‹ L'enfant du carnavalChapitre 8 sur 14 · JE NE SUIS PLUS UN ENFANT · texte numérisé non relu

JE NE SUIS PLUS UN ENFANT

Je menais une vie douce et tranquille; un mot, un regard de miss me rappelait à mon devoir, quand la légèreté naturelle à mon âge m'en avait écarté. Son amitié me consolait des petits chagrins que me donnait quelquefois l'humeur brusque et inégale de son père, et le désir de leur plaire a tous deux me rendait le travail facile et agréable

Milord avait donné à sa fille des maîtres de musique et de dessin. Je n'assistais d'abord aux leçons que parce qu'elles me donnaient un prétexte de rester auprès de Juliette, de la voir et de lui parler. Mais ses progrès eurent bientôt piqué mon émulation. Je crus que je pourrais apprendre la musique et le dessin tout comme un autre; je me flattais que miss me saurait gré de mes efforts. En conséquence, dès que j'étais seul, je prenais les crayons; j'ouvrais le piano, j'exécutais ce que miss avait fait à la leçon précédente; je me rappelais assez exactement les préceptes des maîtres, lorsque je pouvais prendre sur moi d'oublier miss pour les écouter, et mon infatigable

assiduité et mes réflexions suppléaient à ce qui m'était échappé.

J'avais lu et relu le livre que miss m'avait donné. Mademoiselle Fanchon n'avait plus rien à m'apprendre. Je sentais qu'il me fallait un autre maître; je ne savais où le prendre ni comment le payer. Cela m'inquiétait; mais j'étais exact auprès de Fanchon, par habitude et par reconnaissance. Je lui lisais un jour quelques pages d'Hippolyte, comte de Douglas, que lui avait prêté une cuisinière de ses amies. L'attention que je donnais à ma lecture m'absorbait tout entier. Milord rentra avec sa fille, et leur voiture était arrêtée à la porte de l'hôtel sans que je l'eusse ni vue ni entendue. Fanchon me poussa; je levai la tête, j'accourus. Miss était descendue, cela me fit de la peine; elle ne me regarda point, cela m'alla au cœur ; elle monta avec son père, je montai après eux. Miss entra dans sa chambre, j'y entrai après elle; elle fit plusieurs tours, passait et repassait auprès de moi, se dérangeait pour m'éviter, agissait pour agir, paraissait tourmentée, et, après quelques irrésolutions, elle se disposa à sortir. J étais en face de la porte, elle me poussa de la main; sa main trouva la mienne, et elle me regarda; des larmes roulaient dans mes yeux, et elle s'arrêta : Que faisiezvous, me dit-elle, auprès de cette jeune fille?

— Je lisais.

— Et pourquoi auprès d'elle?

— Elle a la bonté de me montrer.

— Elle est bien, cette fille-là.

— Je ne m'en suis pas aperçu.

— Ce n'est pas là le maître qu'il vous faut. Elle glissa un louis dans la poche de mon gilet et rentra dans le salon.

Le lendemain de grand matin, j'achetai du

papier et des plumes. Je parcourus les rues adjacentes: je découvris un maître, et je m'arrangeai avec lui. En revenant, j'entrai chez une lingêre, et je choisis un bonnet rond, orné d'une petite dentelle; je le payai six francs. Je l'offris à Fanchon. qui le reçut de bonne grâce; je la remerciai, et je ne lui parlai plus.

J'avais remarqué la boutique d'un libraire qui louait des livres au mois : je m'abonnai. Mon goût pour la lecture devint une passionna mesure que je Usais des choses qui parlaient à mon esprit et à mon co'ur. J'étais sans guide dans le choix des ouvrages ; je n'en connaissais aucun, et je ne pouvais me décider sur le titre. J'ouvrais le livre par le milieu, j'en parcourais quelques pages ; mon oreille décidait du style, ma raison du sujet, et je me trompais rarement.

