LE DANGER D'ÊTRE TROP SAGE
Edmond avait vingt ans. Sa figure était; de celles qui préviennent d'abord, sa taille ; était haute et dégagée ; la meilleure édu- j cation avait développé le plus heureux na- | turel, et il joignait à ses agréments per- s sonnels trente mille livres de rente. Edmond, ' par conséquent, était l'idole de sa petitesociété. Les mères qui avaient des fils le leur proposaient pour modèle; celles qui avaient des filles le leur souhaitaient pour mari; et les filles qui jugeaient un mari nécessaire à leur vertu regardaient Edmond du coin de l'œil. Tout cela était très naturel.
Edmond, jaloux de plaire à tout le monde, jouissait des éloges qu'on lui prodiguait, et s'efforçait d'en mériter de nouveaux. C'est en se fendant maître de soi, disait-il, c'est en subjuguant ses passions, que l'homme, devenu sage, peut se rendre essentiel. Oh t je vaincrai les miennes; et, si mes talents, ma fortune et mes amis me font espérer un état brillant, la fougue de la jeunesse ne sera point un obstacle à mon avancement.
Ainsi raisonnait Edmond. Il croyait nécessaire d'anéantir des penchants naturels, de surmonter une passion dont la première étincelle embrasait son âme. Son cœur, sans obi et qui le déterminât, éprouvait le besoin d'aimer, besoin si doux et qu'il est si bon de satisfaire ! Fatales passions dont le feu circule dans mes veines, vos efforts seront inutiles. Je vous vaincrai sans doute, disait le pauvre Edmond, car je le désire sincèrement, et j'y travaillerai de toutes mes forces.
La jeunesse est enthousiaste. Edmond,
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satisfait de lui-même, jouissait des victoires qu'il allait remporter, et il se livrait au délire de son imagination. Il se montrait moins souvent; sa conversation devint plus sérieuse, il fut réservé auprès du sexe: il renonça à ces jeux innocents dont il était l'âme, et qui suffisaient à une société qui savait s'amuser encore sans jouer et sans médire. Edmond enfin, plus estimé peut-être, était trouvé moins aimable; et les jeunes filles, qui s'étaient tant, plu avec lui, avouèrent avec un soupir qu'Edmond était un sage, et qu'un sage de vingt ans est un être insipide.
Edmond se voyait moins fêté, et il en avait du chagrin ; mais il tâchait de se suffire à lui-même, et il ne concevait pas par quelle contradiction on prêche la sagesse et on fuit les sages.
Edmond parvint à cet âge où il ne suffit plus d'être aimable. La qualité de citoyen impose des devoirs; la considération s'accorde à qui les remplit. Edmond sentait tout cela, il brûlait d'être utile; mais il entrait dans son système de vivre sans ambition. Il voulait mériter la confiance publique; mais il croyait que la solliciter c'est s'avilir. Ses amis avaient du crédit, mais il fallait appuyer leurs démarches, implorer des protecteurs, employer la brigue, acheter le droit de rendre service à la patrie, obtenir enfin par des manœuvres sourdes le prix du mérite, qu'on arrache souvent à l'homme respectable pour le donner au caprice Edmond aurait rougi de s'abaisser à de pareils moyens. On lui représentait en vain que l'homme sensé se plie aux travers de son siècle. Il prétendait que le siècle devait se réformer comme il travaillait à se réformer lui-même. Qu'arriva-t-il ? Edmond,
zélé pour le bien public, capable d'y contribuer par ses talents, vécut inutile et ignoré. Il attendit le moment de se faire connaître; ce moment ne vint pas, et il passa sa vie à chercher pourquoi il faut être inutile au monde quand on veut vivre sans ambition.
Edmond, sans état, était souvent oisif, et l'oisiveté amène l'ennui. Il n'était plus aimable; il n'avait jamais été prodigue; il lui restait à peine quelques liaisons. Il sentit que l'homme n'est pas né pour vivre seul, et que la femme est sa société naturelle. « Oh I disait-il, j'aurai une femme, car ma religion veut que je multiplie, et j'ai de grandes dispositions à l'accomplissement du précepte. »
Pour bien choisir, il faut voir. Edmond se rapprocha insensiblement du monde qu'il avait fui. Le désir de plaire lui rendit cette affabilité, cet air de gaieté qui lui étaient naturels; et, à mesure qu'il se livrait aux autres, les autres revenaient à lui. Bientôt il fut empressé , tendre même auprès des belles. Comme il était riche et beau, on se sentait disposé à l'aimer ; et chacune de ces petites créatures, attribuant son retour à l'effet de ses charmes, lui savait gré de l'effort et était prête à l'adorer. Edmond n'avait qu'à jeter le mouchoir.
