'assure M. Bridault : nous allons voir cela.
Le portier ouvre enfin.
— Voilà une guinée, mon hami, lui dit milord d'un ton'tragi-comique; mais happrenez qu'on ne fait pas attendre un gentil bomme anglais.
Le portier se confond en excuses, en compliments; il ne prévoyait pas qu'il dût passer un Anglais : il ne se serait pas couché s'il eût attendu un Anglais, etc., etc., etc.; et pendant que ce bavard se remet au lit, nous arrivons à l'auberge. Je sors lestement par mon trou, j'ouvre la portière, je pré-
sente la main à milord qui me fixe à la lumière de plusieurs llambeaux et dit :
— Ah ! ah !
— Oh! oh! continua sa fille.
— Hi ! hi ! firent les gens de la maison. Je ne me déconcerte point; je prends le
sac de nuit d'une main, un ilambeau de l'autre et je marche en avant en criant :
— Place, place à milord; le plus bel appartement à milord; un excellent souper à milord, et qu'on serve à la minute; milord n'est pas fait pour attendre comme un Français.
— Ah! ah! répétait milord en me'suivant.
— Le drôle de petit corps ! reprenait sa fille en riant.
Et la valetaille de l'hôtel fermait la marche en riant plus haut qu'elle de ma tournure séraphique. Milord s'arrête au milieu des degrés, se tourne vers eux et leur dit gravement :
— Pourquoi vous mocquez ce partit gâcon? qu'importe qu'un habit il soit fait d?une façon ou d'un autre? cette le homme qu'il faut voir, et non son couverture. L'entourage il n'est quelque chose que quand l'individu il n'est rien. Qu'on me cherche un fripier tailleur et qu'on se taise !
— Ah! ah! dis-je tout bas à mon tour, voilà qui s'annonce bien.
Nous entrons dans une chambre assez propre. Je demande à milord s'il veut se mettre à son aise, et, sans attendre sa réponse, je tire du sac de nuit son bonnet de coton blanc, son manteau de lit d'indienne piqué, ses pantoufles de maroquin vert et sa boîte à tabac. J'enlève sa perruque noire coupée, je le débarrasse de son habit marron, de sa veste écarlate galonnée en or, et je l'affuble de son accoutrement du soir ; je lui présente un fauteuil dans lequel il s'en-
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fonce sans me dire autre chose que son ah î ah ! qu'il répète à chaque tour que je fais dans la chamhre en me regardant d un air admiratif. Il me présente ses pieds, qu'il ne pouvait déchausser lui-même, parce que son ventre décrivait une demi-courbe qui commençait à la clavicule et qui se terminait sur ses genoux. Je relève délicatement deux ou trois pelotes de graisse qui retombaient agréablement sur sa boucle, et ses pieds passent de ses souliers dans ses pantoufles.
— C'est fort bien, me dit enfin milord. Apprenez-moi maintenant pourquoi je trouve vous pâtout et quel diable vous porte d'un endroit à un autre.
C'est où je l'attendais : je lui contai mon histoire, et je n'en oubliai pas une circonstance. Milord s'était expliqué sur le rire et les rieurs, et de temps en temps, il se mordait les lèvres pour ne rien perdre de son grand sérieux; mais ses efforts furent vains et la nature l'emporta sur la morgue. Les muscles de son visage commencèrent à jouer, son ventre sautait de son menton sur ses cuisses et de ses cuisses à son menton; ses deux mains, appuyées sur les bras de son fauteuil, soutenaient à peine son corps qu'agitaient des mouvements convulsifs ; une toux violente le saisit, il devint violet en un instant ; et sa fille, en riant de plus belle, se hâta de lui ôter sa cravate .pendant que je lui frappais sur le dos.
Le ventre de milord reprenait son assiette ordinaire, les muscles de son visage reprenaient leur immobilité et son sang commençait à circuler librement, lorsqu'un homme entra portant un gros paquet dans lequel étaient des habits de toutes les tailles et de toutes les façons.
— Habillez ce paitit gâçon, monsieur le maître, lui dit milord.
Et il se tourna vers la cheminée, alluma sa pipe et ne se mêla plus de ce qui se passait derrière lui.
