‹ L'enfant du divorceChapitre 12 sur 88 · CHAPITRE XIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIÏ

LA COiNFUONTATION

^ONSiEUR Cordurier fit introduire le marquis de Fleurance dès qu'il fut informé de son arrivée.

^'CÎS' li fi^it pour lui plein d'égards et de déférence, subissant comme tous le prestige du nom, de la condition sociale et de la fortune.

— Les agents qui ont été chargés des recherches à la suite de votre plainte, lui dit-il, ont eu la main heureuse. Les bijoux qui ont été voles à M"* la marquise de Fleurance ont été retrouvés, et la voleuse est arrêtée depuis hier soir.

, Le juge montrait les bijoux qui avaient été replacés maintenant dans leurs écrins contenus dans le sac de maroquin que le commissaire de police avait remis au parquet avec son rapport.

Guy, à cette nouvelle, se sentit soulagé d'un poids immense.

L'affaire avait sa solution toute naturelle.

L'auteur du vol étant arrêté, on n'aurait plus à le déranger pour cette enquête qui allait être promptement terminée.

M. Cordurier lui raconta ce qui s'était passé.

Il lui dit que, comme l'on fait chaque fois qu'il s'agit d'un vol de bijoux, le parquet avait immédiatement avisé les bijoutiers, en leur envoyant le signalement des objets volés dont l'achat pourrait leur être proposé, et avait en même temps envoyé au Mont-de-Piété oii ils avaient été aussitôt reconnus.

— Ils étaient au Mont-de-Piété!... s'écria le marquis.

— Ils avaient été portés pour être engagés avant-hier jeudi, répondit le juge, c'est-à-dire aussitôt après que le vol a été commis.

Heureusement, ajouta-t-il, la voleuse, dans sa précipitation ou dans son ignorance des règlements du Mont-de-Piété, n'avait pas songé à se mettre en règle, et elle ne put fournir au moment du prêt aucune pièce permettant d'établir son identité. C'est ainsi que les bijoux furent retenus et que cette femme a été arrêtée hier quand elle s'est présentée de nouveau.

— C'est fort heureux, en effet.

{2i I/KNFANT DU DIVORCE

— Assurément, car si nous avions eu affaire à une voleuse de profession, qui ne se serait présentée que munie des pièces nécessaires, vraies ou fausses, ce qui arrive quelquefois, le Mont-de-Piété aurait pr'ié la somme consentie.. . On aurait toujours eu les bijoux, c'est vrai, mais la voleuse aurait été loin.

■ — Et cette femme, quelle est-elle? demanda le marquis.

• — Elle a refusé de se faire connaître, répondit le magistrat. Mais les moyens d'investigation dont la justice dispose, rendront bientôt son silence inutile. Nous la tenons, c'est l'essentiel.

Guy approuva d'un signe de tête.

— J'ai tenu à vous voir, reprit M. Cordurier, pour vous demander qiielques renseignements sur les circonstances dans lesquelles le vol a éîé commis, ce qui me fournira peut-être quelques indications de nature à m'éclairer sur notre voleuse.

— Je suis prêt à vous dire tout ce que je sais, répondit l'amant de Marion, et bien que je n'étais pas auprès de la marquise au moment oii e]le a été si habilement dépouillée de ses bijoux, je puis vous dire tout ce qui s'est passé.

• — Oui. lit le juge, j'ai vu, en effet, sur le rapport que le commissaire de police de voire quartier a rédigé à la suite de votre déclaration, que la disparition des bijoux n'a été constatée que lorsque vous étiez chez vous avec M"' la marquise de Flcurance.

— C'est bien cela.

Alors le marquis raconta :

— J'étais à Paris depuis le matin seulement et la marquise, que j'avais laissée à notre château de Souvigny, eut besoin d'y venir pour voir son frère, le duc de Glamondans. Elle me croyait en voyage, • — j'allais repartir, en effet, le jour même, — ce qui lui suggéra la malheureuse idée de s'arrêter dans un hôtel de la rue de Rivoli, afin de n'être pas obligée de déjeuner seule dans un restaurant.

— Je dois vous dire, interrompit M. Cordurier, que d'après les renseignements que j'ai fait prendre hier et ce matin, il est absolument certain que ce n'est pas dans cet hôtel que le vol a été commis.

— Ah!...

— Le personnel de la maison, qui est tenue par la propriétaire ellemême, une dame veuve, assistée de sa sœur, ne se compose que d'un garçon et d'une bonne. <— Or, M"° la marquise de Fleurance est arrivée vers midi et demi; elle a demandé une chambre, elle s'y est fait servir à déjeuner et elle est sortie aussitôt après.