Il les aurait épousées toutes, tant il était généreux! Un peu de philosophie venait à l'appui de la commisération. Il venait d'éprouver que l'uniformité entraîne toujours l'ennui, et il n'est pas de diversité plus agréable que celle des femmes. Mais" les mœurs se soulevaient contre cet affreux système, et Edmond aima mieux s'en tenir à une seule, et s'ennuyer toute sa vie avec elle que de renoncer au titre sublime de
sage. Il trouvait pourtant étrange qu'il fallût prodiguer les preuves du plus tendre amour à quelqu'un pour qui l'on n'en a plus; mais il se résignait en songeant que la sagesse le veut ainsi.
Edmond, ne pouvant avoir sept ou huit femmes, voulut au moins en avoir une bonne, c'est-à-dire en avoir une qui lui convînt. Il examina celles qui s'offraient à lui avec le llegme de la raison. Celle-ci est belle, disait-il, mais elle est altière; son mari serait son premier valet. Passons à une autre. La taille de celle-là est parfaite; sa gorge paraît formée par l'amour; ses mains éblouissent par leur blancheur; ses yeux noirs et languissants promettent un cœur tendre, mais elle est bête; la beauté passe promptement, il faut qu'il reste quelque chose à mon épouse. Les soirées sont longues l'hiver, les nuits de l'hymen sont froides; je parle peu, il me faut une compagne qui parle pour deux. Je trouverai cela aisément; mais je veux qu'elle parle bien, et cela n'est pas si commun. Poursuivons.
Cette enfant, trop simple encore pour lire dans son cœur et cacher ses sentiments, a du plaisir à me voir et me regarde sans . ■cesse. Sans le vouloir, sans y penser même, elle est toujours près de moi; dans nos jeux, sa main est souvent dans la mienne. Elle est jolie à quinze ans, et pourra être belle à vingt-cinq. Elle a des talents, de l'in- , génuité, et ses saillies annoncent un esprit \ qui n'a besoin que d'être cultivé. Tout cela est charmant; mais son caractère n'est pas décidé, et sais-je ce qu'il deviendra? Qui m'assurera que cette femme, qui m'adore aujourd'hui, ne sera pas demain mon fléau? D'ailleurs, elle aura vingt mille livres de
rente, et l'opulence corrompt les mœurs. Passons, passons.
Cette grande femme n'est pas jolie; mais sa figure est agréable. Elle n'est pas des mieux faites, et cependant elle a des grâces; elle a de l'esprit et ne s'en doute pas ; elle est mise simplement, mais avec goût; elle est pauvre; oh! tant mieux, tant mieux'.elle ne sera pas orgueilleuse; elle m'amusera sans me mépriser, parce que mon imagination est moins vive que la sienne. Un extérieur décent annonce, dit-on, une âme honnête : elle ne sera pas entourée d'une jeunesse brillante, qui jouirait de ma femme pendant que je m'ennuierais chez moi; elle me sera unie par le double lien de la reconnaissance et de l'amour. Alexandrine, vous aurez la préférence.
Alexandrine s'aperçut de son triomphe, et son amour-propre en jouit. Il est si doux d'humilier ses compagnes, de renoncer au triste et pénible rôle de vieille fille, de recevoir une existence de l'hymen, d'avoir un mari jeune, beau, bien fait, riche! Tous les sens y trouvent leur compte. Alexandrine saisissait toute l'étendue de ces avantages, et elle aimait déjà beaucoup l'être charmant à qui elle allait les devoir.
Cependant Alexandrine n'avait pas vécu pendant vingt-cinq ans sans s'apercevoir qu'elle avait un cœur, et de l'amour à la faiblesse le pas est si glissant ! Un petit magistrat, espèce de bel esprit, bien empesé, bien lourd, avait plu, il y avait dix ans au moins, à la faveur de quelques plats madrigaux qu'Alexandrine trouvait charmants parce qu'ils faisaient son éloge. L'homme de robe avait fait quelque temps sa cour à une vieille tante pour approcher de la nièce. Au moyen de quelques tendres com-
plaisances envers la douairière, il avait acquis la familiarité de la jeune personne est à force de se répéter qu'ils s'aimaient, ils en étaient venus tout simplement à se le prouver.