Au bout de quelques mois, je connaissais Les meilleurs auteurs, j'écrivais très passablement, j'exécutais une sonate avec facilité, et je dessinais correctement une tête. Personne au monde ne soupçonnait ce que je savais faire. J'avais eu la force de cacher mes progrès à miss, et je me préparais en secret au plaisir de La surprendre en faisant éclater tous mes talents à la fois. Cependant je ne pus vaincre le désir de lui faire connaître que j'avais un maître, et que ce maître n'était plus mademoiselle Fanchon. n me parut indispensable de lui faire voir mon écriture. Fanchon ne savait pas écrire, miss ignorait cela; mais je le savais, et j'agis comme si miss eût été à l'école de mademoiselle Fanchon. Deux ou: trois- fois je pris mon papier, et j allais le lui présenter; mais il y avait des pages-- un peu négligées, des pâtés par-ci, par-là, et son nom se trouvait à peu près partout. J'achetai une feuille de

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papier à lettres dorée sur tranche; je pris ma plume neuve, et j'écrivis au milieu de la feuille, et bien mieux que je n'avais fait jusqu'alors :

Voilà l'usage que je fais de vos bienfaits.

Je lus et relus. J'examinai toutes les lettres les unes après les autres, et je prononçai que je pouvais avouer cela. J'entrai à la dérobée dans le cabinet de toilette, je plaçai mon papier devant la glace, et je me cachai dans une garde-robe. C'était l'heure où miss se coiffait. J'étais sûr qu'elle ne tarderait pas, et je voulais voir quel effet produirait mon écriture. Miss entra, ainsi que je l'avais prévu, elle s'assit et aperçut le papier. Elle le prit, le regarda, le remit, le reprit encore, et dit :

— C'est bien, c'est très bien... Pauvre Happy!... un bon cœur, de l'esprit, une figure...

Elle baissa la voix, et je n'entendis pas la fin. Elle ploya mon papier en quatre, tira son portefeuille et le serra. Cela me fit plaisir... mais un plaisir! elle. prit quelque chose dans sa poche, elle en fit un petit paquet, écrivit quelques mots sur le dessus, se coiffa, se leva, sortit de son cabinet, et moi de la garde-robe. J'approchai de la toilette- Le petit paquet était à l'endroit même où j'avais placé mon papier : je le pris et je lus :

A celui qui sait employer sou argent.

Je le mis dans mon sein, et je courus dans ma chambre. Je m'assis sur mon lit, et je tirai le petit paquet. Elle m'a répondu ! m'écriai-je ; elle a daigné me répondre ! Ouvrons. J'ouvris, je trouvai trois louis, et je soupirai. Je repris l'enveloppe, je la por-

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tai sur mon cœur, je la collai sur mes lèvres, et je l'attachai au-dessus de mon chevet. Je la lirai, disais-je, en me couchant, en me levant, et elle me fera souvenir de bien faire. Je descendis. Miss me regarda d'un air qui me fit croire qu'elle avait quelque chose à me dire : je me mis à la croisée. Elle fit un tour ou deux dans le salon, se mit à côté de moi, et me dit bien bas :

— Ma réponse est sur ma toilette.

— Je l'ai prise, lui répondis-je, et je vous en remercie.

— Par où avez- vous passé? Je ne suis pas sortie d'ici.

J'avouai la petite ruse que j'avais employée pour m'assurer qu'elle trouverait mon papier. Elle rougit...

— Happy,me dit-elle, je vous défends d'être auprès de moi sans que je le sache.

Son père toussa, et nous nous retournâmes.

L'anniversaire de la naissance de milord approchait. J'avais célébré le précédent comme un polisson; je me préparai à celuici comme un jeune homme qui cultive les arts. Après avoir cherché tous les moyens de faire quelque chose qui fût agréable à milord, avoir conçu vingt projets, y avoir ôté, ajouté, les avoir abandonnés, je jugeai que rien ne le flatterait autant que son portrait. Milord avait des traits prononcés, le front droit, le sourcil épais, le nez retroussé, la bouche grande, et un double menton; sa

