INSINUATIONS PERFIDES
^^^ARION s'impatientait depuis assez longtemps déjà.
Elle s'était mise à la fenêtre de sa chambre, qui surplombait les ^K^^iis galeries de la rue de Rivoli, et abritée contre les ardeurs du soleil par un store à rayures grises et blanches, elle regardait au loin, cherchant à apercevoir son amant quand il reviendrait.
Plusieurs fois déjà elle avait consulté l'indicateur qu'elle avait envoyé acheter afin de voir les heures des différents trains à destination de Rouen.
Puis elle était revenue à la fenêtre, trouvant le temps long dans cette attente.
Enfin elle aperçut Guy.
Il marchait lentement, les regard fixés au sol, absorbé dans ses irritantes méditations.
Marion enrageait de ne pas le voir plus empressé.
Elle se demandait ce qu'il venait darriver, ce que Guy venait d'apprendre pour être en cet état.
Déjà il lui semblait, éclairée par un vague pressentiment, que le voyage dont elle se réjouissait se trouvait compromis.
Quand elle le vit entrer, impatiente, nerveuse, elle alla l'attendre près de la porte de la chambre qu'elle lui ouvrit elle-même dès qu'elle entendit ses pas dans le corridor.
Elle l'interrogea tout de suite, avec une avidité anxieuse, en un seul mot qui contenait toutes les questions :
— Eh bien?
Le marquis hésitait à parler.
Devait-il apprendre à sa maîtresse l'affreuse découverte qu'il venait de faire?
Il lui semblait qu'il y avait un certain ridicule pour lui à découvrir la vérité.
Il embrassa Marion.
Elle répéta sa question :
— Eh bien?
1/ENFANT DU DIVORCt: 133
Alors Guy répondit avec peine :
— J'ai vu le juge qui est chargé de l'instruction.
— Alors, c'est fini?
— Oui... c'est fini... C'est à dire, je n'ai plus besoin de revenir... le juge n'a plus besoin de moi... Il me l'a dit.
Guy était en proie à une résolution nouvelle.
Torturé par les atroces pensées qui s'étaient emparées de lui, il éprouvait le besoin de se délivrer de cette obsession douloureuse.
Il voulait opérer une diversion, se distraire, s'étourdir, afin de chasser de son esprit tout ce qu'il y avait de pénible.
Le voyage qu'il avait proposé à Marion, qui était convenu avec elle, lui apparaissait comme le moyen d'arriver, à ce but.
Il s'éloignerait de Paris avec elle ; il ne verrait plus qu'elle, il oublierait dans la passion qu'elle lui inspirait et il sentirait s'effacer sous ses baisers toutes ces choses affreuses qu'il voulait ne plus savoir.
Mais Marion, avec cette subtile perspicacité de la femme que le plus léger indice met en éveil et alarme, avait bien senti dans la voix de son amant les hésitations, les réticences contre lesquelles il luttait.
Elle avait bien vu la peine qu'il avait à lui répondre, la difficulté qu'il avait à parler.
Elle pressentait quelque chose qu'il n'avouait pas.
Elle voulait savoir, car elle sentait que cela devait l'intéresser
De nouveau, elle questionna :
— Alors que t'a dit le juge?... qu'avait-il à te demander?
— C'est au sujet du vol...
— Oui, je sais bien.
— Les bijoux ont été retrouvés
— Ah!... fit vivement Marion. Alors il n'étaient pas volés.
— Si...
— Et le voleur?
— On l'a arrêté.
— Tu l'as vu?
Guy hésita à répondre.
Marion, intriguée par cette hésitation évidente, 1? pressa par une question plus précise.
— Tu le connais?
Le marquis répondit par un mouvement de tète :
— Oui.
— Qui est-ce?
134 L'I'NFANT DU DIVORCE
Alors, prenant les mains de sa maîtresse qui tout en causant venait de le faire asseoir auprès de lui :
— Quand tu sauras ce qui s'est passé, répondit le marquis décidé maintenant à se soulager en disant cette vérité qui l'écrasait, tu comprendras le saisissement que j'ai eu.
— Mais que s'est-il donc passé? demanda Mariou gagné par une vive inquiétude. Dis-moi?
— C"est-elle...
— Elle!... qui... ta femme?...
— Oui... ma femme!
— Gomment?... Je ne comprends pas...
— C'est elle que j'ai vue chez le juge.
■ — Elle est revenue!... Voyons, explique-toi... Comment n'en as-tu rien su?... on ne t'a pas prévenu.
- — Elle a été arrêtée.
Du coup, Marion se demanda si elle avait bien compris, si son amant ne divaguait pas.
— Arrêtée!... fit- elle. — Ta femme?
— Oui.
— Pourquoi?
— A cause du vol.
— C'est insensé ce que tu me dis là.
