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CHAPITRE XVII

AUX MIGETTES

'amant de Marion songeait maintenant au rôle qu'il avait résolu de jouer.

Il y avait réfléchi longuement.

Il s'était demandé comment il expliquerait l'absence de la marquise de Fleurance, car on s'étonnerait sûrement de le voir revenir seul.

Alors, ainsi que Marion le lui avait conseillé, il avait résolu de feindre l'étonnement.

Il voulait paraître croire que Geneviève était revenue, comme elle l'avait annoncé dans sa dépêche.

Au moment où Nanette vint fermer la portière, il dit à Diane, en lui prenant la main, de façon que la vieille bonne l'entendit :

— Tu languissais donc bien de me voir?... Ta mère a bien voulu te laisser venir à ma rencontre?

L'enfant fut douloureusement saisie.

— Ma mère!...

Nanette fut également stupéfaite.

Elle se demandait avec une navrante appréhension ce qui se passait, car son maître paraissait croire que M""* la marquise était au château.

Elle ferma la portière et prit place sur le siège de la voiture à côté du cocher.

— Mon Dieu, qu'est-il arrivé à madame? se demandait- elle très alarmée.

La voiture roula.

Diane regardait son père et dans ses yeux se peignait l'angoissante stupeur de son âme.

— Ma mère... répéta-t-elle.

Elle ne trouvait aucun mot pour dire ce qu'elle voulait, tant elle était impressionnée péniblement.

— Ta mère, dit le marquis, est revenue avant-hier soir, n'est-ce pas?

— Non... répondit la fillette tout émue.

— Comment!... fit Guy, avec un étonnement qui paraissait absolument sincère.

— Petite mère a envoyé une dépêche vendredi matin pour dire qu'elle viendrait le soir...

— Eh bien?

— Mais elle n'est pas revenue.

— Ah!...

Guy avait l'air songeur.

— Que lui est-il donc arrivé? demanda Diane d'une voix désolée. Pourquoi ne revient-elle pas?

Le marquis répondit :

— Sans doute les affaires pour lesquelles ta mère est allée à Paris ne sont pas terminées.

— Mais s'il lui est arrivé un malheur!...

— Non.

• — Si elle est malade...

— Elle était très bien portante avant-hier quand je l'ai quittée... Je croyais qu'elle revenait... Il faut qu'elle en ait été empêchée par quelque chose d'imprévu.

' — Oh! père, si tu savais comme je suis inquiète!... dit l'adorable enfant dont l'affliction était navrante.

— Moi-même, ma chère enfant, répondit le marquis, je suis très préoccupé, car en arrivant je croyais trouver ta mère.

— Elle est restée à Paris?

— Je ne sais pas.

— Mon Dieu!...

— Nous ne tarderons sans doute pas à savoir ce qui se passe... Il ne faut pas te tourmenter ainsi avant de savoir ce qui est arrivé.

— J'ai tellement peur... J'ai tant pleuré depuis que petite mère est partie !

Le marquis voulait profiter du long tête-à-tête que lui fournissait le trajet pour interroger sa fille.

Il pensait arracher quelques aveux à son ingénuité. Il demanda:

— C'est jeudi que ta mère est partie?

— Oui, jeudi matin, répondit Diane.

/ — Elle t'avait dit qu'elle, allait à Paris?

— Non... C'est jeudi seulement qu'elle me l'a dit...

— Jeudi matin?... au moment de partir alors?

— Oui... Petite -mère m'a dit qu'elle allait te rejoindre à Paris.

— En effet, je l'ai vue.

— C'est ce qu'elle a écrit dans sa dépêche.

— Mais avant le départ de ta mère, questionna le marquis, on n'a pas apporté une lettre?

— Non.

— Il n'est venu personne?

— Ah! oui, il est venu le baron... tu sais celui qui a un lorgnon rien que sur un œil.

— Le baron Loriol.

— C'est ça. .

— Il est venu mercredi?

— Mercredi après midi... Il a causé avec petite mère, puis il est reparti.

— Alors, il n'est pas resté longtemps?

— Non.

Diane, très intelligente pour son jeune âge, commençait à s'inquiéter davantage de toutes ces questions.

Le marquis le comprit.

Il cessa d'interroger sa fille.

Il essaya de calmer son inquiétude en lui disant qu'il ne tarderait pas sans doute à avoir des nouvelles.

Il chercha à opérer une diversion dans son esprit en lui parlant d'autre choses.

Mais sa préoccupation et son irritation étaient visibles.

Il ne cessait de penser au baron Loriol.

Tout ce que Marion lui avait si perfidement insinué était présent à sa mémoire.

Il se demandait ce que le baron était venu faire aux Migettes en son absence.