Cet arrangement fut toujours caché, parce qu'un robin doit être discret et prudent, et on sait que les gens de robe remplissent exactement leurs devoirs. Alexandrine s'ennuyait quelquefois et de son amant, et de son air guindé, et de sa robe, et de ses madrigaux. Mais elle sacrifiait à l'habitude; et puis c'était une fille nonchalante, que l'idée d'une nouvelle intrigue effrayait. Elle vivait donc avec son petit robin, sans amour et sans haine, quand le sage Edmond lui offrit son cœur et sa main.
On sent bien que l'habitude ne tint pas contre des offres aussi brillantes. On voulut rompre avec le magistrat; celui-ci prétendit garder sa conquête : il y avait presque prescription. On s'échauffa mutuellement, et on finit par s'apercevoir qu'on n'était pas seuls. On convint d'un rendez-vous pour le soir, parce qu'une rupture de cette importance ne pouvait pas se faire sans explications.
Rien n'échauffe un amour presque éteint comme l'infidélité d'une maîtresse. Le robin arrive, à l'heure indiquée, plus tendre et plus pressant que jamais. Le désordre de ses sens ne lui permettait pas d'entendre Alexandrine. Elle jugea très sagement qu'il fallait les calmer' pour le rendre attentif.
Edmond croyait qu'il faut aimer sa femme, et il se passionnait pour sa future. Tl savait qu'il faut paraître empressé, et il résolut de passer l' après-souper avec sa belle. L'obscu rite, le silence de la nature prêtent un charme aux discours des amants. Edmond
savait cela à merveille, quoiqu'il fût sage. Il frappe à la porte de sa maîtresse. D'abord mademoiselle est sortie : Edmond veut s'en assurer. On ajoute d'un air indécis que mademoiselle est occupée, qu'elle ne veut voir personne. Edmond croit que la défense ne peut le regarder. Il écarte doucement la suivante, et entre chez Alexandrine. Il ne trouve personne et marche vers une autre chambre. Un soupir se fait entendre ; Edmond retourne sur ses pas, tire les rideaux du lit, et voit le magistrat travaillant de tout son cœur à pouvoir écouter ce que la belle aurait à lui dire.
Tout autre qu'un philosophe aurait fait un bruit affreux. Edmond s'en fut paisiblement chez lui, et ne comprenait pas pourquoi, dans une foule de femmes, il est impossible à un sage d'en trouver une qui lui convienne.
Edmond, méprisant le sexe, et croyant le haïr, rompit encore avec le monde, et la retraite l'excéda de nouveau.
— Que je suis à plaindre! se disait-il; je vois tous les hommes satisfaits, au moins quelquefois; moi seul, je suis toujours malheureux. Plus je deviens sage, et plus je suis à charge à moi-même. Ah ! sans doute, je n'ai point fait encore assez de progrès dans l'étude de la sagesse. Les commencements sont rebutants en tout genre. La félicité doit être le prix de la perfection : il faut redoubler mes efforts pour devenir parfait.
Pendant ce monologue, un homme aborda notre sage. H. lui avait parlé trois fois au plus ; il avait besoin de vingt mille francs, il. lui donnait la préférence : que cela était flatteur pour M. Edmond! Je vais donc être: bienfaisant, pensait-il, et ce jour ne sera
pas perdu pour la sagesse. La raison lui criait en vain : La bienfaisance est la plus belle vertu de l'humanité ; mais l'imprudence des hommes est extrême, et l'on demandera toujours à qui ne refuse jamais. Edmond rejette ce conseil, embrasse l'inconnu, et lui dit :
— Je vois que vous êtes vraiment mon ami : car vous avez recours à moi dans l'adversité. Je n'ai pas vingt mille francs, mais j'ai des contrais. Prenez celui-ci, engagez-le, et que j'aie une fois en ma vie contribué au bonheur d'un galant homme.
Son ami le laissa pénétré du plaisir d'avoir fait une bonne action, et ne concevant pas comment l'homme avide pouvait se le refuser.
Edmond, s'ennuyuni. un jour plus qu'à l'ordinaire, s'avisa d'aller demander à dîner à l'homme aux vingt mille francs. Il était sorti: mais notre philosophe fut reçu par une femme de dix-huit ans, qui joignait à une beauté parfaite tous les attraits des grâces. On l'accueilli l comme quelqu'un à qui on a de grandes obligations. Sa figure, sa taille, son air n'< vuappèrent point à la petite personne, qui le mesura d'un coup d'œil, et le résultat de l'examen fut un surcroît de politesses.