— Non... Écoute... Je n'y comprends rien moi-même... depuis que je suis sortie du cabinet de ce juge ; depuis que je l'ai vue, elle, conduite par un garde de Paris, je me demande ce qui est arrivé... Je ne sais que croire... je ne sais que penser... ma tête s'égare...
— Enfin, voyons, comment se fait-il que ta femme ait été arrêtée?... pourquoi l'a-t-on arrêtée?... où l'a-t-on arrêtée puisqu'elle était partie?... c'est toi même qui l'avait accompagnée à la gare... ïu l'as vue partir.
— Oui, c'est vrai,
— Alors ?
— Il n'y a pas eu de vol.
■ — Cependant, ces bijoux disparus, ces ccrins que tu as trouvés vides...
— C'est elle qui les avait enlevés, déclara le marquis de Fleurance.
— Elle!... mais quand on a dit qu'il y avait eu un vol, elle-même a ^té de cet avis... c'est toi qui me l'as dit.
■ — Elle ne voulait pas que je sache la vérité.
Marion sentait une intrigue épouvantable et son esprit qu'animait
L'ENFANT DU DIVORCE 13o
une antipathie qu'elle éprouvait pour la marquise, entrevoyait des choses qu'il lui importait de connaître au plus tôt.
Elle sentait, avec une intuition merveilleuse, qu'il se passait entre Guy et sa femme quelque chose qu'elle avait besoin de savoir.
— Elle ne voulait pas que tu saches la vérité!... ah ! voilà!... fit-elle avec un éclair de triomphe dans les regards. — Alors qu'avait-elle fait de ses bijoux ?
— Elle les avait portés au Mont-de-Piété, répondit Guy do Fleurance les regards rivés sur les yeux de Marion comme pour voir si elle comprendrait, si elle devinerait et pour saisir sa pensée avant même qu'elle ne l'ait exprimée.
— Au Mont-de-Piété !...
— Oui.
— Quel besoin d'argent avait-elle?... Il me semble qu'avec ta fortune...
— C'est pour cela que je ne comprends pas.
— Alors ce voyage qu'elle a fait sans te le dire, lorsque tu la croyais tranquillement dans son château où tu l'avais laissée... C'est pour cela...
— Sans doute.
— Et elle te disait qu'elle avait voulu voir son frère, parce qu'elle était inquiète.
^- Oui... elle m'a menti !
— Elle t'a trompé, parbleu !
Cette brutale accusation raviva les souffrances du marquis en les précisant, en leur donnant une forme.
— Trompé !...
Son imagination, surchauffée par l'irritation qui l'agitait, s'emballait, devançant les autres accusations qui allaient suivre, parcourant à fond de train la voie horrible qui était ouverte devant elle.
— Trompé !... oui, c'était cela !...
C'était pour cela qu'il lui fallait de l'argent, pour cela ce voyage, pour cela tous ces mensonges.
Et Marion, de plus en plus perfide dans les insinuations que sa haine lui suggérait, ajoutait :
— Je t'ai bien dit que ta femme a dû être rudement contrariée de te rencontrer... Elle aurait voulu que tu ne la susses pas à Paris... Elle ne
/comptait pas t'y voir...
Alors elle t'a expliqué? demanda-t-olle. Elle t'a dit p(Uirquoi il lui fallait cet argent?... 11 devait y en avoir pour une belle somme, avec tous ces bijoux !...
i3(> L'ENFANT DU DIVORCE
Comment t'a-t-elle expliqué cela ?
Guy regrettait d'avoir parlé.
Les explications auxquelles il était contraint l'irritaient davantage maintenant.
— Non, elle ne m'a rien dit, fit-il d'une voix creuse.
— Elle ne t'a rien dit !... Comment, tu ne l'as pas forcée à parler?...
Alors le marquis expliqua.
— A la suite de ma plainte, dit-il, on avait envoyé des agents au Mont-de-Piété, comme Ton fait toujours, et les bijoux dont j'avais donné la description furent reconnus. — C'est elle qui les avait apportés la veille...
— Ah ! voilà, fit Marion, c'est de là qu'elle venait quand elle t'a rencontré.
— • C'est probable... Oui, c'est de lîi qu'elle venait. — Elle .croyait sans doute qu'on allait lui prêter l'argent qu'elle voudrait sans qu'elle eût besoin de se faire connaître, et on l'a invitée à revenir avec des pièces établissant son identité.
— Alors c'est quand tu l'as cru partie qu'elle est revenue ?
— Oui.
— Elle a quitté le train à la première station et elle est retournée à Paris?
— Elle est venue au Mont-de-Piété et on l'a arrêtée, la prenant pour la voleuse.
— Mais quand on a su que c'était elle?
— On ne l'a pas su, répondit le marquis de Fleurance. Elle n'a pas voulu dire son nom, et à l'heure actuelle, on la prend toujours pour une voleuse et on ne sait pas qui elle est.