— Elle est allée rue Meyerbeer chez son frère et elle est revenu

vers trois heures; c'est à ce moment que, passant précisément rue de Rivoli, je l'ai rencontrée.

— En descendant de sa chambre dans laquelle elle laissait ce sac, M""* la marquise de Fleurance a fermé elle-même la porte, elle en a retiré la clef, et, ignorant sans doute l'usage, au lieu de l'accrocher à son numéro au tableau, elle l'a remise à la propriétaire qui était à ce moment dans son bureau. Cette clef est restée là, sur la table, jusqu'au retour de M""* la marquise et ni le garçon ni la bonne ne sont montés dans la chambre. J'ai eu l'emploi minutieux de leur temps pendant toute la durée de l'absence de M"^ la marquise.

Je crois donc pouvoir conclure que le vol avait été commis avant son arrivée à Paris, dans le trajet sans doute.

— Oui, il faut que ce soit ainsi, approuva le mari de Geneviève.

• — En effet, compléta le juge, la femme que l'on a arrêtée venait de la gare d'Orléans où elle a pris une voiture pour se faire conduire au Mont-de-Piété, ce qui semble indiquer qu'elle n'habite pas Paris et que c'est sur la ligne que le coup a été fait. • — Il faut que cette voleuse ait été rudement habile.

— Oui, elle doit l'être, et elle a eu la rouerie, lorsqu'elle a pris une voiture pour se rendre au Mont-de-Piété, de ne pas faire connaître au cocher le but de la course qu'elle lui faisait faire; elle lui a dit seulement de la conduire au coin de la rue des Archives et de la rue des Francs- Bourgeois, et elle avait gardé son fiacre pour se faire reconduire à la gare, aussitôt après avoir reçu le montant du prêt.

— En ce moment, demanda le marquis de Fleurance, vous n'avez encore aucun renseignement sur l'identité de cette femme?

— Aucun, M. le marquis, répondit le juge d'instruction, et en vous convoquant j'ai eu l'intention de la mettre en votre présence pour que vous puissiez dire si vous la connaissez. Elle peut être une personne que vous avez connue, ou que vous avez eue à votre service, ou encore appartenant à votre voisinage, car il fallait qu'elle fût bien au courant de ce que M"° la marquise de Fleurance avait fait pour avoir aussi hardiment et aussi habilement combiné son coup.

En parlant ainsi, M. Cordurier avait pris dans le dossier une petite feuille de papier qui portait encore la trace des plis qu'elle avait reçus.

— Cette femme avait cette pièce sur elle, dit-il en la montrant au marquis.

Guy prit le papier et l'examina.

— Clorinde Dacheux!... dit-il. Ce ne peut pas être elle; elle est encore à notre service. C'est la femme de chambre de M°" de Fleurance.

Il ajouta préoccupe :

— Gomment cette pièce peut-elle se trouver entre les mains de cette femme?... Je me souviens très bien de la circonstance dans laquelle elle fut établie : la femme de chambre de la marquise devait quitter notre service pour se marier et ma femme prépara ce certificat qui n'eut pas lieu de servir, car Glorinde Dacheux rompit avec son fiancé et resta en place.

— C'est bien simple, fit le magistrat qui crut avoir compris, et cela me confirme dans l'opinion que je me suis déjà faite au sujet de votre voleuse : cette femme doit appartenir à l'entourage de M"'^ la marquise de Fleurance et elle a volé ce papier comme elle a volé les bijoux.

Du reste, je vais la faire amener ici.

M. Cordurier fit alors un signe à son greffier, et tandis que celui-ci se leva pour sortir, il ajouta :

— M™^ la marquise de Fleurance est retournée à son château?

— Elle est repartie hier après déjeuner, répondit le marquis; je l'ai accompagnée moi-même à la gare.

— Il sera parfaitement inutile de la déranger, dit le juge d'instruction.

— Je connais, du reste, tous les gens du pays.

Geneviève avait passé des heures terribles dans sa cellule, ayant sans cesse devant les yeux la menaçante perspective de cette confrontation qu'on lui avait annoncée.

Lorsqu'on ouvrit sa porte et que la gardienne l'appela, elle se sentit prise d'une défaillance contre laquelle il lui fallut toute son énergie pour réagir.

Elle se leva.

Elle était pâle comme une morte.

Le garde de Paris qui l'attendait devant la porte du greffe, la prit par le bras.