Hortense était sage, mais elle était tendre. Son mari était vieux, laid, bizarre. Il était naturel qu'elle vit Edmond avec plaisir, et, de son côté, le philosophe trouvait son hôtesse charmante. La i onversation s'anima. Une femme peut être spirituelle avec modestie, enjouée sans indécence : Edmond convenait de tout cela, et sa vertu n'était pas alarmée. Vers la fin du repas, il crut apercevoir dans les yeux d'Hortense l'ex-
Eression de la tendresse, et il se sentit ému. a dame vit son trouble: il fit naître sa
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confiance, et, sans s'interroger sur la nature de ses sentiments, elle se livrait au charme qui l'entraînait. Le même feu embrasait avec rapidité le cœur sensible d'Edmond et il se disait : « Pourquoi est-elle la femme de mon ami ? »
On quitte la table et Hortense se met sur sa chaise longue; c'est un de ces meubles qu'une femme qui entend ses intérêts a toujours à sa disposition. La coquetterie l'inventa et la coquette s'en sert à plus d'un usage. C'est de ce poste avantageux qu'Hortense attaquait le sage F.dmond. Un bras arrondi soutenait négligemment sa tête et des regards de flamme allaient se fondre dans le cœur du philosophe. Deux globes arrondis par l'amour se laissaient voir en partie et laissaient soupçonner des charmes plus intéressants encore. Une jambe faite au tour et qu'on ne pensait plus à cacher, l'abandon de la volupté, tout contribuait à perdre Edmond, et la tête lui tourna tout à fait. Il tombe aux genoux d'Hortense; il se tait, mais elle entend. Le silence est le plus doux langage des cœurs qui sympathisent : ils jouissent dans le recueillement.
Le philosophe devint plus entreprenant, Hortense se montrait plus facile; elle ne combattait plus que pour mettre un prix à sa défaite. Déjà cet aimable couple épuisait ces tendres caresses, dé.icieux précurseurs du plaisir, plus doux peut-être que le plaisir même... Tout à coup, Edmond se souvient quil a fait vœu d'être sage. Frémir du danger où il est exposé, se dégager des bras d'Hortense et fuir est l'ouvrage d'une seconde. Hortense, restée seule, pleura, et cela devait être ainsi : il est si dur pour une femme qui pense d'oublier sa vertu et de l'oublier en pure perte.
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Edmond, en s'en allant, s'applaudissait de sa victoire et ne concevait pas qu'on put faire son ami cocu. Plein de désirs et d'amour, occupé de l'image séduisante d'Hortense, il marchait tristement, la tête baissée. On l'arrête, il se retourne. Une inconnue, dans sa première jeunesse, moins belle qu'Hortense, mais plus piquante, qu'une gaieté folâtre animait, qui semblait nUsxisfc r que pour le plaisir, attaqua le pauvre Edmond clans tous ses sens : il était déjà plus qu'à demi vaincu, il fut aisé d'achever sa défaite. La sagesse a ses bornes, et les forces du philosophe étaient à bout. Flore l'enchante, le persuade, l'entraîne ; il est introduit dans le temple de l'amour.
La déesse du lieu en fit parfaitement les honneurs. Le scrupule une fois vaincu est bientôt méprisé. Edmond passa plusieurs heures dans l'ivresse du plaisir. Enfin il revint à lui, rougissant de sa faiblesse. Un instant avait ruiné sa vertu, confondu sa philosophie. Il sortit en gémissant de ce lieu de débauche et se demandait comment un sage qui a résisté à une femme adorable et décente cède aux séductions d'une catin.
Edmond fut reçu chez lui par un homme qui lui présenta humblement quelques papiers. Il est tout simple que 1 homme aux vingt mille francs ne s'était pas borné à un premier emprunt. On se doute bien que d'autres amis, aussi solides, avaient souvent procuré à Edmond la satisfaction d'être bienfaisant. Il était trop délicat pour avoir pris des sûretés ; il avait affaire a des amis. D'ailleurs, aurait-il souffert que son nom fût cité au barreau pour des affaires d'intérêt? Il faisait profession du plus parfait désintéressement
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Son amour pour l'étude ne lui avait pas permis d'administrer son bien ; à peine connaissait-il sa fortune.