Je visite exactement tout ce que renfermait la serpillière et je m'arrête modestement à une veste bleu-de-ciel, galonnée en argent sur toutes les tailles, un petit gilet couleur de rose et une culotte de Casimir serin: je trouve dans le fond du paquet une demi-douzaine de mouchoirs de percale et je les destine à remplacer ma calotte et à me tenir lieu de cravate. Je passe dans une chambre voisine, et je rentre cinq minutes après équipé de manière à faire honneur à la générosité du milord.
— Ah ! qu'il est bien, mon papa, s'écrie la petite miss; voyez donc quelle jolie figure!
Milord sonne sans me regarder, et l'hôtesse entre.
— Madame, lui dit-il, payez M. le maître et faites mounter tous vos gens.
A l'instant l'appartement s'emplit de marmitons, de garçons servants, de garçons d'écurie et de ces filles qui prient les voyageurs de ne pas les oublier, parce qu'elles leur ont couvert un lit et découvert autre chose.
— Apprenez, leur dit milord, que ce paitit gâçon il est à moi, et qu'on ne mocque pas quelqu'un qui appartient à un gentilhomme anglais.
Je sautai de joie, milord s'en aperçut du coin de l'œil, nen parut pas fâché et "fit un signe de la main, d'après lequel chacun se retira sans rire et sans souffler le mot.
Je commençai aussitôt à remplir mes fonctions. Je mis le couvert, je montai le souper et je servis milord avec intelligence
et exactitude. Il ne faisait que tordre et avaler et son assiette disparaissait en un clin d'œil. Il aimait à boire, et son verre n'était pas plus tôt vide que je l'avais rempli. Il avait demandé du pu>*ch à dîner; de mon autorité privée je lui en montai un bowl au dessert, et je l'accompagnai d'une gazette anglaise que j'avais trouvée sur le comptoir de l'hôtesse. Ce dernier trait l'enchanta, et il me marqua sa satisfaction par un signe de tête. Je descendis à la cuisine, où on me servit à mon tour, avec des marques de considération qui me flattèrent infiniment ; et lorsque je me sentis en état d'attendre le déjeuner, on me conduisit à un bon lit, dans lequel je m'étendis avec délices en bénissant ma destinée.
j'arrive a paris
On ne passe pas d'un état désespéré à une condition supportable sans éprouver des sensations inconnues, séduisantes, chimériques peut-être, mais auxquelles l'imagination se livre avec complaisance, et qu'elle embellit des traits de la vérité. Le bonheur n'est plus un être de raison ; on le voit, on le touche, on s'en pénètre ; et si l'on se rappelle la crise qui a précédé ces moments d'ivresse, c'est pour sentir plus parfaitement sa félicité présente. Un amant désespéré de l'infidélité d'une maîtresse adorée, et qui tient la preuve certaine de sa constance; l'ambitieux aux joues cavées, au teint hâve, qui reçoit un brevet qu'on disait envoyé à quelqu'un qui le méritait mieux que lui; un avare qui croit son tré-
sor perdu avec sa maison que dévore un incendie, et qui s'échappe à travers les flammes, sa cassette sous le bras; le marin qui surmonte la violence des vagues qui viennent d'engloutir son vaisseau, et qui brave, du rivage, leur impuissance et leur fureur; l'innocent justifié au pied de l'échafaud : ceux-là auront une idée nette et précise de ce qui se passait en moi. Ma chambre, mon lit, mes habits, milord, sa fille, leur voiture, le présent, l'avenir, tout se peignait en beau dans mon œil satisfait : un monde nouveau venait d'éclore pour moi.
Je me laissais aller au charme qui m'entraînait; je me sentais bercé par la main du plaisir. Cependant jenedormis point; je ne pensais point à dormir; je faisais mieux, je jouissais, et cette nuit fut la plus douce que j'aie passée de ma vie.
Cinq heures venaient de sonner et le plus profond silence régnait encore dans l'hôtel. Milord n'est pas fait pour attendre, me dis-je aussitôt; milord n'attendra pas. Je me lève, je prends mes habits, pièce à
Eièce, je les regarde, je les étends sur mon t, sur des chaises; je les regarde encore, je les touche, je leur souris, je leur parle. Quelle richesse! quelle élégance! disais-je en m'habillant, et tout cela est à moi ! je me considérais dans une glace et je remarquais avec satisfaction que ma figure ne faisait point de tort à mon ajustement. Miss a raison, m'écriai -je en finissant ma toilette, je suis vraiment joli garçon.
