TROIS JOURS DE PEINE
E matin, Denis entendit ses voisins se lever, et, s'étant promptej^ ment habillé, il put les préce'der à la gare, où il savait qu'ils i^^^^fi) se rendaient.
Il les vit arriver, causer encore quelques instants, puis se séparer après s'être embrassés au moment où arriva le train de Bordeaux.
11 les épia et il constata que le marquis de Fleurance montait seul dans un compartiment, tandis que sa maîtresse s'était installée dans un autre où se trouvait un monsieur qu'elle avait cherché comme si elle était SLire de devoir le rencontrer.
En se promenant, le valet de chambre qui était certain de ne pouvoir être reconnu, passa et repassa plusieurs fois devant le wagon dont la portière était demeurée ouverte, afin de Voir la personne que M;îrion était venue rejoindre.
Il la reconnut sans hésiter.
— Le marchand de vins de Bordeaux que M. le baron Loriol a envoyé à M. le duc!... se dit-il.
Et aussitôt :
— Alors, cette Marion, ajouta-t-il, est la femme du marchand de vins!...
Denis n'en revenait pas.
Il s'installa dans un wagon de deuxième classe et il se mit à réfléchir de nouveau.
Il pensait au baron Loriol maintenant.
C'est que chez le valet de chambre du jeune duc de Glamondans, le maître fripon se doublait d'un observateur attentif.
Tout ce que Patrice Loriol lui avait dit l'avant- veille lui revenait en ce moment à l'esprit.
Il se demandait fort judicieusement :
— Le petit baron n'avait pas l'air dans son assiette, maintenant que j'y réfléchis : est-ce qu'il n'était pas préoccupé par les amours de M. le marquis?
L'ENFANT DU DIVORCK
Elle alla à lui et en l'embrassant.. . (P. 176.)
La réponse était assez aisée à faire avec un peu de logique et une certaine habileté de déduction.
~ C'est certain, fit Denis. M, Loriol est du dernier bien avec le mircliand de vins et naturellement il a fait la cour à sa femme qui, certes . en vaut la peine... Alors il a su que M. le marquis lui avait coupé l'herbe sous les pieds et c'est pour cela qu'il n'avait pas l'air content, M. le baron!
22« Liv. — l'enfam du DivoncE.
22e LIV.
Tiens, mais, fit Fancien serviteur de Glamondans, c'est comme làbas, dans le temps; le petit baron chauffait d'assez près la fille de M. le duc et ce n'était pas pour lui que cuisaient les marrons. C'est M. le marquis de Fleurance qui a épousé M"^ Geneviève. — Cette fois, c'est du même tonneau : M. le marquis, qui est autrement calé que le petit baron, lui a soufflé la jolie femme du marchand de vins.
Et Denis ajouta :
— Ça a été tout de même vite fait, car je ne me suis aperçu de rien.
Puis il se demanda :
— Comment, diable ! s'appelle-t-il, le marchand de vins de Bordeaux?
Il chercha un instant.
— Gradignan, fit-il. Oui, c'est bien cela, M. Gradignan. — il aune bonne tête, ce mari-là!... Ce n'est pas malin s'il y en a tant, on en fait loujours de nouveaux.
A la station d'Amboise, Denis qui était attentif à tout, vit le marquis de Fleurance descendre du train.
Hors de la gare, il aperçut une voiture qui l'attendait sans doute, car il reconnut la livrée.
Le marquis allait donc réellement aux Migettes comme il l'avait dit à Bénévent.
Le valet de chambre d'Hubert de Glamondans était de plus en plus intrigué.
Il languissait de savoir comment tout cela allait tourner.
Mais en même temps, en s'essayant à pronostiquer les événements, il se disait :
— C'est dommage que la maîtresse de M. le marquis soit mariée!.. Ces femmes mariées, ça s'attache bien, c'est vrai, mais ça ne vous pousse pas à faire des bêtises comme les autres, parce qu'elles ont une situation à sauvegarder.
Celle-ci m'a l'air assez forte!... Oui, elle va bien, elle va très bien la petite M"' Gradignan qui vient à la rencontre de son mari au bras de son amant !
En somme, il concluait ainsi :
— Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'idée qu'il va se passer des choses intéressantes aux Migettes... H faudra bien que je sois renseigné et Bénévent en saura probablement quelque chose.
L'ENFANT DU DIVOKCE 171
Puis, il y a M. le duc aussi!... Ce que je vais surveiller sa correspondance !