Il rapprochait ce voyage auquel il ne s'attendait pas, de la visite que Loriol avait faite deux jours après au boulevard Malesherbes.

N'était-il pas venu à Paris avec Geneviève?

La marquise ne l'avait-elle pas rejoint à un endroit convenu?

Il fallait bien qu'il se fût passé quelque chose de semblable, car la visite du baron au boulevard Malesherbes témoignait qu'il savait que Geneviève était à Paris.

Alors toutes sortes d'idées confuses, irritantes, affolantes se heurtaient dans l'esprit bouleversé du marquis de Fleurance.

Il se disait que Patrice Loriol devait être l'amant de sa femme.

11 connaissait Geneviève depuis longtemps.

Avant lui il avait espéré obtenir sa main. .

Il l'aimait déjà à cette époque.

Lorsque la fille du duc de Glamondans s'était mariée, le baron Loriol devait en avoir conçu un vif dépit, car le marquis de Fleurance se rappelait maintenant qu'il ne l'avait pis vu parmi les personnes qui étaient venu le féliciter et qu'il n'avait même pas envoyé sa carte.

Il avait gardé dans le cœur l'affection qu'il avait conçue pour Geneviève.

Cette affection, il avait dû la lui témoigner à diverses reprises depuis tant d'années.

Alors Geneviève était coupable !

Cette pensée torturait le marquis.

Diane comprenait que son père souffrait et elle n'osait le questionner.

Elle le voyait sombre, pâli par la douleur, enfoncé dans la voiture, et elle osait à peine lever les yeux sur lui.

Guy continuait à conjecturer avec une rage sourde dans le champ douloureux que la perfidie de Marion avait ouvert devant lui.

Il s'expliquait tout maintenant.

Le baron Loriol n'était pas dans une brillante position.

Il n'avait aucune fortune personnelle, aucuns revenus bien nettement établis.

Cependant il menait une existence assez large.

Le marquis de Fleurance avait entendu maintes fois parler assez désavantageusement de lui

Récemment, lui avait-on dit, Patrice Loriol avait été affiché dans un cercle où il n'avait pu rembourser une assez forte différence de jeu qu'il avait perdue sur parole.

11 devait donc être très gêné.

Il avait des créanciers qui le poursuivaient et il se trouvait sans doute aux abois.

Guy avait appris que Loriol s'était adressé au commencement de la semaine à un ami qui avait refusé de lui prêter de l'argent.

La somme qu'il désirait était importante.

Il s'agissait d'une centaine de mille francs pour rembourser, disait-il, une hypothèque prise sur une petite propriété qu'il possède à Orange, car il n'avait pu payer les intérêts depuis plus de deux ans et il était menacé /d'être vendu.

Alors c'est sans doute pour avoir cet argent qu'il s'était adressé à Geneviève.

Cela expliquait tout.

182 L'ENFAxNT DU DIVORCE

C'était pour fournir au baron Loriol, son amant sans cloute, l'argent nécessaire pour le sauver de la ruine complète, que la marquise avait résolu d'engager ses bijoux.

Dès que le marquis de Fleurance fut arrivé aux Migettes, ses serviteurs réunis pour venir le recevoir, remarquèrent l'air sombre de son visage.

Ils ne l'avaient jamais vu ainsi, lui si gai d'ordinaire.

Ils pressentaient de graves événements dont l'absence inexpliquée de la marquise paraissait être le symptôme.

Nanette, en proie à une vive émotion, avait pris Diane par la main en la faisant descendre de la voiture et elle l'avait conduite dans le château à la suite de son père.

Mais le marquis était impatient d'en finir.

Il avait hâte d'éclaircir les doutes horribles qui le torturaient.

— Va avec Nanette, dit-il à sa fille. Je te ferai appeler tout à l'heure. Il fit un signe à l'intendant du château, qui le suivit dans le petit

salon.

— Monsieur Dupuis, dit le mari de Geneviève d'une voix grave, il se passe des choses que je ne peux expliquer et que l'absence de la marquise de Fleurance a fait sans doute pressentir... d'après ce que j'ai compris.

L'intendant essaya de protester.

Guy ne lui en laissa pas le temps.

— Vous veillerez, dit-il avec autorité, à ce qu'aucun commentaire ne soit fait ici.

— Monsieur le marquis peut être certain...

— Allez! interrompit de nouveau l'amant de Marion en le congédiant.

M. Dupuis se retira.

Alors le marquis monta à sa chambre qu'un petit boudoir séparait seulement de celle de Geneviève.

Il jeta son chapeau et son pardessus de voyage sur un meuble, et, les sourcils froncés, la tête basse, il s'avança lentement vers l'une des fenêtres.

Il se demandait ce qu'il allait faire.

Il lui répugnait de questionner ses gens, et cependant il était dévoré de l'âpre envie de savoir la vérité.