Eerruque coupée devait aider à la ressemlance : j'eus l'audace de croire la chose facile, et la présomption de l'entreprendre. Je commençai un profil au crayon. Je corrigeais; j'effaçais, je recommençais. Milord était présent à ma mémoire, je croyais le

voir et je ne faisais rien de bien. Cependant je ne me décourageai point; j'avais quinze jours devant moi. Je recommençai tant et tant, que je saisis enfin la ressemblance. Je calquai mon trait avant de commencer à ombrer, et bien m'en prit. Lorsque j'eus fini ma tête, elle ne ressemblait pas plus à milord qu'à moi. J'en ombrai une seconde, et j'y trouvai quelque chose. J'en fis une troisième, où j'attrapai l'œil et son pourtour. Dans la quatrième je saisis la bouche. Je pris un peu de l'une, un peu de l'autre, et je fus content de moi. J'entourai mon buste d'une guirlande de fleurs, et je mis dessous ces deux vers de ma composition :

Pour ce premier essai ayez quelque indulgence, Mon crayon fut conduit par la reconnaissance.

L'idée me parut très jolie, et les vers admirables, quoiqu'il y ait un hiatus, à ce que m'a appris depuis la poétique de Gaillard. Je ne me lassais pas d'admirer mon ouvrage. La tête me paraissait parfaitement dessinée, le crayon moelleux et bien fondu. Je fis mettre mon chef-d'œuvre dans une bordure dorée, sous un verre de Bohême, et je le cachai jusqu'au moment où il devait paraître aux yeux des convives émerveillés

Le matin de ce grand jour j'accrochai le portrait derrière un grand tableau qui décorait la salle à manger, et je m'occupai des objets relatifs à mes fonctions ordinaires. Milord avait ordonné un repas somptueux, et il avait invité ses amis de l'Angleterre et son cher médecin. Miss avait engagé quelques dames qu'elle voyait habituellement. La société devait être nombreuse, et cependant choisie, et on se promettait de s'amuser. A deux heures, miss parut au salon, parée de tout ce qui pouvait

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relever sa figure enchanteresse. Elle examina mes dispositions, les trouva pleines dïntelligence et de goût, et me dit qu'elle avait une confidence à me faire. Nous passâmes dans une autre pièce, où elle m'apprit qu'elle avait préparé une petite f'He pour son père :

— J'écris mal, dit-elle, mais je pense bien; papa laissera le style et saisira la pensée. Mes petits vers doivent être répétés par de jeunes personnes de la connaissance de nos dames. Elles n'arriveront qu'au dessert ; c'est le moment de la poésie et du chant. Elles seront accompagnées par quelques jeunes gens qui auront des instruments. On fera un petit concert, et la journée se terminera peut-être par quelques contredanses. Papa entre rarement ici, faites-y dresser une table : qu'elle soit chargée de fleurs, de fruits, de pâtisseries et de rafraîchissements: je veux régaler mes acteurs. Je compte sur vous, mon cher Happy; de la promptitude et surtout de la discrétion.

Elle me donna sa bourse et me laissa.

En moins d'une demi-heure, le limonadier, le confiseur, le pâtissier et la fruitière m'arrangèrent un ambigu charmant, (ne heure après j'avais des guirlandes de roses montées sur des cerceaux et des corbeilles garnies pleines de fleurs de toutes espèces. A quatre heures les convives arrivèrent, et, après les premiers compliments, on se mit à table. Miss faisait les honneurs avec cette grâce aisée qui ne la quittait jamais. Milord et ses amis d'Angleterre mangeaient; le docteur et les dames soutenaient la conversation. J'étais vis-à-vis du tableau qui cachait le portrait de milord; je grillais de le faire paraître. J'approchais, je m'éloignais,

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et je me serais trahi s'il eût été possible qu'on eût quelques soupçons ou qu'on me remarquât au milieu de dix à douze domestiques qui servaient avec moi.

Le second service était sur table. Je sentais que les acteurs de miss ne tarderaient pas à venir. Il fallait les ader recevoir, les ranger, les faire entrer; je n'avais plus qu'un moment, et je me décidai. Je coupai le cordon qui attachait le grand tableau; il tomba avec un fracas qui fit retourner toutes les têtes, et les dames et le docteur s'écrièrent à la fois :

— C'est milord, c'est lui, il est frappant!

Le docteur se leva, prit le portrait le présenta à milord, qui l'examina attentivement et regarda sa fdle.

— Ce n'est pas moi, papa, lui dit -elle ; je. l'avoue en rougissant, cette idée ne m'est pas venue.

