UNE JOURNÉE DE PARIS
Le lendemain matin, milord me donna ses ordres pour toute l'année. Je devais me lever tous les jours à sept heures, entrer chez lui à huit, donner le coup d'époussette à son justaucorps, la couche d'huile chimique à ses escarpins, lui monter à déjeuner, le chausser, lui passer sa cravate, serrer la boucle de sa perruque, le mettre dans son remise, et m'aller promener jusqu'à quatre heures, que je rentrerais à 1 hôtel pour lui servir à dîner, ou pour dîner moi-même, s'il lui plaisait de manger ailleurs. J'étais maître de mon temps et de mes actions jusqu'à dix heures du soir, que j'apprêterais ses pantoufles, son bonnet de coton; que je chargerais sa pipe, et que je mettrais les papiers anglais sur sa table de nuit; après quoi je l'attendrais en dormant sur son ottomane, ou en bayant aux corneilles, selon que je me sentirais disposé à veiller ou à dormir. Cette manière de répartir le temps me parut aussi agréable que celle du frère Joseph était excédante et ridicule, et je répondis à milord qu'il pouvait compter sur mon exactitude.
Il n est pas de maître qui ne veuille savoir au moins le nom de son domestique, et on me demanda le mien. Je m'étais toujours appelé Jean, en commémoration du père Jean-François. Ce nom ne plut pas à milord : il y a des Jean partout, des Jean à la douzaine, des Jean de toutes les façons; Jean Sucre, Jean Farine, Jean avant le mariage pour peu qu'on épouse une brune éveillée; Jean après pour peu qu'elle ne
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s'endorme pas ; Jean que sa femme envoie à Charenton; Jean que sa femme fait fermier général; Jean que l'ami de la maison caresse; Jean qu'il rosse; Jean qui pleure d'être Jean; Jean qui s'en moque et qui fait bien, etc. Milord jugea à propos de me débaptiser, et miss Juliette prononça qu'à l'avenir je me nommerais Happy. Ce nom me parut un peu extraordinaire, et n'est pourtant que le Félix des Latins, à ce que j'ai su depuis.
Après ces arrangements préliminaires, milord se mit à son secrétaire pour instruire les lords d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande de son heureuse arrivée dans la capitale de l'empire franr-ais, et miss passa dans son cabinet de toilette, où je la suivis sur la pointe du pied. Elle s'assit devant son miroir, et se regarda avec complaisance, en chiffonnant un ruban dans ses cheveux : elle était femme, jeune et jolie. J'étais appuyé sur le dos de sa chaise; je la regardais aussi, et son oui noir, sa peau satinée, son bras arrondi, sa main blanehette, fixaient alternativement mon attention. Je n'étais pas entré pour cela, mais j'oubliai ce qui m'amenait dans ce cabinet; je regardais toujours et je ne bougeais pas. Miss me trouva enfin dans un coin de sa glace : elle me regarda à son tour. Je baissai les yeux, je rougis, sans savoir pourquoi. Je quittai le dos de la chaise; mais mon oui se reporta involontairement sur la glace ; miss me souriait. Je repris insensiblement ma première position, et je crois que je lui souris aussi. Elle se retourna enfin, et me demanda ce que je voulais.
— J'ai reçu les ordres de milord, lui répondis-je, je viens prendre les vôtres.
— Je n'ai point d'ordres à vot» donner, me
dit-elle: mais il me semble que mon papa a distribué votre journée de manière à vous laisser plus de temps qu'il n'en faut pour s'ennuyer ou pour faire pis. A quoi passerez-vous vos loisirs?
— Si miss ne veut point me donner d'ordres, ajoutai-je, me rei'usera-t-elle des avis ?
Elle se leva, prit un livre, me le mit dans les mains, me les serra, et me dit :
— Je sais lire, Happy.
Milonl m'appela, me donna quelques bill'ets à porter dans différents quartiers de Paris, monta en voiture avec sa fille, et ordonna de toucher chez l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique.