Fernande aussi saura ce qui se passe ; il faudra «[ue je la prévienne.
Aux Migettes, Finquie'tude de la bonne Nanette avait été grande, et plus grande encore la désolation de Diane, quand elle n'avait pas vu revenir sa mère.
La pauvre enfant se tourmentait.
D'abord, ce voyage si inopinément décidé, dont elle ne comprenait pas la nécessité, l'avait déjà bien tristement impressionnée.
Cette séparation, — la première, car Geneviève n'avait jamais quitté sa fille un seul jour, — avait été bien douloureuse pour le cœur de l'adorable fillette.
Elle était survenue au moment où elle voyait sa mère si triste, si préoccupée par le départ de son père, si affligée, et Diane n'avait pu s'empêcher de rattacher dans son esprit le départ de l'un à l'absence de l'autre.
Elle sentait que sa mère souffrait et, sans connaître la nature de cette souffrance que Geneviève s'efforçait de lui caciier, elle y compatissait secrètement et moins que jamais elle n'aurait voulu la quitter pour qu'elle ne fût pas un seul instant privée de ses baisers.
La journée lui avait paru mortellement longue, pleine d'un morne ennui que rien n'avait pu dissiper.
Lorsque la nuit était venue, l'attente avait été pour elle encore plus pénible.
Diane n'avait pas voulu se coucher, comme Nanette le lui conseillait affectueusement.
Elle sentait bien qu'elle ne pourrait pas dormir sans avoir reçu ce baiser que sa mère mettait chaque soir sur son front lorsqu'elle était couchée dans son petit lit.
Elle avait attendu.
Mais les heures avaient passé.
' La voiture, qui était allée à la gare de Limeray attendre la marquise, élait revenue sans elle.
La pauvre enfant avait le pressentiment qu'un malheur était arrivé à sa mère.
Vainement Nanette et Glorinde s'efforçaient de l'en dissuader et lui disaient qu'en voyage on ne fait pas toujours ce qu'on veut, qu'on peut manquer le train ou que l'on est parfois obligé de rester plus longtemps qu'on ne l'aurait cru. ,
Cédant enfin aux supplications de sa vieille bonne qui l'aimait comme sa propre fille, Diane avait enfin consenti à se coucher, lorsqu'elle eut compris que sa mère ne pouvait plus revenir ce soir-là puisqu'il n'y avait plus de train.
Mais la malheureuse, dont le cœur était épouvantablement gros, avait fini par ne pouvoir plus contenir ses sanglots et elle s'était mise à pleurer.
Elle avait prié Dieu pour qu'il protégeât sa mère et pour qu'il la lui ramenât.
Nanette était restée longtemps auprès d'elle.
Elle ne s'était retirée et elle ne s'était couchée dans sa chambre voisine de la sienne que lorsqu'elle l'avait vue s'endormir, épuisée et exténuée par sa douleur.
La vieille bonne avait laissé sa porte ouverte et, pendant la nuit, elle entendit plusieurs fois les sanglots que Diane exhalait en dormant d'un sommeil agité.
Le matin, il faisait à peine jour quand Nanette comprit que la fillette était déjà éveillée.
Elle vint à elle, et elle, cette excellente femme, eut une peine profonde en voyant son petit visage pâli, ses grands yeux cernés pleins de regards douloureusement langoureux.
Diane demanda :
— Petite mère va revenir ce matiri; n'est-ce pas?
— Mais oui , ma mignonne , répondit Nanette , bien sûr , elle va venir.
— Par le premier train?
— Peut-être bien.
— Si tu me menais à la gare, avec la voiture, dis!... Je la verrais bien plus tôt.
— Oui, nous irons ensemble.
Alors Diane s'habilla.
Elle était prête lorsqu'une dépêche arriva. Le télégramme était adressé à Nanette.
L'enfant eut le pressentiment que ce petit papier bleu apportait des nouvelles de sa mère.
Elle demanda :
— C'est petite mère qui t'écrit?
— Oui, c'est elle. .
— Elle revient, n'est-ce pas?
— Non, pas encore.
— Oh!
■ — Elle dit qu'elle a été retenue et qu'elle reste encore aujourd'hui avec votre père.
— Alors il ne lui est rien arrivé?
— Non, rien de fâcheux, puisqu'elle écrit.
Mais Diane se sentait plus heureuse parce qu'elle se trouvait rassurée.
Elle voulut lire elle-même le texte de la dépèche.
