‹ L'enfant du divorceChapitre 11 sur 88 · LA CONVOCATION · texte numérisé non relu

LA CONVOCATION

__^ 'ÉNÉVENT et Collette étaient pour le marquis de Fleurance deux j-^' serviteurs sur la fidélité et le dévouement desquels leur maître pouvait absolument compter.

Issus l'un d'un ancien valet de chambre, l'autre d'un garde-chasse de l'époque du père de Guy, ils étaient nés tous les deux aux Migettes, ils s'y étaient mariés et depuis plus de vingt ans attachés personnellement au service du marquis.

Il les avait choisis parmi tous les autres lorsqu'il était venu s'installer à Paris et qu'il y avait loué l'appartement du boulevard Malesherbes.

Bénévent connaissait bien son maître, et, justifiant l'adage qui dit « qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre », il était au courant de tous ses défauts, de toutes ses passions.

Il est impossible qu'un serviteur attentif ne remarque pas, un jour ou l'autre, même ce que le maître qu'il sert et auquel il touche de si près à le plus grand intérêt à cacher.

Il n'est pas possible que quelque indice, souvent insignifiant, ne lui découvre pas ce qui se passe.

Quelque précaution qui soit prise, à cause du décorum et de la dignité à garder, il se produit un jour ou l'autre une indiscrétion ou un oubli qui éveille l'attention.

Le marquis de Fleurance cependant était, chez lui, d'une tenue irréprochable.

Il respectait cet appartement où Geneviève n'avait pourtant jamais passé une nuit, comme s'il eût été sa demeure.

Jamais une femme ne s'y était seulement présentée.

A peine y avait-il reçu parfois quelques rares lettres..

Mais Bénévent savait cependant à quoi s'en tenir sur la fidélité conjugale du marquis.

Il sentait bien, parbleu! que son maître ne vivait pas ainsi, ne passait pas la plus grande partie de l'année à Paris, uniquement pour voir ses amis, pour aller en soirée et pour fréquenter son cercle.

Mais il était discret, d'une discrétion absolue.

C'est à peine s'il causait parfois de ce qu'il savait avec sa femme qui était, reconnaissons-le sincèrement, aussi discrète et aussi réservée que lui.

— Eh ! que diable, disait-il parfois, M. le marquis n'en aime pas moins M°* la marquise pour ça !...

— Bien sûr.

— Et puis, M. le marquis est jeune, il est riche, c'est un bel homme; dame, il peut bien s'amuser un peu.

Bénévent et Collette ne savaient rien encore de la nouvelle liaison de leur maître, lorsqu'ils avaient vu arriver, à leur grande surprise, la marquise de Fleurance.

Le marquis était parti pour la Touraine, comme nous l'avons vu, ne se doutant pas qu'il allait y retrouver Marion.

Il était revenu le jeudi matin, avec elle, et après l'avoir installée dans la maison meublée de la rue de Rivoli, il était venu chez lui, pour voir s'il n'y avait pas de lettres, pour prévenir de son retour.

Bénévent s'était dit aussitôt :

— Cane m'étonnerait pas qu'il se passe quelque chose.

— Que veux-tu qu'il se passe? fit Collette.

— Voyons, c'est bien clair, expliqua le valet de chambre ; M. le marquis est parti samedi et il n'est même pas resté une semaine aux Migettes. Alors c'est qu'il y a une circonstance qui l'a fait revenir et je ne crois pas me tromper en disant que cette circonstance doit avoir des jupons et de beaux yeux.

— Ma foi, ça se peut bien.

Puis, dans l'après-midi, quand Bénévent et Collette virent revenir leur maître accompagnant la marquise, ils se regardèrent d'un air qui signifiait :

— Qu'est-ce que cela veut dire ?

Le soir, quand ils furent seuls, ils échangèrent leurs avis :

— Tiens, veux-tu que je te dise? fit Bénévent. Eh bien, M"" la marquise s'est doutée de quelque chose et c'est pour ça qu'elle est arrivée comme une bombe.

— Heureusement que M. le marquis a pu en être prévenu, dit Collette, car il faut bien qu'il ait su qu'elle arrivait pour aller à sa rencontre.

— Oh ! M. le marquis est malin !

Le lendemain, quand Geneviève fut partie :

— Hein ! c'est-il pas comme je t'ai dit ? dit le valet de chambre à sa femme. Crois-tu qu'il est assez malin, M. le marquis?

— Oui, le voilà débarrassé.