— Cependant, quand tu l'as vue... quand tu as été en sa présence?... demanda Marion qu'une stupeur étrange saisissait.
— Je n'ai pas voulu la reconnaître, répondit froidement le mari de Geneviève.
— Oh !... Est-ce vrai?... Mais tu as été saisi en la voyant.
— J'ai eu la force d'être maître de moi. Je savais qu'on ne la connaissait pas, je compris qu'on ne parviendrait pas à savoir son nom, car personne ne la connaît à Paris et j'ai répondu au juge qui m'interrogeait : « Je ne connais pas cette femme ! »
— Tu as dit cela !
— Oui, je l'ai dit.
— Alors?
L'ENFAiM DU DIVORCE
Guy, atterré, ne répondait, pas. ^P. 139.)
— On l'a emmenée, croyant toujours avoir affaire à la voleuse des bijoux.
/ — Mais elle finira par parler... Elle ne voudra pas qu'on la condamne...
— Non, elle ne parlera pas !
— Enfin, tu avais un but en faisant cela?
ISe LIV. — l'E.NFA.NT DU UlVf'UCK, 18" LIV.
— Non, je ne sais pas... C'est une inspiration qui m'est venue!... écoute, je ne puis pas te dire ce qui s'est passé en moi quand je l'ai reconnue...
— Oh ! oui, je le comprends... Tu as dû recevoir un coup !
— Toute sorte d'idées me passaient par la tête... Je songeais à tout à la fois : à ce voyage, à cet argent qu'elle avait voulu se procurer sans que je le sache... Je ne savais comment expliquer tout cela.
— C'est bien simple.
Le marquis leva de nouveau les yeux sur sa maîtresse, comme s'il cherchait à lire dans sa pensée.
Marion dit :
— Ce ne peut être pour elle que ta femme avait besoin de cet argent, car il ne lui en manque pas... Elle a tout ce qu'il lui faut dans son château... Du reste, elle cherchait à se le procurer en cachette... Alors ce ne pouvait être que pour le donner à quelqu'un..
— A quelqu'un?...
— Naturellement.
— A qui?
— Est-ce que je sais, moi?... fit Marion. — Si elle a un amant, par exemple...
— Un amant ! . . .
Ces deux mots s'échappèrent comme un rugissement farouche de la gorge contractée du mari de Geneviève.
— Dame !... Elle ne serait pas la première, va!... Enfin, il faut bien comprendre les choses : si c'était dans un but avouable, est-ce que ta femme aurait eu besoin d'agir en cachette, d'engager ses bijoux pour se procurer une forte somme d'argent?...
Le marquis était atterré.
Cette insinuation élucidait la pensée confuse qui était déjà veuue à son esprit.
Un amant ! . . . Pourquoi pas ?
Et cependant, Geneviève si aimante, si affectueuse, si attachée à sa fille!...
Cela lui semblait impossible.
Il fallait donc que tout eût été mensonge, comédie, hypocrisie infâme dans sa vie.
Un amant !... mais qui donc ?
Guy ne voyait personne.
Geneviève n'avait aucun ami, presque aucunes relations, et, dans
L'ENFANT DU DIVORCE i39
celles de voisinage, dans celles qui étaient obligatoires avec les autres châtelains des environs, il ne trouvait pas. Marion poursuivait railleuse :
— A moins que tu croies que ta femme cherchait à se procurer cet argent pour une bonne œuvre !
Puis, elle demanda :
— Alors, que vas-tu faire maintenant?
Guy releva la tête ; il passa la main sur son front brûlant, martelé par les pensées les plus épouvantables, dévoré par la jalousie, par les angoisses du doute, par le besoin de représailles qui surgissait en son esprit.
— Je ne sais pas, répondit-il.
— Tn ne peux pas laisser ça ainsi, dit Marion. Il faut que tu éclaircisses les ciioses... Il faut que tu saches la vérité !
Mais alors le marquis se leva.
Il paraissait résolu.
— Non, dit-il, non, je ne veux pas savoir !... Je ne veux plus penser à tout cela!... Je sens que je deviendrais fou !... Viens, partons!... Ce voyage me distraira !
— Mais elle?...
— Qu'elle se débrouille !
— Non, c'est insensé, tu ne peux pas partir comme ça... qui sait ce qui se passera en ton absence ?
— Que m'importe !
— Pour être libre, ta femme finira bien par se faire connaître... alors on la mettra en liberté ; elle pourra faire ce qu'elle veut... Et qui sait si elle ne se tournera pas contre toi?... Ne te trouvant pas, elle voudra savoir où tu es... Elle parviendra peut-être à savoir que tu es avec moi... Pour moi, je m'en moque ; mais toi !
Guy, atterré, ne répondait pas.