Maintenant, elle était bien sûre que sa mère n'avait été victime d'aucun malheur.
Elle embrassa le passage où elle lut :
Embrasse bien ma fille et dis-lui que je serai là ce soir.
Puis, ce fut la visite de M. le curé qui apporta à l'adorable fillette une douce distraction et qui lui abrégea la durée des heures, car l'abbé Julien resta à déjeuner au château avec Diane.
Il l'emmena ensuite promener dans le parc, pour lui faire sa leçon de catéchisme, car lorsqu'il sut par Nanette qu'elle avait été la douleur de l'enfant, il voulut ne la quitter que le plus tard possible.
Le vénérable prêtre avait une affection et une estime bien grandes pour le caractère et pour les nobles qualités de la fille du duc de Glamondans qu'il avait appris à connaître depuis treize ans qu'elle avait épousé le marquis de Fleurancc.
Il savait quelle épouse vertueuse et quelle mère admirable était Geneviève qui, lorsque la fortune lui offrait tous les bonheurs, toutes les joies, tous les plaisirs mondains, avait renoncé à tout pour se consacrer exclusivement à sa fille qu'elle adorait.
Il connaissait la profonde affection qui était en ce cœur d'élite pour le mari qu'elle s'était choisi, et il avait deviné la peine inavouée dont elle avait été abreuvée, lorsqu'elle avait vu son mari s'éloigner d'elle et de sa /fille pour chercher dans les fêtes et dans les plaisirs de Paris un bonheur qu'il n'avait pas su goûter au milieu des deux êtres qui l'aimaient partlessus tout.
Ce voyage subitement résolu de la mar(|uiso avait péniblement
174 L'ENFAiNT DU DIVORCE
préoccupé le curé de Souvigny, car il l'avait cru nécessité ou du moins inspiré par un motif douloureux.
L'abbé Julien connaissait depuis longtemps Guy de Fleurance, car il y avait plus de vingt ans qu'il exerçait son ministère à Souvigny.
Il savait que le marquis était plus attaché à la Religion par les traditions de sa famille et par les obligations du monde auquel il appartenait, que par une piété qui n'était pas dans son caractère.
Sans doute, aux jours de grandes solennités religieuses, le marquis de Fleurance venait assister aux offices avec sa femme et sa fille dans la petite église de Souvigny où il avait sa place marquée; sans doute, sa bourse était toujours largement ouverte lorsque l'abbé Julien sollicitait une offrande pour les besoins de sa modeste paroisse. Mais il était évident qu'il n'agissait ainsi, sinon par ostentation, du moins par convenance sociale et par démonstration aristocratique.
Le marquis était avant tout un mondain, un homme de fêtes et de plaisirs.
L'écho des bruits qui couraient dans le pays depuis deux jours était venu jusqu'au presbytère de Souvigny et le curé avait su qu'on avait vu du côté des Migettes une jeune et jolie femme qui n'avait fait qu'une courte apparition, qui avait eu une mystérieuse entrevue avec le mari de Geneviève et qui était repartie le jour même.
Il avait su aussi que le marquis de Fleurance, quoique arrivé depuis peu au château, en était reparti aussitôt après cette inconnue et les méchantes langues assuraient qu'il était allé la rejoindre.
Aussi, lorsque la marquise partit à son tour, sans avoir prévenu personne, le vieux prêtre pensa que la malheureuse femme, instruite de la trahison de son mari, avait fait ce voyage pour tenter de le ramener à elle.
L'abbé Julien en avait conçu une peine profonde, car il compatissait aux douleurs qui, croyait-il, déchiraient le cœur de Geneviève et c'est pour cela qu'il était venu au château, toujours prêt à offrir ses pieuses consolations et le concours de son inépuisable bonté.
La dépêche de la marquise, dont Diane lui avait donné connaissance l'avait un peu réconforté.
Geneviève disait qu'elle était à Paris avec son mari.
Alors il ne s'agissait plus pour le prêtre que de suppléer par sa paternelle affection à la tendresse dont l'adorable enfant était privée en l'absence de sa mère, dont les baisers jusqu'alors ne lui avaient pas fait défaut un seul jour.
Il était parvenu à accentuer le bien que lui avaient fait ces nouvelles
L'ENFANT DU DIVORCE d7o
et, s'il n'avait pu rendre à Diane sa joie accoutumée, il avait du moins atténué par ses bonnes paroles la peine qui restait encore en son petit cœur désolé.