Je tournais dans mes mains les billets de milord, et je me disais: J'aurai le désagrément de me faire lire ces adresses : Ceux à qui je m'adresserai me prendront pour un sot, et il faut que j'en passe par là. J'ouvrais le livre de miss et je disais: Elle l'a lu; il me semble que j'aurais du plaisir à le lire à mon tour : il faut apprendre à lire
Je descendis à la cuisine, j'examinai tous les visages; je n'en trouvai aucun qui eût un air scientifique. C'étaient des marmitons crasseux et gras, des garçons brusques, étourdis, qui passaient leur vie à ouvrir et fermer des portes, à monter et descendre des plats. Le maître de l'hôtel était savant sans doute; mais ses grandes occupations ne lui permettraient pas d'être mon instituteur, et son air important m'ôtait l'envie de te lui proposer.
Un tonneau était planté dans larue, contre une borne. Dans ce tonneau était assise une petite brune de seize à dix-sept ans. Ses cheveux étaient arrêtés par un bavolet qui retombait sur une oreille, son juste était
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percé au coude, et cependant elle était jolie. La santé brillait sur son visage, la gaieté dans ses yeux, et elle chantait, un œil sur un livret accroché devant elle, et l'autre sur une semelle de drap vert qu'elle attachait à un bas de fil gris. Pourquoi une femme inspire-t-elle toujours plus de confiance qu'un homme ? pourquoi aime-t-on mieux lui devoir quelque chose? pourquoi une vieille femme n'est-elle que respectable? pourquoi s'éloigne-t-on d'une femme pour qui on ne sent que du respect? pourquoi trouve-t-on ridicule les vieilles qu'on ne respecte pas? etc., etc. Voilà des questions qu'on peut se faire à onze ans, et qui sont bientôt résolues à seize. Quoi qu'il en soit, j'abordai la petite ravaudeuse, mon chapeau a la main, je la saluai d'un air timide, et je lui dis que j'avais bonne envie d'apprendre. Elle me prit par la main en continuant sa chanson, me fit asseoir à côté d'elle, finit son couplet, ouvrit mon livre sur le bord de son tonneau, tira une grosse aiguille de son étui, et me donna une première leçon, après laquelle je partis pour la rue du Bac, où elle m'avait dit que s'adressait une des missives de milord.
A peine eus-je fait quatre pas, que je perdis beaucoup de l'admiration que J'avais conçue, sur parole, pour la ville de Paris. Les hommes étaient faits comme à Calais, les femmes mises à peu près de même; les maisons étaient de pierre, les rues étroites et malpropres. Un coup de coude me faisait faire un demi-tour à droite ; un second me remettait où le premier m'avait pris. Le perruquier me blanchissait une manche ; le charbonnier me noircissait l'autre; le porteur d'eau jetait dans mes souliers l'excédent de ses seaux; le petit maître, qui cou-
rait ventre à terre dans son wisky, m'obligeait à me coller contre le mur et me couvrait de boue en passant; des femmes barbouillées de rouge comme des roues de carrosse, décolletées jusqu'à la ceinture, et troussées jusqu'au genou, me prenaient par le menton et me disaient des choses auxquelles je n'entendais rien. Je saluais tout le monde, ainsi que cela se pratique à Calais, et personne ne prenait garde à moi. On allait, on venait, on trottait, on courait, on se heurtait, on se rangeait et on se cassait la tète sur le front de celui qui s'était rangé en même temps; on se passait la main sur le visage, on se demandait excuse, et on se remettait à courir. Je ne concevais pas comment toute la France se trouvait à Paris; quelles affaires pressantes faisaient courir tout le monde à la fois; mais je jugeai que la première chose à apprendre, en arrivant dans cette ville, c'est l'art d'éviter les coureurs tant à pied qu'à cheval. Je n'avançais plus qu'avec précaution, par ménagement pour mon individu, par égard pour la veste galonnée de milord, et je disais tout bas : Oh! la sotte ville! oh! les sottes gens!