— M"* la marquise n'y a vu que du feu et M. le marquis l'a tout simplement ramenée à la gare... En route pour les Migettes !

— Le fait est que c'est bien joué !

Depuis le départ de Geneviève, le marquis de Fleurance n'avait pas reparu chez lui.

Il était trop heureux d'être libre enfin et de pouvoir se consacrer tout entier à Marion qui avait ranimé en lui une passion qu'il avait si bien cru éteinte.

Bénévent et Collette, sans rien savoir de précis, se doutaient bien de la vérité.

Aussi furent-ils très embarrassés l'un et l'autre, le samedi matin, lorsqu'ils virent arriver l'agent que le juge d'instruction avait délégué.

— M. le marquis n'est pas ici en ce moment, lui dit le valet de chambre ; mais si c'est une commission que je peux lui faire...

— C'est assez pressé, dit l'agent ; c'est au sujet du vol des bijoux.

— Ah ! sapristi!... oui, je comprends...

— M. le juge d'instruction voudrait voir M. le marquis de Fleurance aujourd'hui même.

— Il y a peut-être du nouveau?

— Du nouveau !... bien sûr. On a arrêté la voleuse.

— C'est donc une femme ?

— Oui, c'est une femme.

— Comment l'a-t-on pincée ? demanda Bénévent. Collette se rapprochait curieusement.

— Parbleu ! comme on les pince toutes, répondit l'agent; au Montde-Piété où elle cherchait à engager les bijoux.

— Quelle coquine ! s'écria la femme de chambre.

— On allait lui prêter cinquante-deux mille francs, car c'est avanthier jeudi qu'elle est venue pour faire l'engagement. Seulement elle n'avait pas les pièces nécessaires... Ah! si elle avait eu une simple pièce pour attester son identité, le tour était joué, car on ne connaissait pas encore le vol et l'opposition n'était pas encore mise.

— Eh bien ! c'est une vraie chance ! dit Bénévent.

— Oui, alors ! — Aussi hier, quand la bonne femme s'est présentée, on l'attendait comme à une souricière.

— Et elle a été prise.

. . . Et passant la soirée au concert où Marion s'était amusée comme une folle. (P. 115.)

— Naturellement.

— On sait qui elle est ?

— Je ne peux pas vous dire. On n'assiste pas comme ça à l'instruction.

— Mais vous l'avez vue?

— Pas encore. Le juge l'interroge en ce moment.

156 Liv. — l'e.nfant dl' divorce.

— Alors il faut que M. le marquis se rende chez le juge?

— Oui, aujourd'hui sans faute, avant quatre heures, répondit l'envoyé du Parquet.

— Eh bien, dit le valet de chambre, je vais aller au cercle et je saurai sans doute oii trouver M. le marquis; vous pouvez y compter.

Après le départ de l'agent, Bénévent et Collette auraient bien eu envie de causer, mais ils n'en avaient pas le temps.

Bénévent courut à la rue Royale.

Le marquis n'avait pas paru au cercle depuis longtemps.

On ne savait même pas qu'il était à Paris.

Mais Bénévent était sûp de son affaire ; il était certain que son maître était à Paris, il était convaincu qu'il y était en bonne fortune, et il se demandait où il pourrait le trouver.

Connaissant les habitudes de son maître, le valet de chambre eut alors une inspiration.

— Je vais toujours aller voir chez Voisin, se dit-il.

Il savait que le marquis dînait ou soupait assez souvent au restaurant de la rue Saint-Honoré.

On est généralement très discret sur ce qui concerne la clientèle dans les établissements à cabinets particuliers ; cependant, comme l'on avait affaire au valet de. chambre du marquis, comme on le connaissait et comme Bénévent assurait qu'il s'agissait d'une affaire très pressante, le maître d'hôtel, après avoir conféré un instant avec le gérant et avec la caissière, finit par dire :

— Nous comptons voir M. le marquis aujourd'hui.

— Ah!...

— M. le marquis de Fleurance a commandé un déjeuner pour midi. Il était onze heures et demie.

Bénévent soupira d'aise.

— Quand M. le marquis viendra, ajouta le maître d'hôtel, je lui ferai votre commission.

— Dites à M. le marquis que c'est très urgent. Il s'agit d'un vol pour lequel M. le marquis a porté plainte et on est venu le prier de la part du juge d'instruction d'aller au Palais de Justice cet après-midi.

— Très bien, la commission sera faite.

En revenant de la gare où il venait de voir partir Geneviève, Guy avait couru à la rue de Rivoli où Mari on l'attendait.