11 s'était laissé retomber sur une chaise, les regards perdus dans le vide, en proie à une prostration douloureuse.
Il ne savait que faire.
La vérité, oui, il aurait voulu la connaître.
Mais il aurait voulu aussi s'étourdir, afin de ne plus penser à tout cela.
^ Il aurait voulu chasser de son esprit ces pensées irritantes.
Cependant il sentait que Marion avait raison.
Il lui importait de savoir la vérité.
Mais comment la découvrir ?
Qui la lui dirait?
Geneviève, il lui était impossible de la voir.
Il avait dit au juge qu'il ne la connaissait pas. Il ne pouvait pas revenir maintenant sur sa déclaration.
Il aurait fallu entrer dans des explications qui lui répugnaient, qu'il n'aurait pas le courage de donner.
Qu'aurait-il dit, du reste ?
Comment aurait-il expliqué son refus de reconnaître sa femme ?
Et cette pensée que Geneviève pouvait avoir un amant, que cet argert qu'elle espérait trouver au Mont-de-Piété était pour lui, revenait sans cesse à son esprit tourmenté, où l'avait implantée la perfide insinuation de sa maîtresse.
Marion avait raison, pensait-il.
Pour qui Geneviève pouvait-elle chercher à se procurer une somme si importante, cinquante-deux mille francs que le Mont-de-Piété était prêt à lui prêter, si ce n'était pour les remettre à un amant.
Il ne songeait pas à Hubert de Glamondans.
L'idée ne pouvait pas lui venir que son beau-frère pût avoir besoin d'argent.
S'il y avait pensé, il se serait dit inévitablement que Geneviève n'aurait pas eu besoin de se cacher pour donner de l'argent à son frère.
Hubert était en Normandie avec sa maîtresse depuis quelques jours.
Marion répéta :
— Non, tu ne peux pas partir dans ces circonstances... ce serait une folie!... Moi-même, tu sais combien ce voyage me faisait plaisir; eh bien, j'aime mieux y renoncer. Nous le ferons plus tard... Va, nous en ferons bien d'autres quand tu seras libre.
Libre!... Ce mot frappa l'esprit du marquis.
— Parbleu! poursuivit Marion, si ta femme te trompe, tu ne vas pas laisser les choses comme ça, je suppose... On parle du divorce... il a été voté par les députés ; on dit que bientôt il va être rétabli... Ah ! on rirait joliment de toi, si tune le faisais pas ; car ça se saura, c'est inévitable !
Alors ce fut la crainte du scandale qui saisit le mari de Geneviève ; ce fut l'horreur du ridicule dont son amour-propre serait déchiré qui l'appréhenda.
— Oui, fit-il, tu as raison ; il vaut mieux que je reste
— Parbleu !
— Il faut que je sache la vérité!...
— Ça ne te sera pas difficile. Ta femme est en prison, eh bien! laisse-là. Pendant ce temps tu pourras chercher à ton aise, et tu trouveras.
Guy était résolu.
Le doute le torturait.
Il voulait savoir la vérité.
Marion continuait à agir sur lui, sentant bien qu'elle le dominait, grâce à sa faiblesse et à son trouble.
— Va, ce ne sera pas difficile à savoir la vérité, dit-elle. On est long à savoir que l'on est trompé, mais quand on est sur la voie, tout se découvre facilement. — Si ta femme faisait des voyages comme ça sans te le dire, tu arriveras aisément à l'apprendre... Et puis, s'il arrive une lettre, elle ne sera pas là pour la faire disparaître.
Moi, à ta place, ajouta-t-elle, j'irais à ton château, tout de suite, avant que personne ne sache ce qui est arrivé.
— J'y pensais, répondit Guy. Je vais partir.
Puis, se tournant vers Marion, la prenant dans ses bras avec passion :
— Et toi? dit-il.
— Moi!
— Que vas-tu faire pendant ce temps?
— Je t'attendrai, répondit l'ensorceleuse avec un baiser plein de flamme. — Nous trouverons bien le moyen de nous voir, va. Mon mari est à Bordeaux pour jusqu'au 15 août au moins; je suis libre... Je pourrai venir à Tours, ou à Amboise... D'ailleurs, tu m'écriras.
— Oui, c'est cela.
— Et quand tu seras libre, nous nous rattraperons... nous mettrons les baisers doubles pour compenser.
Ah! si tu m'avais aimée comme je t'aimais... autrefois!... Ce n'est pas moi qui t'aurais trompé !...
Mais tout se retrouvera!... Je serai encore à toi!... Nous serons encore heureux!...
Qui sait?... C'est pour notre bonheur que tu vas travailler!
Affolé, Guy répondait aux baisers de sa maîtresse.
Il se laissait grimer par la passion qu'elle lui communiquait, et il répondit :
— Oui, je serai à toi.