Cependant, ses bons amis avaient emprunté les deux tiers de ce bien. Une mauvaise administration, la friponnerie de ses domestiques, des marchands, des ouvriers, avaient absorbé l'autre tiers. Edmond ne se soutenait plus que par son crédit et ne s'en doutait pas. Le bruit de sa sagesse prodigieuse se répandit partout; tout le monde, excepté lui, savait qu'il était ruiné.
Comme on est convenu quïl est inutile d'avoir des égards pour un homme ruiné, des gens qui avaient profité de ses dépouilles et à qui il était redevable de modiques sommes lui députèrent l'homme dont il est parlé ci-dessus. Cet homme était un huissier, et ses papiers des exploits.
Edmondreeut la nouvelle de sa ruine avec une résignation stoïque :
— Voilà s'écria-t-il, le moment où je recueillerai le fruit de mes travaux : c'est dans l'adversité que brille particulièrement un sage.
L'huissier, qui n'entendait rien à ce galimatias. Le supplia de lui compter huit mille sept cent soixante-quatre livres six sous trois deniers.
— Mon ami, lui dit Edmond, j'ai confié mon bien aux malheureux qui en ont eu besoin, et je ne ferais pas attendre mes créanciers après des sommes légitimement) dues, s'il dépendait de moi de les payer.
— En vertu donc, reprit l'huissier, d'un petit mot de sentence, dont voilà la signification, vous voudrez bien me suivre.
Edmond fut étonné un moment; mais, la sagesse rentrant bientôt dans ses droits, il quitta, sans le plus léger serrement de
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cœur, ses dieux domestiques, et il disait en suivant l'honnête huissier :
—Qu'il est beau de souffrir pour la vertu! mais qu'il est singulier que la vertu me conduise en prison!
Après avoir souffert huit jours de la meilleure grâce du monde, Edmond sentit que la liberté est le premier des biens, et il regretta de l'avoir perdue. Quelle faiblesse pour un sage ! il la combattit vingt-quatre heures, et céda enfin malgré lui à l'évidence et à la nature.
Il se donna la peine de chercher les noms de ses bons amis qui lui devaient des sommes considérables : il s'abaissa à leur écrire, non pas en suppliant; il écrivit en homme qui redemande son bien, et qui croit assez à la probité pour être persuadé qu'on le lui rendra à sa première réquisition. Les plus honnêtes lui firent dire qu'ils y penseraient, d'autres qu'ils ne savaient de quoi il était question, et le plus grand nombre ne lui fit rien dire du tout.
Alors la vertu d'Edmond s'aigrit considérablement ; il fit venir un procureur, et le mit au fait de ses affaires :
— Votre cause est excellente, lui dit le procureur; donnez-moi vos billets.
— Hélas! répondit Edmond, je n'en ai pas ; mais il est sûr que j'ai prêté environ quatre cent mille francs à mes amis.
— Votre affaire est imperdable, reprit le procureur. Donnez-moi de l'argent, car les préliminaires d'un procès coûtent beaucoup.
— Eh! je n'ai plus rien, répliqua le malheureux Edmond.
— En ce cas, s'écria le procureur, votre cause ne vaut pas le diable.
Et il s'en fut.
Edmond ne se dissimula plus l'horreur de sa situation; et l'adversité iui parut d'autant plus dure qu'il y était peu accoutumé. Il faisait à ce sujet des réflexions très bonnes, mais très tardives, quand il ressentit les premières atteintes d'un mal dont jusqu'alors il n'avait connu que le nom. Il se souvint de Flore, et s'écria dans l'amertume de son âme :
— Ah! cet ami qui m'abandonne... cet ami si peu digne de ma délicatesse... si je l'avais fait cocu, je ne pleurerais du moins que ma liberté ! O Providence, que tes voies sont cachées! Toutes les vertus me sont funestes, et la vérole est le prix de ma chasteté.
Cependant le mal faisait des progrès rapides, et on envoya à Edmond le chirurgien chargé de rendre la santé aux prisonniers. Celui-ci, ainsi que beaucoup de ses confrères, avait la méthode de leur prodiguer des remèdes qui ne coûtent rien, qui ne valent rien, et au moyen desquels le malade guérissait s'il pouvait.
Ainsi la vérole d'Edmond allait son train, en dépit du carabin, qui faisait semblant de vouloir l'extirper. Ses créanciers craignirent qu'on ne les obligeât à le traiter selon les lois de l'humanité, ce qui eût ajouté aux frais de détention. Ils relâchèrent leur prisonnier, qui ne concevait pas qu'il pût résulter un bien de la vérole.