Je descendis à la porte de milord, j'écoutai et je n'entendis rien. Restons ici, me dis-je alors, soyons immobile, et que milord, en ouvrant les yeux, jouisse de ses bienfaits et de ma reconnaissance. Un moment après, j'entends tousser, on crache, on se mou-
che, on sonne, et la porte s'ouvre aussitôt.
— Je suis contente, me dit milord. Demandez les chevaux et faites mounter le thé.
Tout dormait encore dans l'hôtel. Je vais, je viens, j'appelle, et, pendant que les gens de la maison bâillent en se frottant les yeux, j'allume un grand feu, je le charge d'un trépied et d'une casserole pleine d'eau, et je cours à la poste. Une voiture attendait; les chevaux allaient être mis.
— C'est pour milord, criai-je de cinquante pas, vite des chevaux à milord.
Et, au nom de milord, le postillon part au grand trot, me suit et laisse là ses voyageurs qui ne concevaient pas qu'on préférât un Anglais à des gens comme il faut, et qui payent leur guide à dix sous par poste. Je rentre dans la cuisine, je presse la fille, le thé est prêt, je le place devant milord; et j'ai soin de m'essuyer le visage, pour qu'il n'ignorât pas que j'avais couru. Miss paraît, me sourit d'un air plein de grâces; on prend le thé, on demande la carte, on paye et on descend.
Je n'avais guère que onze ans. Il n'y avait pas d'apparence que je pusse conduire un cheval et supporter la fatigue de la course ; d'ailleurs je n'avais ni la culotte de peau de daim, ni le tapabord de velours noir, ni surtout les bottes à l'anglaise, et le jockey de milord ne pouvait monter à cheval sans le costume le plus exact; ainsi il fut décidé que j'irais d'Amiens à Paris dans l'intérieur de la voiture.
Milord occupait le fond de la berline, ses jambes étendues sur le coussin de devant; miss était à côté de lui et j'étais vis-à-vis d'elle. Nos yeux se rencontraient presque sans interruption. Les siens étaient beaux,
l'enfant du carnaval GI
j'avais du plaisir à les voir; ses genoux touchaient les miens et j'y trouvais encore du plaisir; elle m'adressait quelques mots et sa voix flattait mon oreille; elle me parlait avec bonté et cela m'allait au cœur.
Milord voulait faire une Anglaise de sa fille, c'est-à-dire qu'il essayait de la persuader que le peuple anglais est le premier peuple de l'univers et que les autres ne sont que des barbares, tout au plus dignesde l'admirer et de le servir. Milord était silencieux par système et par habitude; mais il ne tarissait pas quand il trouvait l'occasion de médire de la France, et même de la calomnier. Il commença la conversation par une sortie violente contre les Français; et,, pour que je ne perdisse rien de son immense érudition, il eut la complaisance de nous déchirer dans notre propre langue. Il parlait français comme un maître es artsparle grec; sa fille, qui le parlait très bien, riait de ses balourdises, et le reprenait quelquefois. Milord s'ennuya d'être repris, se fâcha, prétendit avoir parlé et prononcé à merveille; miss prétendit le contraire, tira un livre de sa poche, chercha le mot qui était l'objet de la contestation, le trouva et me dit de juger. Je sentis pour la première fois qu'il peut être utile de savoir lire. Je rougis, je ne répondis rien; et je crus voir, dans un regard de miss, le regret qu'elle avait de m'avoir humilié.
Nous arrivâmes à Chantilly. Tout était plein dans l'auberge où nous descendîmes^ Il ne fut pas possible de donner une chambre à milord, mais on lui dit qu'on allait servir un monsieur qui était seul, qui paraissait très honnête et qui serait sans doute flattéde dîner avec lui.
— Je lé crois bien, parbleu ! reprit milord. Paitit gâçon, faites mon compliment à ce monsieur, et dites à lui que milord Tillmouth et miss Juliette, sa fille, ils se proposent de diner avec lui.
Le monsieur m'écouta d'un air très affable, n'eut pas l'air de s'apercevoir que le compliment pouvait être plus poli et me répondit qu'il serait enchanté de pouvoir faire quelque chose qui lût agréable à milord.