L'ENFANT DU DIVORCE il5

— Enfin, me voici défini Livcmcnt libre ! dit-il tout d'aLord en embrassant raiïriolanteJDrune.

— Ta femme est partie ?

— Je viens de la mettre moi-même dans le train.

L'arrivée de la marquise à Paris avait vivement préoccupé Marion, la veille, quand son mari lui en avait appris la nouvelle.

Comme son amant, elle avait eu l'idée que Geneviève avait conçu une méfiance.

On avait peut-être parlé là-bas aux Migcttes, car tout se sait dans ces petits trous de province.

Guy avait bien essayé de lui faire comprendre que ce n'était pas la méfiance ni la jalousie qui avait déterminé la marquise à venir subitement à Paris.

Il avait expliqué à sa maîtresse, comme Geneviève le lui avait dit, qu'elle avait voulu voir son frère, mais Marion avait conservé son opinion.

Elle la formula de nouveau lorsque le marquis revint après le départ de la marquise.

— Eh bien! tu vois, dit-elle, elle est bien repartie sans avoir vu son frère.

— Puisqu'il n'est pas à Paris.

— Tu crois qu'elle ne le savait pas ?

— Comment l'aurait-elle su? Il y a des semaines que mon beaufrère ne lui a pas écrit.

— Enfin elle n'a pas insisté plus que ça, dit Marion. C'est tout de même bien étonnant. Tu m'as dit toi-même que ta femme n'était jamais venue à Paris ; et tout à coup, elle y arrive... juste quelques heures après nous.

— C'est une coïncidence.

— Assez singulière, conviens-en.

— Bah ! en somme, que ce soit ce qu'elle voudra, elle est partie et n'en parlons plus.

Les deux amants avaient achevé joyeusement la journée, dînant chez Ledoyen aux Champs-Elysées et passant la soirée au concert oii Marion s'était amusée comme une folle.

Le lendemain matin, Marion reparla du vol des bijoux dont Guy lui a^ait donné la nouvelle l'avant-veille, après qu'il en eut fait la déclaration au commissaire de police.

— C'est tout de même drôle ! fit-elle.

— Quoi donc?

— Je ne comprends pas quelle idée ta femme a eue de porter avec elle cette sacoche pleine de bijoux... Pourquoi s'embarrasser de tout cela, puisqu'elle n'était venue à Paris, soi-disant, fit Marion en insistant sur ces deux mots, que pour voir son frère.

— Elle avait peur sans doute qu'on ne les lui volât.

— Il y a donc des voleurs dans ton château ? fit Marion railleuse.

— Mais non, il n'y a pas de voleurs.

— Eh bien, alors ?

— Ma foi, vraiment, je ne sais pas ce qu'il lui a pris d'emporter ces bijoux.

— Elle ne comptait pourtant pas les mettre, puisqu'elle n'avait porté aucune toilette, d'après ce que tu m'as dit.

— Rien, pas même une valise, dit le marquis. Elle n'avait aucun bijou sur elle, si ce n'est son alliance.

— Avec vos deux noms gravés à l'intérieur.

— Non. r— Les initiales de nos prénoms seulement, deux G et la date 1871.

— Treize ans déjà que tu es marié !

— Oui, il y aura treize ans à la Noël. Marion revint au vol de bijoux.

Cela lui semblait singulier, inexplicable.

Avec son flair de femme, elle ne comprenait pas qu'une personne comme la marquise de Fleurance, venant à Paris sans emporter le moindre bagage, pas même du linge pour se changer, ce qui démontrait bien qu'elle avait le projet de retourner le jour même à son château, eût emporté une pleine sacoche de bijoux dont elle n'avait que faire et qu'elle se les eût ainsi laissé voler.

Elle le disait carrément à son amant et cela lui servait à confirmer l'opinion qu'elle s'était faite au sujet du voyage de la marquise.

— Je suis sûre, dit-elle, que ta femme doit avoir été joliment penaude quand elle t'a rencontré.

— Pourquoi? fit Guy que cette conversation ennuyait.

— Dame, si elle ne voulait pas que tu saches qu'elle était venue à Paris.

— Elle n'avait pas à me le cacher.

— Elle ne te l'avait toujours pas dit.

— C'est une idée qui lui a pris... Je t'ai dit qu'elle était inquiète au sujet de son frère.

— Quelle inquiétude pouvait-elle avoir?

L'KNFANT DU DIVORCE 117

— Je ne sais pas.