Tout à coup, il marcha vei's le cordon de sonnette et le tira fiévreusement.

Flor, le valet de chambre qui le servait aux Migettes, se présenta.

— Faites venir Nanette ici, dit sèchement le marquis. Le domestique salua et sortit.

On chuchottait à voix basse dans le château, mais on n'osait dire tout ce que l'on pensait, car M. Dupuis avait donné des ordres sévères.

L'absence prolongée de la marquise, qui avait si vivement étonné tout le monde, causait de graves et d'inexplicables inquiétudes.

L'air sombre et farouche du marquis, revenu seul contre toute attente, avait impressionné profondément les serviteurs des Migettes.

On se demandait ce qui avait bien pu se passer de mystérieux et de grave.

On ne savait que croire.

Personne n'osait émettre une opinion.

NanetLe se rendit auprès de son maître.

La pauvre vieille était toute tremblante.

Elle se demandait ce qu'elle allait apprendre d'épouvantable.

Lorsque la porte fut refermée, le marquis lui dit :

— Nanette, j'ai confiance en vous... Vous êtes depuis plus de trente ans au service de votre maîtresse et vous avez su nous prouver votre attachement.

Cet exorde impressionna encore davantage la vieille bonne de Diane, qui essaya de balbutier pour protester de nouveau de son dévouement. Guy reprit :

— Vous avez compris qu'il se passe ici depuis quelques jours des choses graves...

Il parlait péniblement, comme si chaque mot lui causait une soutïrance.

— Vous avez vu quelle a été ma surprise lorsque j'ai compris que j^jme jjj marquise n'était pas revenue...

— Oui... dit Nanette d'une voix chevrottante, j'ai bien vu que M. le marquis était... frappé...

— Une circonstance que je croyais moins grave, dit le marquis, l'a sans doute empêchée de revenir. La marquise a été volée...

' — Volée!... s'écria la vieille bonne.

— Tous ses bijoux qu'elle avait emportés à Paris dans son petit sac de maroquin ont disparu.

— Seigneur!... Quel malheur!...

— La justice est saisie et elle s'occupe de cette alTaire, fit simplement le marquis, ne voulant pas donner d'explications et reculant malgré lui devant des allégations mensongères.

C'est à cette circonstance, sans doute, ajouta-t-il sur un autre ton, qu'est due la prolongation de l'absence de M""^ la marquise et, si j'en ai été surpris, c'est que je m'attendais à la retrouver ici... Je comprends maintenant ce qui s'est passé... Elle aura été obligée de demeurer à Paris à cause de ce vol, et je n'ai pu en être prévenu, car j'étais reparti en voyage.

— Quel malheur!... répéta Nanette, qui songeait par-dessus tout à ce vol important.

Elle ajouta :

— Quelle imprudence aussi d'emporter tous ces bijoux!... Guy fut frappé de cette exclamation.

— Vous ne saviez pas, demanda-t-il, que M'"^ la marquise les avait emportés?

— Non, monsieur le marquis, répondit la vieille bonne. J'ai été si surprise quand M"* la marquise m'a annoncé son départ, que je n'ai fait attention à rien.

Le marquis pensa :

« Geneviève s'est donc cachée pour prendre ses bijoux. »

Puis tout haut :

— C'est bien, fit-il. Ayez soin de ma fille et efforcez-vous de la distraire pour qu'elle ne s'alarme pas inutilement.

Nanette demanda :

— Faut-il conduire mademoiselle à la messe?

— Oui, répondit le marquis, faites comme d'habitude, que l'on attelle le coupé et accompagnez Diane.

La vieille bonne se retira profondément troublée.

Maintenant, on n'allait pas tarder à avoir l'explication de ce qui se passait, car Nanette dut répondre aux questions anxieuses de Diane et elle lui apprit la cause de l'absence de sa mère ainsi que le marquis venait de lui expliquer.

Clorinde, Flor, M""* Dupuis, qui était à la fois gouvernante et préposée à la lingerie, Luc et tous les autres serviteurs du château surent bientôt que les bijoux de la marquise de Fleurance avaient été volés et que c'était à ce vol qu'était due la prolongation de son absence.

M. Dupuis conservait un air mystérieux et important.

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Diane frissonna épouvantée. [P. 191-

Le mar,rais lui avait parlé de circonstances graves, ,1 lui ava.l ordonné de veiller k ce que l'on ne fit aucun comnientaire. , Évidemment, il y avait autre chose que ce vol de b'joux-

Tandis nue les autres causaient à voix basse, .1 se tenait piôl a accourTr au premier appel de son maître, plus stimulé par la curiosité que par l'empressement à son service.

24"^ uv. - l'enfant du Divûnci:.

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