— Je lé crois bien, parbleu! répéta mon Anglais lorsque je lui rapportai la réponse du monsieur.
Et il entra dans sa chambre.
Le Français s'avança quelques pas au-devant de lui, le salua respectueusement, présenta la main à sa fille et lui offrit un siège. Milord répondit à tout cela :
— Cette fort bien, ne vous dérange pas. Miss ajouta :
— Nous sommes très flattés, monsieur, que le hasard nous procure le plaisir de vous connaître.
— C'est assez, c'est assez, interrompit milord. Dînons, car j'ai une grande appétite, et je suis pressé de partir.
Miss rougit: le monsieur sourit; on servit et on se mit à table.
Ce monsieur était un homme de trentecinq ans. qui avait cette noble aisance, cette politesse franche et gaie qui plaisent au premier abord. Aussi je m'aperçus qu'il plaisait à miss autant qu'il paraissait luimême charmé de ses grâces enfantines et de la justesse de son esprit. Pour milord, plus le monsieur était aimable et plus il fronçait le sourcil.
La conversation s'engagea à la fin. Milord écrivait régulièrement tous les soirs
ce qu'il avait fait et dit dans la journée. Je trouvai, quelques années après, ce dialogue dans ses papiers, et le voici tel que je l'ai traduit :
— Milord paraît avoir de l'humeur?
— Cela se peut.
— Aurais - je le malheur d'en être la cause ?
— Non, pas individuellement.
— Auriez-vous la faiblesse de la plupart de vos compatriotes?...
— Mes compatriotes n'ont pas de faiblesse.
— Mais leur aversion pour tout ce qui est français...
— Est fondée sur l'expérience et la raison.
— Vous la partagez donc?
— Ne me pressez pas, je suis franc.
— Il est triste que des hommes faits pour s'estimer et se chérir soient éternellement dupes d'une prévention...
— Prévention, dites- vous! Récapitulons les ridicules, les défauts, les vices des Français, de leur gouvernement et de leur culte, et vous verrez...
— Qu'ainsi qu'en Angleterre, tout y est mêlé de bien et de mal.
— Vous osez comparer l'Angleterre!...
— Ne vous échauffez pas, milord. Voyons votre récapitulation.
— Le sol de la France est fertile et délicieux; mais qu'on y est loin encore du degré de perfection' où les Anglais ont porté l'agriculture. Le laboureur, condamné aux corvées, écrasé par la taille, la gabelle et autres exactions qu'on appelle des impôts, déserte vos campagnes, ou tombe dans le découragement et le désespoir. Il voit périr d'inanition des enfants à qui il ne peutdonner que du sel pour toute nourriture. On
lui arrache jusqu'à son grabat pour satisfaire à la rapacité des préposés du prince-. et si, dans les moments d'une fureur légitime, il ose venger sa déplorable famille, c'est pour lui seul qu'il existe des lois, c'est sur lui seul qu'elles sont exécutées; elles n'atteignent jamais la puissance ni la fortune. En Angleterre, on ne connaît pas de corvées; on ignore ces impôts avilissants qui ne pèsent que sur une classe de citoyens. Le voyageur paye les réparations des chemins; le noble contribue, comme le roturier, aux besoins de l'Etat; la loi est égale pour tous, veille au bien-être de tous et frappe également sur tous, sans acception de personnes, de rang ni de richesse. Le roi est son premier sujet : tout-puissant pour faire le bien, il ne peut attenter à la constitution, sans compromettre sa couronne et sa tête. Les deux Chambres sont les conservatrices des libertés du peuple; et de l'équilibre de ces pouvoirs, réunis mais distincts, résultent la sûreté et la durée de l'empire. En France, le prince est absolu, sa volonté fait la loi et ce sont ses agents qui l'exécutent. Le peuple rampe devant le •dernier courtisan, qui, après avoir brigué à force de soumission et de bassesses, un regard protecteur du maître, va se venger sur ses vassaux des opprobres dont il s'est abreuvé à la Cour. Nous vivons tous dans nos terres, et le peuple nous pardonne une .aisance qui n'est jamais oppressive, qui vivifie le commerce, qui anime l'industrie et répand partout l'abondance.
— Ce que vous venez de dire, milord, est très vrai à certains égards. Il est en France des abus cruels, que tôt ou tard on réformera sans doute, mais avec réflexion et sagesse, sans précipitation et sans emportement.