J'entrai dans le Palais-Royal, qu'il était permis à la canaille de tous les genres de traverser jusqu'à dix heures du matin. Je fus étourdi de la somptuosité du palais, de la fraîcheur du jardin, de la tournure, de l'élégance, des grâces des femmes qui commençaient à s'y rendre, de l'air agréable et facile des hommes qui les abordaient, et je me dis : « Paris n'est pas tout entier dans les rues, et je pourrais bien m'être trompé.» Je sors par la place du Château-d'Eau, j enfile la rue de l'Echelle, et, sans m'en douter, je me trouve dans les Tuileries. A l'aspect du Louvre, d'un jardin immense, des
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statues de marbre qui le décorent, je me sentis pénétré d'un sentiment de respect, et je contins que Paris vaut bien Calais. Je sortis par la grille du côté de l'eau, et je vis un des trottoirs du Pont-Royal chargé d'une foule de curieux qui paraissaient observer quelque phénomène hydraulique. Je m'approchai : c'était un chien noyé qui suivait le fll de l'eau, et qu'on attendait au passage. Je leur ris au nez. Un petit monsieur en habit de camelot et en perruque à bourse, un parasol sous le bras et un chien-lion sous l'autre, me dit que je n'étais qu'un provincial et un impertinent. Je lui répondis qu'il n'était qu'un Parisien et un sot, et l'entrai dans la rue du Bac. Un Auvergnat, lourd comme un cheval et vigoureux à l'avenant, gobait des mouches à la porte d'un hôtel en attendant le moment de porter une lettre ou une malle. Je lui demandai le numéro de la maison où j'avais affaire; il me l'indiqua; je remis mon paquet au suisse (car vous saurez que pour être digne de garder une porte à Paris, il faut être membre du souverain des treize cantons), et je le priai de me dire de quel côté je tournerais pour remettre à Leur adresse trois au tires paquets de la même importance. Il m'envoya à la Chaussée-d'Antin. Je repassai le Pont-Royal, d'où une vingtaine de femmes regardaient un jeune homme qui nageait sur le dos avec une grâce toute particulière, et je demandai mon chemin.
Après avoir marché un grand qraLart d'heure, je jugeai convenable de reprendre haleine. Je m'amusai à regarder les boutiques qui garnissent le rez-de-chaussée des rues de Paris. Quelques-unes m'etonnèrent par leur variété et leur richesse, et je ne pus m'empêcher de m'écrier :
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— Ah ! mon Dieu les belles boutiques !
— Qu'appelez-vous boutiques? me dit un marchand qui était sur sa porte : apprenez, mon ami, quïl n'y a plus à Paris ni boutiques ni métiers. On a un état, et on tient un magasin.
En effet, je passai devant des magasins de parfumerie qui avaient quatre pieds en carré, et qui renfermaient trois ou quatre savonnettes, une livre ou deux de pommade, cinq à six paires de gants piqués. Je laissai derrière moi des magasins de modes, où quelques bonnets, à peu près passés, étaient accrochés aux vitraux pour la forme, et où on avait i mmagasiné quelques filles, telles quelles, qui passaient, par état, du magasin dans l'arrière-bomique. Je vis des magasins de cordonnerie, et je m'aperçus que l'état du propriétaire était de raccommoder des savates ; des magasins de Mbrairie, contenant cinquante ou soixante bouquins, où on faisait son état de compléter des ouvrages dépareillés; enfin, je m'arrêtai devant un véritable magasin, où je crus voir les perles d'Orient, les diamants de Golconde et les mines du Potose. Tout y était éblouissant et recherché. Le nom du magasinier, en lettre d'un demi-pied, et formées de brillants de la grosseur du pouce, était entouré de rayons éclatants, et garnissait le fond du magasin. Un comptoir de bois d'acajou servait de niche à une magasinièreimmobile. dont le crâne était chargé d'aigrettes et d'étoiles, et dont les oreilles s'allongeaient sous le poids de ses girandoles. Hélas! presque tout ce que je voyais était faux; mais je ne m'en doutais pas, et je jouissais. J'étais cloué devant cet amas de richesses idéales; je me rassasiais du plaisir de les considérer, et je ne m'aperce-
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vais pas qu'un homme, deux hommes, vingt, trente, quarante, cinquante hommes s'étaient successivement arrêtés autour de moi, la bouche béante, l'œil fixé au fond du magasin, et cherchant à découvrir l'objet de mon imperturbable attention. L'un d'eux, moins patient que les autres, me frappa enfin sur l'épaule, et me dit :
— Que remarquez- vous donc là?