— Ton beau-frère est bien assez grand pour se conduire lui-même, j'imagine.

— Certainement.

— Alors ce n'est pas parce quil aura oublié d'écrire à sa sœur...

— Non, bien sûr ce n'est pas ça...

— Alors quoi?

— Je ne sais pas!... fit le marquis avec un agacement visible. — De loin, on peut se faire des idées...

Et puis, écoute, laissons ça tranquille. Ses bijoux, on les retrouvera , la police est là pour ça.

Occupons-nous de nous. — Veux-tu que je te mène déjeuner chez Voisin, aujourd'hui?

— Chez Voisin !... Oh ! oui, fit Marion. — Et après?

— Après... J'ai une idée...

— Laquelle?

— Si nous allions à la mer !

— A la mer !...

— Nous prendrons le train ce soir pour Rouen oii nous coucherons, et demain nous continuerons notre chemin sur Trouville...

— Puis nous irons en Bretagne, veux-tu?

— En Bretagne, je le veux bien.

— Saint-Malo, le mont Saint-Michel, Saint-Brieuc, Brest, je voudrais voir tout ça.

— Nous nous amuserons mieux en voyage qu'à Paris où il n'y a plus un seul plaisir en ce moment.

— Et où l'on risque d'être dérangé par les gens que l'on ne tient pas à voir.

— Je vais envoyer un mot chez Voisin pour commander notre déjeuner et pour retenir un cabinet, dit le marquis de Fleurance.

Marion était réellement enchantée à la perspective de ce voyage.

Guy était le seul homme qu'elle eût jamais aimé et elle se sentait reprise maintenant d'une fougue amoureuse nouvelle pour cet amant auquel elle s'était donnée et qui avait eu ses premiers baisers.

Cette passion lui apparaissait plus émoustillanie encore, pleine de sensations bien autrement capiteuses, car elle avait en sus de l'amour qui l'animait, l'attrait puissant et le stimulant ineffable du fruit défendu.

Il lui semblait que son amant était bien mieux à elle qu'autrefois, aujourd'hui que pour répondre aux élans de sa tendresse, il devait s'arracher aux liens qui l'unissaient à une autre, et elle-même elle trouvait une

118 L'I'NFANT DU DIVORCE

volupté plus intense à se donner à lui par le fait de l'adultère qu'elle commettait.

Que ce temps passé ensemble, dans l'incessant tête-à-tète du voyage, allait être délicieux!

Elle était fiévreuse d'impatience et de bonheur en préparant la malle qu'elle avait emportée pendant que Guy était sorti pour envoyer un messager chez Voisin.

Elle chantait en faisant ses préparatifs de voyage et elle se hâtait pour que rien ne puisse retarder ce départ après lequel elle aspirait.

Marion arrangeait également les affaires de son amant, car le marquis avait emporté des Migettes une énorme valise de cuir contenant tout le linge dont il pouvait avoir besoin, comme chaque fois qu'il s'absentait.

Elle languissait de voir arriver le moment où elle prendrait le train avec lui, comme si elle sentait qu'elle avait besoin d'être loin de Paris pour goûter véritablement le bonheur qu'elle se promettait.

Marion ne pouvait, en effet, se défendre d'un secret et inexplicable pressentiment, depuis qu'elle avait vu la marquise à Paris.

Elle craignait que quelque circonstance nouvelle ne vînt encore couper sa joie.

Malgré elle, elle était attentive à tout, sa défiance de femme sans cesse en éveil, et la première elle tressaillit d'angoisses, lorsque, en arrivant au restaurant Voisin, à peine entrée dans le cabinet oii le couvert était dressé, elle vit son amant sortir sur l'invitation du maître d'hôtel qui avait une communication à lui faire.

Que se passait-il donc?

Guy était connu dans cet établissement; Marion le savait. Mais qu'avait-on à lui dire qui ne puisse être dit devant elle? Elle attendait qu'il revînt, brûlante d'impatience, énervée, anxieuse.

Avant qu'il eût parlé, elle l'interrogea.

— Qu'est-ce que c'est?...

— C'est au sujet de ce vol de bijoux, répondit le mari de Geneviève.

— Ce vol... mais comment a-t-on su que tu étais ici? demanda Marion qui déjà crut se sentir découverte.

— On ne le sait pas... On est venu chez moi, boulevard Malesherbes, de la part du juge d'instruction, et mon valet de chambre qui sait

L'E.NFANT DU DIVORCE H9

que je viens assez souvent ici, a eu l'idéeque je pourrais y ôtre. — Alors il est venu, il y a une demi-heure. à peine, et oii lui a dit que je devais déjeuner... puisque j'avais prévenu,

Marion sentait son voyage compromis.