Alors, milord, vous aurez des reproches de moins à nous faire, et du loisir de plus pour vous apercevoir que le temps altère tout, change tout, que le peuple anglais vend aujourd'hui ses suffrages; que celui qui a payé son élection d'une partie de sa fortune se vend à son tour à un ministre ambitieux qui gouverne un monarque imbécile et qui déchire feuille à feuille la charte de vos privilèges.
Milord se mordit les lèvres, et continua ainsi :
— La religion influe plus qu'on ne pense sur le gouvernement. Un culte qui ne parle que de crimes et d'expiations, qui n'inspire que des terreurs, qui rétrécit l'entendement humain par des pratiques superstitieuses, ôte enfin à l'homme cette énergie qui le pénètre du sentiment de sa dignité, et qui le rend capable de grandes choses. Partout les catholiques romains sont esclaves, et ils doivent l'être; vous êtes catholiques et vous parlez de réformes ! Abjurez d'abord cet assemblage étonnant d'absurdités et de contradictions. Cessez de reconnaître un Dieu des miséricordes et un Dieu des vengeances; d'être cruels et tolérants, selon que vos prêtres ont intérêt d'épargner le sang ou de le répandre. Songez que votre religion a dévasté tour à tour les quatre parties du monde. Les croisades, la destruction de l'espèce humaine en Amérique, la proscription des Maures, le massacre des Vaudois, la journée de la Saint-Barthélémy, les dragonnades des Cévennes, les bûchers de l'Inquisition; des Etats troublés, ravagés par des papes; des couronnes données, otées et rendues par eux; la chaire de Saint- Pierre elle-mf'me déshonorée par l'inceste, le viol, la perfidie, l'avarice et le meurtre i
l'infant du carnaval, t. i. 3
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tels sont les abominables effets du catholicisme. Et vous êtes catholiques, et vous parlez de réformes !
— Milord, reprit en souriant le monsieur, le temps des orales est passé. La foudre n'est plus à craindre, quand le ciel est devenu serein. Ces excès de nos pères étaient les fruits de l'ignorance. Le fanatisme, le zèle aveugle ont disparu avec elle. La religion n'est plus que ce qu'elle doit être; un hochet pour le peuple, et rien pour l'homme éclairé. Mais dites-moi, à votre tour, milord. pourquoi, dans certain pays, on s'occupe encore d'affaires de religion? Pourquoi en Angleterre, peu* exemple, il est des sectes qui sont à peine tolérées? Pourquoi, le catholicisme y redoute-t-il sans cesse la malveillance, la haine publique et les injustices du gouvernement ? Quoi ! un peuple de philosophes est encore persécuteur! Que lui importe qu'on prie Dieu en latin ou en anglais, ou qu'on ne le prie pas du tout? Dès longtemps on ne devrait plus dire : Un tel est chrétien, juif ou mahométan. On devrait dire simplement : Un tel est honnête homme, ou un tel est un fripon, surtout en Angleterre, où la raison a fait des progrès étonnants.
Milord allait remercier obligeamment le monsieur, lorsqu'il ajouta :
— Oui, des progrès étonnants, qui ne vous empêchent pas d'être exagérés et injustes envers les Français, qui cependant ne diffèrent de vous que par des usages sensés ou ridicules, mais à peu près indifférents ; le cœur humain est le même partout.
— Je ne suis pas du tout de cet avis, répliqua milord, et je suis très loin d'être satisfait des moyens faibles et captieux que
vous venez de m'opposer. Ils me confirment dans mon opinion. Passons maintenant à des objets moins sérieux, mais bien dignes de l'attention d'un observateur : examinons le caractère national.
— Ceci me touchera de plus près, et j'oserai répondre à milord.
— Osez, osez.
— Vous le permettez?
— Sans doute.
— Allons, milord, que pensez-vous du caractère national?
— ^Le Français est vain, léger, inconstant.
— L'Anglais est orgueilleux, pesant, et ne tient à ses habitudes que parce que son imagination indolente n'a pas la forée de désirer et de jouir.
— Si le Français a quelques moments de jouissance, ils passent aussi rapidement que la sensation qui les a fait naître.
— Un moment de jouissance fait oublier des années de peines. Que je plains ceux à qui la nature a refusé le moyen de s'étourdir sur leurs maux !