Elle demanda d'une voix mourante :

— Où me menez-vous?

■ — A l'instruction, répondit le municipal.

A l'instruction, chez le juge!...

Guy devait y être!...

Elle allait se trouver en sa présence!...

Qu'allait-elle lui dire?

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Comment allait-elle lui expliquer ce qu'elle avait fait? Depuis le matin, la malheureuse y avait songé sans parvenir à trouver une idée dans sa tête vide, sous son front endolori. Et lui qu'allait-il penser?

Le municipal ouvrit la porte du cabinet du juge d'insliuclion. Comme elle s'arrêtait, clouée par l'épouvante sur le seuil, ayant aperçu son mari, le garde la poussa doucement.

— Voici cette femme, dit le magistrat.

Le marquis de Fleurance se retourna et se leva en même temps.

Dans cette attitude nouvelle il tournait heureusement le dos à M. Cordurier qui ne put voir la révolution épouvantable qui se produisit sur son visage.

Du premier coup, il reconnut Geneviève.

Elle!...

Alors il se passa instantanément quelque chose dhorrible, de cruel et de terrible à la fois dans le cœur et dans l'esprit de cet homme.

Un soupçon épouvantable surgit dans sa pensée.

Geneviève ! . . .

C'était elle qui avait été arrêtée ! . . .

Elle qui avait voulu engager ses bijoux sans se faire connaître 1...

Pourquoi ce besoin d'argent inavoué et si pressant?

Elle était donc revenue, trompant sa confiance, après avoir simulé un départ!

Le but de ce voyage mystérieux qu'elle avait si mal expliqué en prétendant qu'elle venait voir son frère, consistait donc à se procurer de l'argent avec ses bijoux!...

Des idées monstrueuses se heurtaient dans l'esprit du marquis de Fleurance.

Geneviève, les yeux baissés, tremblait, appréhendant ce qui allait se passer.

— La connaissez- vous? demanda le magistrat.

Alors Guy prit une résolution, soudainement inspirée par les atroces [)ensées qui le torturaient.

Il répondit :

— Non, je ne connais pas cette femme.

Et il se retourna vers le juge.

Geneviève l'entendit.

Un soupir s'exhala de sa poitrine comme si elle se trouvait affranchie d'une menace terrible.

Elle releva lentement les yeux,

M. Cordurier essaya encore une fois de la faire parler.

— Voulez-vous faire savoir qui vous êtes? demanda-t-il. L'infortunée hésita à répondre comme si elle n'osait pas faire

entendre sa voix devant son mari.

Puis elle dit tout bas :

— Je ne veux rien dire. .. Vous ne saurez jamais qui je suis.

— C'est ce que nous verrons.

Le juge donna l'ordre au garde de la reconduire.

Geneviève se laissa emmener, ayant jeté un dernier regard sur son mari qui ne se retourna même pas pour la voir.

Elle se contenait pour être forte, pour ne pas se trahir, pour ne pas laisser éclater la douleur immense qui était en elle et qui la déchirait.

Guy réfléchissait.

Il ne parvenait pas à comprendre.

Il souffrait, car il lui revenait à l'esprit toutes sortes de choses confuses qui alimentaient le soupçon horrible qu'il avait conçu, qui lui donnaient un corps.

Pourquoi cet argent, cette somme énorme?

Le juge qui vit sa préoccupation, crut qu'il cherchait à se rappeler quelque chose concernant cette femme.

Il lui dit :

— Soyez sans inquiétude, M. le marquis, ]a [tolice saura bien découvrir qui elle est.

Alors il eut peur qu'on ne parvint à savoir la vérité. S'il n'avait pas reconnu sa femme, s'il avait eu la force de dissimuler sa surprise et sa douleur, c'est qu'il s'était dit :

— Elle porte mon nom!... Je ne veux pas que ce nom soit sur le livre d'écrou d'une prison!... Elle ne s'est pas fait connaître, on ne saura pas qui elle est !

Maintenant il redoutait l'enquête.

— Cette femme, dit-il, n'est pas de Souvigny. J'y habite depuis ma naissance; il n'y a personne que je ne connaisse à cinq lieues à la ronde.

— Peut-être avons-nous affaire à quelqu'une de ces habiles aventurières cosmopolites qui viennent faire leurs coups à Paris, dit le juge d'instruction.

■ — Je le crois, appuya le marquis.

— Elle a pris toutes les plus minutieuses précautions pour que l'on ne puisse pas savoir qui elle est; son linge ne porte aucune marque...