— Que c'est ennuyeux! fit-elle. — Qu'est-ce qu'il te veut, ce juge d'instruction?

— Il a besoin de me voir, répondit le marquis ; il faut que j'y aille cet après-midi.

— Oh !.. . moi qui étais si heureuse ! . ; .

Guy prit la main de sa maîtresse, la pressa tendrement et l'embrassa.

— Eh bien! dit-il, pourquoi ne pas l'être encore?... — ^^ Puisqu'il faut que tu ailles chez ce juge.

— N'est-il pas préférable que cette convocation se produise avant notre départ?

— Je ne dis pas, mais c'est bien ennuyeux tout de môme.

— ■ Cela l'aurait "été bien davantage s'il eût fallu interrompre notre voyage.

— Qui dit que nous pourrons partir ce soir?

— Ne t'alarme donc pas pour rien, ma chérie, dit Guy de Fleurance. Ce juge d'instruction ne me retiendra pas longtemps. Il a sans doute quelques renseignements à me demander sur les circonstances du vol... ce ne sera pas long.

— Et ta femme?... fit vivement Marion, saisie tout à coup d'une anxiété encore plus vive.

— Eh bien?

— Le juge aura certainement à la questionner aussi... et il la fora peut-être revenir.

— Non, on ne procède pas ainsi. — Du reste, que pourrait-elle dire de plus que moi.

Cet incident suffit pour briser le charme de ce déjeuner auquel Marion s'était si joyeusement préparée.

En dépit de tous les efforts que fit le marquis pour chasser les sombres préoccupations qui bourrelaient son esprit, elle ne se sentait plus disposée à s'égayer.

Un pli barrait son front sous les brunes frisettes de ses cheveux, et les fossettes de ses joues s'étaient effacées dans l'étirement de ses traits.

Guy lui-même, malgré l'insouciance qu'il affectait, se sentait préoccupé.

Il maudissait ce contre-temps et maugréait intérieurement contre la sotte et inexplicable idée qu'avait eue Geneviève de faire ce voyage malencontreux.

C'est à elle aussi que pensait Marion.

Déjà, comme toute rivale, encore que ce fût elle qui eut le rôle d'usurpatrice, elle éprouvait une naturelle antipathie à l'égard de la marquise, qui détenait par son affection légitime l'amant qu'elle considérait comme lui appartenant ; maintenant elle la haïssait à cause des entraves qu'elle mettait même involontairement à son bonheur.

Elle ne put se tenir de le dire lorsque Guy lui indiqua ce qu'il y avait à faire en attendant qu'il fût prêt à partir.

— Tout ça, dit-elle avec un dépit irrité, c'est encore la faute de ta femme.

— Va, ça va être fini.

Marion hocha la tête.

— Je vais passer chez moi pour savoir ce que l'on a dit à mon valet de chambre et de là j'irai voir ce juge.

— Et moi?

— Retourne à la maison et dès que je serai libre, je viendrai te prendre.

En somme, cela ne retardera guère notre départ, car les juges d'instruction finissent à quatre heures.

Le marquis embrassa sa maîtresse en l'aidant à ajuster sa voilette, et Marion reprit la voiture qui avait attendu pour se faire ramener rue de Rivoli.

Guy s'éloigna d'un pas précipité.

Il était impatient de savoir ce qui se passait, car il ne pouvait se défendre d'une certaine anxiété.

Il se demandait si tout allait être terminé avec cet interrogatoire, si le juge n'aurait pas besoin de lui le lendemain ou les jours suivants et si, de la sorte, le voyage délicieux qu'il s'était promis ne serait pas rendu impossible.

Il se sentait tellement épris d'une passion puissante pour cette maîtresse, aimée autrefois, retrouvée aujourd'hui avec les capiteux attraits que l'âge avait donnés à sa beauté, qu'il s'irritait déjà à la pensée qu'il pourrait être séparé d'elle.

Il avait hâte d'en finir afin de revenir à Marion et de se donner tout entier à son amour.

Du premier coup, il reconnut (ienevieve. (P. 127.)

1.0 UV — HECTOR DE iloMlEUhLLX. — LE.NFANT DU OIVOHCE. — J. KOUl-f ET C'«, KDIT. IC'^ LtV

L'ENFANT DU DIVORCïï 123

Page 1