— Je ne remarque rien; j'admire tout, lui répondis-je.
— Voyez, reprit-il, ce petit animal qui nous tient là le bec dans l'eau depuis une heure.
Et pan ! il m'allonge un coup de pied dans le derrière, et je prends ma course pour esquiver le second. Le coup m'avait foulé un nerf et je boitais en courant. Quatre ou cinq Savoyards se mirent à courir en boitant: je trouvais mauvais qu'on me contrefît; j'en cognai deux ou trois, et je repartis comme un trait. Les Savoyards me suivirent en criant au voleur. Vingt ou trente personnes suivirent les Savoyards; une escouade d'invalides prit la piste en sautillant en mesure sur ses jambes de bois; les chiens du quartier aboyaient; les courtauds de boutique accouraient à leur porte; mon cortège grossissait à vue d'œil; J'allais toujours, mais on me serrait de près; enfin, j'allais être étrillé, sans être entendu, lorsqu'une femme qui pissait debout, et qui pétait en pissant, arrêta mes badauds au coin du pavillon de Hanovre, ils se moquèrent d'elle; elle leur jeta de la boue au nez, et pendant qu'ils se torchaient le mufle, j'entrai dans la première allée de la Chaussée-d'Antin en m'écriant :
— Oh ! la sotte ville ! oh ! les sottes gens ! Une petite femme, vieille comme Hérode,
sèche comme une latte, ridée comme un cornichon, et laide comme les sept péchés capitaux, sortit d'un trou pratiqué sous l'escalier, ou, si on l'aime mieux, de sa loge, et me demanda d'une voix tremblotante ce qui m'échauft'ait la bile. Je lui contai ma mésaventure; elle y prit beaucoup de part, remit elle-même ma lettre, qui était adressée à la maison attenante, me dit que les deux autres étaient pour la rue de Sèvres, me souhaita un bon voyage, me consola, m'embrassa, me cracha sa dernière dent au visage, et se renferma dans son trou.
Je me remis en route. Je marchai lentement, sans m'embarrasser de ce qui se passait autour de moi. Je me proposais bien de faire comme tant d'autres, qui ont des yeux sans voir, des oreilles sans entendre, et des mains pour mettre dans leur gilet, ou dans le gousset de leur culotte; enfin, j'étais triste, humoriste, épigrammatiste, quand je découvris un dentiste, dont l'arlequin, vrai rapsodiste, et menteur comme un Journaliste, haranguait à l'impro viste, avec 1 audace d'un puriste, des benêts que le ciel assiste.
Je ne pus résister à la tentation. J'avançai, j'écoutai, je bâillai, et je levai les épaules, tant j'étais bête encore, pendant que l'auditoire émerveillé riait aux éclats. Je tournai le dos aux tréteaux et aux saltimbanques, et je m'en fus. Bientôt je m'aperçus que je n'avais plus mon mouchoir. Je retournai, je tâchai de reconnaître les pavés sur lesquels j'avais marché, et je ne vis pas de mouchoir. Je pensais qu'il était tombé aux pieds de Yiicroyable arlequin, et je poussai jusque-là. Je demandai si on n'avait pas vu mon mouchoir; on se moqua de moi et on m'apprit qu'il y a à Paris des gens dont l'état est de fouiller dans la poche
de leurs voisins. Je me résignai et je m'en fus tout droit à la rue de Sèvres, où j'arrivai sans accident. Là se terminaient mes messages, et il était temps, mes jambes ne me soutenaient qu'à peine. Je me demandai pourquoi on s'amusait à bâtir des villes grandes comme des provinces: je me répondis que je n'en savais rien, et je tâchai, clopin-clopant, de regagner l'hôtel des Milords. Deux hommes passèrent auprès de moi, à la parisienne, c'est-à-dire avec l'air très affairé, sans avoir rien à faire. L'un disait à l'autre :
— Il a déterré ce corps à Clamart.