— Le Français, inconsidéré, sacrifie tout aux convenances, jusqu'à la morale.
— L'Anglais, réfléchi, ne choisit le vice que par haine de la vertu.
— Le Français est esclave de la mode.
— Et l'Anglais de la prétention.
— Le Français répond en chantant, quand on lui parle raison.
— L'Anglais croit répondre, parle toujours et ne prouve rien.
— Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses.
— Ne doit-on rien à qui nous rend heureux.
— Mais ses maîtresses le trompent.
— Les Anglais ne le sont-ils jamais?
— L'Anglais trahi se brûle la cervelle.
— Le Français se console.
— Vos seigneurs, vos financiers, tout ce qui veut singer l'opulence et la grandeur entretient des fdles et se ruine pour elles.
— Les lords et les marchands de Londres nourrissent des chevaux et des coqs, et se ruinent en paris. Je crois, toutes réllexions faites, qu'il vaut mieux se ruiner à la française : il reste au moins quelques souvenirs.
— Le Français se fait un jeu de dégrader les femmes qui l'avilissent a leur tour.
— Il y a partout des séducteurs et des femmes sans principes.
— L'adultère est plus fréquent en France qu'en Angleterre.
— Cela n'est pas prouvé, et ce n'est pas la peine de disputer sur le plus ou sur le moins.
— La dissipation dans laquelle vous élevez vos femmes les conduit à l'oubli de leurs devoirs.
— L'abandon auquel vous livrez les vôtres, la supériorité que vous affectez sur elles, leur rendent le devoir insupportable.
— Oui, nous sommes toujours maîtres de nous...
— Nous ne sommes pas si dupes.
— Et cependant les Anglaises sont, après les Asiatiques, les plus belles femmes de l'univers.
— Mais elles sont mélancoliques, sans usage du monde ; elles ignorent cette gaieté décente qui fait le charme de la société. Les Françaises, avec des traits moins réguliers, sont plus jolies, plaisent davantage, et l'art de plaire est préférable à la beauté. Soyez de bonne foi, milord; que concluez- vous de tout ceci?
— Ma foi, pas grand'chose, je l'avoue; mais vous conviendrez au moins que nos soldats sont les plus braves de l'Europe, et nos généraux les meilleurs tacticiens.
— Cela se peut, milord. Cependant vous avez été subjugués par tous les peuples qui ont voulu vous conquérir. Les Romains, les Danois, les Saxons, les Normands vous ont successivement mis sous le joug. La France a été envahie et n'a jamais passé sous une domination étrangère.
-Ici, un goddam vint mourir sur les lèvres de milord, qui continua ainsi :
— Vous ne nierez pas, je l'espère, que les Anglais ne l'emportent infiniment sur leurs voisins dans les arts utiles, dans les sciences abstraites et dans la haute littérature. Qui travaille l'acier comme nous ?
— Personne.
— Qui construit un vaisseau comme nous?
— Personne.
— Qui entend la manœuvre comme nous ?
— Personne.
— Qui a égalé le divin Newton?
— Personne.
— Qui a fait des tragédies comme Shakespeare?
— Racine, qui réunit à plus de connaissance du cœur humain la sagesse du plan, la régularité de l'action et la richesse de la poésie.
— Racine était nourri de la lecture des anciens, et il s'est approprié leurs beautés. Shakespeare, né dans la lie du peuple, n'eut point de modèles, et son génie lui appartient tout entier.
— Mais Shakespeare est incohérent, inégal, souvent trivial et bas et l'un compense l'autre.
— Quelqu'un a-t-il fait la comédie comme Driden ?
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— Molière est infiniment au-dessus de lui, et Regnard lui est quelquefois préférable.
— Avez-vous quelque chose à comparer au Spectateur ?
— Lisez les Lettres juives.
— Avez-vous un Fielding?
— Nous avons in Le Sage.
— Il n'a pas créé de caractères.
— Il a peint le inonde et les hommes tels qu'ils sont.
— Qui opposeriez-vous à Junius? Quel publiciste osa parler aux rois avec cette noble hardiesse, dans un style qui n'appartient qu'à lui ?
— Ouvrez le Contrat social, et dites-moi quel est le plus profond, le plus concis, le plus véritablement éloquent de Junius ou de Jean-Jacques?