LM-NFANT DU DIVORCK

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méditations. (P. Iû-^O

r,nv -innrit cette nouvelle avec bonheur.

i mL' n avaU su.- cUc rien qui pui.sc la fa.re reconnaUre, ajouta

'"• 'natTeu imporle. nt-U, nos agents ont Ihabitude de cela et Je ne 1 donne pas' quinze jours pour qu'ils aient trouvé à Par.s on aux emn quelqu'un qui la reconnaîtra.

n« uv. — l'enkam du divorce.

leur

ons

l"e LlV.

Là-dessus le marquis était tranquille.

Personne ne connaissait Geneviève à Paris. Quant aux Migettes, il y veillerait lui-même.

Il prit congé du magistrat qui lui dit qu'il n'aurait sans doute plus besoin de le déranger et qui le reconduisit jusqu'à la porte de son cabinet.

Le marquis de Fleurance éprouvait le besoin d'être seul.

Il lui tardait de pouvoir se livrer sans distraction aux irritantes méditations que son état d'esprit lui suggérait.

Geneviève qui n'avait jamais rien eu de caché pour lui ! . ..

Geneviève en qui il avait eu jusqu'alors une confiance si entière!...

Ce voyage mystérieux qu'elle avait fait ! . . .

Cette somme importante qu'elle avait essayé de se procurer hors de lui!...

Guy ne savait plus que croire.

Il cherchait une explication à cette conduite étrange et son esprit bourrelé se refusait à la lui fournir.

Alors il retrouvait des idées cohfuses, des accusations, des méfiance?, des soupçons sans qu'il lui fût possible de savoir qui les avait jetés en son âme.

Il lui semblait sentir autour de lui quelque chose de mystérieux et daffreux comme une trahison doiit il était victime.

Il repoussait ce sentiment horrible.

Il s'efforçait de le chasser de son cœur et il le sentait renaître plus acerbe, plus violent.

Trahi!... par elle!...

Non, c'était impossible!

Qui donc lui avait soufflé cette pensée mauvaise?

Il entendait encore, sans la reconnaître, la voix de Marion lui disant :

(' — Je suis sûre que ta femme doit avoir été joliment penaude quand elle t'a rencontré... Elle ne voulait pas que tu saches qu'elle était à Paris. »

Ces réflexions, il les faisait en ce moment sans se douter qu'elles lui avaient été inspirées.

Il revoyait tout.

Il se rappelait le saisissement de Geneviève à sa rencontre.

Oui. c'est vrai, elle avait l'air contrariée de le voir, inquiète de la découverte de ce voyage qu'elle avait si bien caché.

Et quand il était parti des Migettes !

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Quelle comédie infâme et habile, pcnsait-il, Geneviève avait jouée en feignant de vouloir le retenir!

Comme il s'y était bien laissé prendre !

Elle devait être heureuse au fond de le voir partir, afin d'être libre.

Libre!... Dans quel but avait-elle besoin de sa liberté?

Guy de Fleurance souffrait.

Sans avoir la perception nette, l'assurance formelle de ce qu'il entrevoyait, il souffrait dans son amour-propre qu'il croyait bafoué.

Il ne songeait pas à sa propre situation en ce moment.

Il ne se disait pas qu'il était coupable, lui qui avait déserté le toit oîi se trouvaient sa femme et sa fille pour rejoindre une ancienne maîtresse qui d'un sourire et d'un baiser venait de ranimer sa passion et de le reconquérir.

Il ne voyait qu'elle.

C'est elle seule qu'il trouvait coupable.

C'est elle qu'il accusait.

Il s'irritait d'autant plus, qu'il ne savait sur quoi reposait cette accusation.

Qu'allait-il faire maintenant?

La marquise de Fleurance était entre les mains de la justice comme une voleuse.

Elle était sous les verroux.

On ne la connaissait pas; il espérait qu'elle continuerait à se taire et qu'on ne découvrirait pas son identité.

Mais lui qui l'avait reniée, lui qui avait dit au juge : « Je ne connais pas cette femme », allait-il la laisser, même inconnue, accusée d'un vol dont il la savait innocente?

Guy ne réfléchit pas longtemps à cela.

Son front se plissa et ses sourcils se froncèrent sous l'eflbrt d'une irritation farouche et il se dit :

— xSon!... qu'elle y reste!

11 ajouta :

— Accusée 1... mieux vaut qu'elle le soit anonymement dun vol, que sous mon nom pour une autre cause !

Et il résolut de faire comme elle, de ne rien dire.

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