L'autre ajoutait :
— C'est clair, et il n'a pas fait grâce du linceul.
Le premier reprenait :
— Ce sont nos chirurgiens qui se font un jeu de violer les sépultures, sous prétexte de guérir les vivants; comme si les vivants avaient quelque chose de commun avec les morts.
— Si du moins, poursuivait le second, on faisait tout cela dans le silence et l'obscurité de la nuit, il n'y aurait pas de scandale; mais traverser Paris en plein jour avec un cadavre sur l'épaule, c'est braver le public, la police et ses règlements... Et qui sait encore à qui a appartenu ce corps qu'on va hacher comme chair à pâté ?
— Peut-être à l'âme de feu ton père, ou à celle de feu le mien.
Et tous deux s'écrièrent ensemble, comme par inspiration :
— Il faut le faire arrêter au prochain corps de garde.
Je regardai derrière moi, et je vis en effet un homme qui marchait tranquillement, portant un mort proprement enveloppé, dont
les extrémités allaient et venaient d'après le mouvement du porteur.
— Hélas! dis-je en moi-même, voilà peutêtre un malheureux qui sera, comme moi, le jouet des circonstances et des sots. On l'arrêtera, on l'emprisonnera, on lui fera peut-être pis, pour avoir voulu s'instruire et être utile. Je vais l'avertir; je le dois, je le veux.
Je l'attendis, et je lui conseillai de prendre une autre route. Il marchait toujours, et ne me répondait pas. Je le tirai par l'habit, et je répétai mon avis. Il me regarda, et continua son chemin. Je le pris par le bras, je le conjurai de s'épargner de mauvaises atf'aires. Je le pressais dans les termes les plus pathétiques que je pus trouver; il me regardait, me faisait des signes de tête et allait son train. Tout à coup nous fûmes entourés par des soldats du guet: et un sergent, en frappant le pavé de sa hallebarde, nous arrêta de par le roi. Je dis à M. le sergent que je n'étais pas un maraudeur de cimetière, que j'appartenais à milord Tillmouth et que je ne connaissais pas l'homme avec lequel on m'arrêtait. M. le sergent répliqua que je le tenais par le bras, que cela indiquait complicité, et que nous irions tous deux au corps de garde, jusqu'à plus ample informé. Je n'étais pas le plus fort, et je marchai en disant du fond du cœur :
— Oh! la sotte ville! oh! les sottes gens!
La porte du corps de garde était déjà obstruée par des amateurs, qui grillaient de voir un mort, et qui se bouchèrent le nez lorsque nous fûmes à vingt pas d'eux. Le sergent tira aussitôt son mouchoir; ses soldats qui n'en avaient pas prirent la basque de leur habit : et le factionnaire reçut l'ordre de faire passer de l'autre côté de la rue, de
peur de la contagion; précaution qui ne servit qu'à piquer "la curiosité et à augmenter le nombre des spectateurs.