— Mais Jean -Jacques s'est borné à des données générales, et Junius a voulu réformer les abus de son pays.
— L'ouvrage passe avec les circonstances qui l'ont fait naître : les principes sont éternels. Laissez de côté la prévention nationale, et dites-moi, milord, où sont vos Fënelon, vos La Bruyère, vos La Fontaine? Où est votre Encyclopédie? Où est votre Bufl'on, qui déroba les secrets de la nature en fouillant jusque dans ses entrailles? Où est votre Voltaire, dont le vaste génie embrasse tout, et qui n'eut des ennemis que parce qu'il fut supérieur dans presque tous les genres? Où est votre Desault, qui guérit à Paris des maladies qu'on croit encore incurables à Lcndros? Avez-vous inventé l'art de fabriquer le papier, et de faire des horloges à roues? Avez-vous trouvé l'imprimerie, la boussole, l'électricité, l'inoculation? Vous avez profité, dans les derniers temps, des découvertes des Italiens, des
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Allemands, des Chinois et des Turcs. Venise, Gênes, Bologne, Sienne, Pise, Florence et Padoue étaient déjà fameuses, que vos maisons étaient encore couvertes en chaume. On brûlait de la bougie à Milan, que vous vous éclairiez encore avec des morceaux de bois sec allumés. Vous ne mangiez de la viande que trois fois la semaine, on ne trouvait de vin que chez les apothicaires, et vos chemises étaient de serge. Votre sol aride et inculte était couvert de forêts, et vous ne saviez pas vous garantir du froid à l'aide de ces cheminées qui ornent aujourd'hui les maisons les moins recherchées. Vos familles s'assemblaient au milieu d'une salle enfumée, et s'asseyaient, sur des escabelles de bois, autour d'un foyer rond, dont la fumée s'évaporait à travers le plafond; enfin vous étiez encore des barbares, que le luxe, enfant des beaux-arts, était déjà introduit dans une partie de l'Italie. Votre atmosphère humide et froide vous refuse cette imagination créatrice qui donne l'immortalité.
Vous êtes nés avec l'esprit de calcul et la patience qui perfectionnent : perfectionnez, mais rendez justice à vos maîtres.
Il ne vous reste plus, continua le monsieur, qu'à vanter votre ville de Londres, la seule dont vous puissiez parler. Je conviens que ses rues sont larges, bien pavées; que l'air y circule librement; que les trottoirs garantissent l'humble piéton de la rapidité des voitures ; que la basilique de Saint-Paul est la première après Saint-Pierre de Rome et Sainte-Sophie de Constantinople; que la Tamise est la reine du monde; que les quatre parties de l'univers viennent déposer leurs tributs jusque sous des ponts dont la hardiesse est digne de la majesté du fleuve qui les porte; mais n'oubliez pas, milord,
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que nous avons un Louvre, des Tuileries, des Champs-Elysées, cinq cents hôtels magnifiques, des bibliothèques, un jardin botanique, des peintres, des sculpteurs, et que vous n'avez rien de tout cela. Souvenezvous qu'il n'est pas délicat de voyager dans un pays uniquement pour le dénigrer; que les Anglais ne méritent pas notre admiration exclusive; que les Français peuvent être comptés pour quelque chose; enfin, que le sage trouve partout des objets dignes de son attention, comme il trouve partout des choses qui le blessent, parce que les hommes de tous les lieux et de tous les temps ont des qualités et des travers, des vertus et des vices.
A ces mots, le monsieur se leva, salua milord et sortit.
— Goddam, goddam, goddam, répéta mi lord pendant un quart d'heure... Paitite drôle, me dit-il enfin, demande la carte et partons.
— Vous ne devez rien, milord, lui dit un garçon qui entrait pour desservir. Le marquis de Condorcet a payé votre dîner.
— Goddam, dit milord en se levant et frappant du pied, un inconnu, un étranger, un Français paye le dîner de milord Tilmouth!... Voilà dix guinées poû lé gâcon, et si cet impertinente marquis de Condorcet il repasse jamais ici, dites-lui bien que j'ai donné, en pourboire, quatre fois la valeur du dîner.
Nous partîmes enfin, et il ne cessa de gronder entre ses dents jusqu'à l'hôtel des Milords, passage des Petits-Pères, où nous arrivâmes à la nuit.