L'abbé Julien avait prolongé ce jour-là la leçon de catéchisme et l'entretien le plus longtemps possible et, quand il avait ramené la fillette au château, la remettant à Nanette, il l'avait embrassée sur le front et il lui avait dit :
— Dès que votre chère maman sera revenue, Nanette m'en préviendra et je viendrai la voir.
Lorsque Diane fut seule avec sa vieille bonne, elle recommença à sentir le vide douloureux que l'absence de sa mère faisait en son cœur.
Au gré de son affectueuse impatience, les heures ne couraient pas assez vite sur la pendule qu'elle consultait à chaque instant.
Elle demandait quelles étaient les heures de tous les trains venant de Paris, s'attendant sans cesse à voir arriver sa mère.
Nanette lui disait :
— Il ne faut pas vous tourmenter ainsi, ma chérie; madame voire mère ne reviendra pas sans doute cette nuit.
L'enfant était reprise par des pressentiments cruels.
Elle attendit encore fort tard, ne voulant pas se coucher, afin d'aller au-devant de sa mère dès qu'elle l'entendrait revenir.
Mais l'heure du dernier train passa et Diane, encore plus triste que la veille, l'âme bourrelée d'angoisses, dut se coucher.
Deux jours déjà qu'elle était séparée de sa mère!
La journée du samedi se passa encore dans une cruelle attente.
Puis, le soir, au moment où la fillette allait se coucher, désolée, pressentant quelque malheur affreux malgré les affectueuses exhortations qu'on lui prodiguait, une nouvelle dépêche arriva au château.
Elle était adressée à M. Dupuis, l'intendant du marquis.
Diane demanda à en avoir connaissance.
C'était la dépêche du marquis de Fleurance, demandant qu'on lui envoyât le lendemain matin une voiture à la gare d'Amboise.
Le télégramme ne parlait pas de la marquise, / Mais Diane croyait, d'après la déjpêche de sa mère, qu'elle était avec son père.
Alors son cœur se réjouit.
La nouvelle était certaine cotte fols*
Sa mère allait revenir.
Plus qu'une nuit à passer et elle allait l'embrasser.
Oh! de quels baisers ardents elle allait la dévorer pour oublier tout ce qu'elle avait soufFert en son absence !
De quelle pluie de caresses elle allait l'inonder pour déverser tous ces besoins inassouvis de tendresses qui depuis trois jours s'étaient accumulées sur ses lèvres !
Aussi, le dimanche matin, Diane fut encore plus matinale que de coutume.
Elle se fit mettre une toilette neuve qui avait été livrée la veillé du départ de sa mère, afin d'être encore plus belle pour la recevoir, et elle voulut aller à sa rencontre avec la voiture qu'elle avait déjà entendu atteler dans la cour du château.
Nanette l'accompagna, n'ayant pas la force de résister à sa volonté.
Elles étaient toutes deux sur le quai de la gare d'Amboise attendant le train.
Le marquis parut.
Il était seul.
Alors, malgré toute Taffection qu'elle avait pour son père, le cœur de l'enfant se serra.
Elle alla à lui et en l'embrassant elle allait lui demander :
« Petite mère n'est pas avec toi? »
Mais elle sentit que le baiser de son père n'était pas semblable à ceux qu'il lui donnait d'habitude.
Une contrariété qu'il ne pouvait dissimuler se lisait dans ses regards et sur son front.
Elle entendit même le marquis qui disait à demi-voix à Nanette, d'un ton de reproche :
• — Pourquoi l'avez-vous amenée?
— Mademoiselle était si contente, répondit la vieille bonne, elle avait tant pleuré ces jours-ci, que je n'ai pas osé...
— Ça va bien, interrompit le marquis ennuyé. Alors il essaya de dérider son front.
Il prit Diane par la main et, tandis que Luc, le cocher, allait chercher sa valise aux bagages, il l'emmena vers la berline.
Nanelie se ren
dit auprès de son maître; la pauvre vieille était toute tremblante. (P. 183.)
— Tu t'es ennuyée? lui demanda-t-il.
— Oh! tu penses, père! répondit timiilemcnt la fillette.
, Le marquis l'embrassa de nouveau, comme s'il voulait lui faire
oublier sa rudesse du premier moment.
Puis, il l'aida lui-même à monter dans la voilure où il s'assit à ses côtés.
23e LIV. — L'iiNFANT DU DIVOnCE.