Le portrait passa de main en main, reçut des éloges à la ronde, et j'étais content!... Oh ! j'étais content!... Qu'on se mette à ma placé. Le docteur jura à miss que le portrait était d'elle, et elle lui soutint le contraire: Les dames la pressèrent d'en convenir, et elle se défendit avec vivacité. Elite reprit le portrait, l'examina de nouveau, et dit :

— Ce ne peut être que mon maître.

— Pas du toute, reprit? milord, il y a des vers qu'un maître de dessin ne- peut pas nn'adresser.

— Des vers! des vers! s'écria le docteur; voyons les vers...

— Ils sont dans un enfoncement ombragé* par des fleurs...

— C'est de l'immortelle, dit miss.

— Lisons les vers, continua le docteur.

Il fit au essai ayez une légère grimace

qui échappa à tout le monde, hors à. l'auteur, qui n'y comprit rien, et il finit par trouver les vers pleins d'âme et de délicatesse. Tous les yeux se reportèrent sur miss.

— Je n'aurais pas écrit autre chose, ditelle, mais encore une fois ce n'est pas moi.

— C'est donc le diable ! reprit milord. Un valet, qui faisait l'entendu, s'approcha

de l'oreille du docteur, celui-ci se leva avec vivacité.

— Mesdames, mesdames, s'écria -t- il, Happy va nous mettre dans la confidence : c'est lui qui a fait tomber le tableau qui masquait le portrait.

— Parlez, mon ami, me dit milord.

— C'est moi qui...

— Qui avez été chargé de placer le portrait, reprit le docteur; mais par qui?

— C'est moi qui...

— C'est moi qui... poursuivit milord : finissons. Qui a fait ce diable de portrait?

— C'est moi, milord...

— Qui avez dessiné cette peinture?

— Oui, milord.

— Ne mentez pas, me dit miss avec un regard sévère.

A ces mots j'éprouvai un mouvement de dépit, et je montai à ma chambre, d'où je descendis, les bras chargés de mes dessins, depuis mon premier œil jusqu'aux esquisses du portrait de milord. Je déposai mes œuvres aux pieds de miss Juliette, et je lui dis à demi- voix :

— Je ne vous dis pas tout; mais je ne mens jamais.

— C'est lui! c'est lui! s'écria-t-elle, d'un air que je ne lui avais jamais vu. C'est lui... et je l'accusais...

Elle se tut et rougit.

— Ah! ah! dit milord.

— C'est extraordinaire, dirent les dames.

— Mais, en vérité, ce n'est pas mal du tout, poursuivit le docteur.

Et on parla d'autre chose.

J'entendis plusieurs voitures qui s'arrêtaient à la porte : je sortis. C'étaient les acteurs de miss, qui s'étaient entassés dans des carrosses de place, et qui riaient aux éclats en se démêlant les uns d'avec les autres. Je tremblais que milord ne vînt à la croisée; mais il n'était pas curieux; et, quand il était à table, il ne se levait pas aisément. Je priai la joyeuse recrue de monter en silence et sur la pointe du pied. Je la fis entrer dans la salle oU était dressé l'ambigu. Là, je déclarai que miss m'avait nommé maître des cérémonies. Je distribuai les corbeilles de fleurs à six demoiselles, très jolies, mais qui ne valaient pas à elles six... Je priai les jeunes gens de déposer leurs instruments et de prendre des guirlandes; j'engageai l'un d'eux à passer au piano quand il en serait temps, et je rentrai.

On servit le dessert; miss me fit signe, et les portes s'ouvrirent. Cette brillante jeunesse défila au son d'une fanfare, et fit le tour de la table en marchant en mesure d'un air tragi-comique. Les jeunes personnes présentèrent leurs corbeilles à milord, et l'embrassèrent. Les jeunes gens formèrent sur la table un berceau de leurs guirlandes; et, pendant que le docteur admirait le choix et la fraîcheur des fleurs, qu'il s'extasiait sur la douceur de leur parfum, on se disposa à commencer la pièce. Elle joignit au rare mérite d'être courte le mérite plus rare encore d'être écrite avec délicatesse et sentiment. C'était une fille

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