Edmond avait trop d'amour-propre pour habiter une ville qui avait vu son opulence, sa sagesse, son désastre et sa vérole. Il se traîna à un bourg éloigné de quelques lieues et célèbre par son hôpital. Edmond ignorait qu'il y eût là un hôpital ; mais celui-ci se présentait à propos et notre sage y entra.
Le chirurgien-major, voyant une maladie
compliquée, qui pouvait lui faire honneur, reçut le malade avec plaisir, lui donna tous ses soins, et le guérit radicalement. Il ne lui en coûta que cinq ou six dents.
Edmond sortit de l'hôpital très sain de corps et très malade d'esprit. H ne prévoyait qu'une continuité d'infortunes, dont la perspective l'accablait. Il faisait des réflexions amères sur l'insuffisance de la sagesse, et il gémissait sur les maux qui dévorent notre malheureuse espèce.
Edmond était vêtu proprement, et c'est tout ce qui lui restait de sa splendeur passée. Il vendit son habit, qui ne lui donnait pas à dîner, et prit tristement le chemin de Paris. Arrivé dans cette ville, il se fit annoncer chez ses protecteurs. Mais il avait autrefois refusé leurs bons offices, et on l'avait oublié. Il était devenu pauvre, et il n'inspirait plus le moindre intérêt. On ne lui montra qu'une compassion, froide et insultante, qui l'irrita tout à fait contre la sagesse. Il commença à maudire tout de bon la manie qu'il avait eue d'être sage.
La misère, le chagrin,, l'inquiétude enflammèrent enfin le sang d'Edmond:, et on le porta à l'Hô tel-Dieu avec une fièvre violente. On le coucha entre un goutteux et un hydropique. Le goutteux l'empêchait de dormir, l'hydropique l'infectait, et en deux jours il fut à toute extrémité. Une religieuse charitable, attentive au progrès du mal, jugea qu'il était temps d'appeler un confesseur. Celui qu'on donna à Edmond était, à ses préjugés près, un homme assez raisonnable.
Il écouta patiemment notre philosophe, qui fut long, diffus, et se répéta souvent, comme font les malheureux; enfin, il lui dit:
— L'homme raisonnable ne cherche pas à détruire ses passions, mais à les régler. Sans elles, il n'est point de bonheur. C'est un présent du ciel qui peut devenir funeste ; mais l'homme sans passion serait réduit à la simple végétation, et méconnaîtrait le prix de son être. Mon ami, celui qui veut atteindre à la perfection se croit égal à Dieu, ce n'est qu'un fou. Elle n'est pas le partage de l'homme; et les excès, dans la vertu comme dans le vice, mènent à l'infortune. Consolez-vous cependant : Dieu juge les hommes selon leurs cœurs, et il vous récompensera. Vous allez entrer dans sa gloire, et une félicité sans bornes et sans fin attend votre âme immortelle.
— Hélas ! dit Edmond, je veux bien croire à mon àme immortelle, je veux bien croire à la félicité des élus; mais je n'en ai pas de certitude physique, et je suis physiquement sûr que j'ai été inutile à mes conoitoyens, que j'ai vécu sans femme, que mes amis m'ont ruiné, que j'ai été emprisonné, que j'ai eu la vérole, que tout le inonde m'abandonne, et que je vais mourir à l'Hôtel-Dieu pour avoir été trop sage.
— Cet Edmond n'était qu'un sot, s'écria milord.
— Précisément, répondit le médecin.
— Et quels rapports trouvez-vous entre moi et cette ridicule personnedge?
— Deux chemins différents conduisent quelquefois au même but : Edmond est mort par amour pour la sagesse, vous mourrez par amour de l'Angleterre, et vous serez morts tous deux pour avoir tenu à vos opinions.
— Que diable voulez-vous donc que moi fasse? reprit milord.
— Rester avec nous, répliqua le docteur;
monter à cheval jusqu'à ce que vous puissiez courir à pied, fumer beaucoup, boire peu; trouver bon qu'on vous fasse rire; jouir de vous-même; vous amuser de tout et arriver le plus tard que vous pourrez au terme où vous rendrez à la nature la portion de matière qu'elle vous a prêtée.
Milord se tut, et se mit dès le lendemain au régime qui lui était prescrit, et son médecin ne désespéra pas d'en faire enfin un Français.