L'homme au cadavre déposa son fardeau sur le lit de camp, s'assit à côté, et ne répondit pas aux interrogations de M. le sergent, qui m'interrogea à mon tour, et n'en apprit pas davantage. Il crut, vu l'urgence du cas, pouvoir déplacer M. le commissaire, et lui dépêcha M. le caporal, militaire d'un talent distingué pour enlever des filles et déménager leur appartement. M. le commissaire parut bientôt en robe et en rabat, suivi d'un clerc en habit noir et en cheveux longs; il se disposa à faire la levée du corps dans les règles et à verbaliser contre qui il appartiendrait. M. le clerc se frotta préalablement les tempes et le creux de la main avec de l'eau de Cologne faite à Paris, et vida magnifiquement son flacon sur le carreau du corps de garde : puis il prit la plume et minuta le protocole d'usage; après quoi M. le commissaire me demanda mon nom, ma profession et le lieu de mon domicile. Je satisfis à ces questions, qu'il réitéra au spoliateur de sépulture, qui ne sonna mot et se mit à rire.
— C'est bien le moment! lui dis-je en lui donnant un coup de coude. Voilà une affaire qui prend une jolie tournure...
— Lesquels, dicta le commissaire à son clerc, ont réfusé de répondre, et ont manqué à la justice en lui riant au nez.
A ces terribles mots, je tremblai d'aussi bon cœur que dans la cour de M. Dessein.
— Procédons maintenant à la vérification du cadavre, continua le commissaire : tambour, détachez ce linceul.
Le tambour obéit en faisant la grimace, et le commissaire stupéfait ne trouva qu'un mannequin qu'un peintre de 1 Académie en-
voyait à un confrère par un commisionnaire sourd et muet.
Les spectateurs se moquèrent du sergent, de la garde, du commissaire et de son clerc. Le commissaire se plaignit au sergent de ce qu'il avait compromis la dignité de sa charge; il lui reprocha de lui avoir fait apposer les scellés sur une malle d'argenterie, dans laquelle on ne trouva que des pavés; il lui enjoignit d'être plus clairvoyant, à peine d'être cassé; et, pendant que le sergent s'excusait et protestait de la pureté de ses intentions, je sortis du corps de garde au bruit des bravos et des battements de mains de la multitude, qui aime autant trouver un innocent qu'un coupable, mais à. qui il faut des spectacles, de quelque genre que ce soit.
Il était à peu près six heures du soir, à ce que je vis en traversant le Pont-Neuf, qui n*est pas très neuf, mais qui sera le Pont-Neuf tant qu'il plaira au temps et à la Seine de le laisser debout. Je ne savais pas trop ce que milord penserait de mon absence, ni comment il recevrait mes excuses; je tremblais que miss ne me soupçonnât d'avoir fait des sottises, lorsque, au contraire, j'en avais éprouvées de tous les genres. L'affection de milord m'était chère; mais celle de miss me flattait davantage. J'étais déterminé à faire des miracles pour la conserver et je sentais que je ne me consolerais pas de l'avoir perdue.
J'appris, en rentrant à l'hôtel, que milord n'avait pas dîné chez lui, et je fus fort aise d'être dispensé de satisfaire sa curiosité aux dépens de mon amour-propre. Je mangeai un morceau sur le pouce, et j'attendis la voiture en faisant connaissance avec les gens de la maison. Milord arriva enfin. Je
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courus à la portière. Miss sauta dans mes bras, milord s'appuya sur mon épaule, et donna la main à un compatriote à peu près aussi volumineux que lui.
On monta. Milord demanda un punch et des pipes. J'avançai une petite table; milord s'assit d'un côté, son ami de l'autre; et nos deux penseurs, séparés seulement par un flambeau, et se regardant gravement, la tête appuyée sur les deux coudes, se soufflèrent mutuellement de la fumée au nez, pendant une bonne demi-heure, aux intervalles près où ils puisèrent dans le bol de quoi fournir à leur abondante expectoration.
Miss s'était assise sur l'ottomane et avait l'air de travailler. J'avais l'air de ne penser à rien, et je m'approchai de l'ottomane. Je la sentis derrière moi. Je ne sais quoi me disait de m'asseoir; je ne sais quoi me le défendait; j'étais incertain, embarrassé. On me tira doucement, et je me laissai aller. On me demanda à demi- voix ce que j'avais vu de remarquable dans Paris. Je fus tenté de mentir; je sentis que je ne le pouvais pas : je racontai tout ce qui m'était arrivé, à l'exception de ma leçon de lecture, sur laquelle je glissai, je ne sais pas pourquoi A chacune de mes catastrophes, miss répétait : — Pauvre Happy ! Et le plaisir d'être plaint de miss me Ht oublier les désagréments de la journée.
l'influence du médecin
La société de milord se bornait à quelques Anglais assez maussades; plus un médecin français, âgé d'environ trente ans,
une figure pleine et agréable; une perruque symétriquement peignée et poudrée à blanc, un habit complet de pékin noir, faisaient ressortir la fraîcheur de son teint; des manchettes de point d'Angleterre tombaient sur sa main potelée, qui caressait un bec de corbin en or, et l'œil s'arrêtait avec complaisance sur un superbe solitaire qu'il portait au petit doigt. Il avait toutes les grâces que peut se permettre un médecin "sans manquer aux bienséances de son état. Il était aimable, spirituel, enjoué; il savait l'anecdote du jour, parlait avec facilité, parlait de tout et guérissait quelquefois ses malades en les amusant. Il était couru de la Cour et de la ville ; il était l'homme qu'il faut nécessairement appeler quand on sait vivre, et qu'on veut mourir décemment et dans les règles.
Il avait reçu un billet de milord. et il s'empressait de lui venir rendre ses devoirs. Il le félicita de son retour à Paris, se promit de le guérir de son antipathie nationale, essaya de le faire rire en lui parlant de l'histoire de trois ou quatre femmes que tout le monde connaît, et qui vont tomber dans l'oubli à force de célébrité. Il trouva miss grandie, embellie. Il baisa la main du petit ange, qui n'en fut pas très flattée ni moi non plus.
Après ces préliminaires charmants, il fit un peu le médecin. Il trouva milord prodigieusement engraissé, il lui répéta pour la dixième fois que l'air opaque de Londres lui était absolument contraire. Il lui rappela qu'il avait maigri régulièrement à chacun de ses voyages à Paris; que la raréfaction de l'air y raréfiait son cerveau; que ses fibres, ses nerfs, ses muscles, etc., y reprenaient leur élasticité ; que l'excessif embon-
point visait directement à l'apoplexie ; qu'il ne répondait plus de lui s'il retournait en Angleterre; que l'amour de son pays ne devait pas lui faire renoncer à l'amour de lui-même ; que la patrie du sage est partout; qu'à la vérité les Français sont des fous, mais que leur folie est aimable, et qu'au pis-aller il vaut mieux vivre à Paris par raison qu'aller mourir à Londres par système.
Quel est le malade qui ose contester quelque chose à la Faculté ? On rit de la médecine, on plaisante le médecin, on lui prodigue l'épigramme, le sarcasme; on fait l'esprit fort quand on a des témoins. Le médecin se venge dans le tête-à-tête; il tranche, il ordonne, il tue; le malade s'humilie, obéit et meurt. Milord écouta le docteur sans emportement, il se montra même docile et soumis; mais il éclata quand celui-ci lui proposa de vendre son bien, de placer ses fonds en France et de s'y fixer à jamais. Le docteur insista, milord se défendit. Il objecta le ridicule dont il se couvrirait aux yeux de ses compatriotes ; il représenta que sa conduite serait en opposition avec ses principes, et qu'un sage ne compose jamais avec son intérêt personnel. Le docteur lui répliqua que son entêtement, qu'il qualifiait de sagesse, le conduirait à la fin déplorable de M. Edmond. Milord demanda ce que c'était que M. Edmond.
— C'est, répondit le docteur, un homme opulent, d'une probité sévère, de mœurs austères, d'un esprit éclairé, qui vient de mourir à l'Hôtel-Dieu uniquement pour avoir été trop sage.
— Cela ne se peut pas, reprit milord.
— Voici son histoire, continua le docteur.