‹ L'enfant du divorceChapitre 18 sur 88 · LA LETTRE COMMENCÉE · texte numérisé non relu

LA LETTRE COMMENCÉE

E marquis de Fleurance, demeuré seul, avait ouvert la porte du petit boudoir.

Il traversa cette pièce.

Il vint dans la chambre de Geneviève.

Les fenêtres étaient fermées, les stores abaissés; la chambre n'était éclairée que par la faible lueur filtrant à travers les lames minces des persiennes.

Guy s'avança.

Il ne voulait pas ouvrir les fenêtres pour qu'on ne sût pas qu'il était dans la chambre de sa femme.

Il se contenta de tirer les rideaux, qui glissèrent sur leurs tringles de cuivre et qui, dans leur écartement, laissèrent passer un peu plus de lumière.

Que venait-il faire?

Espérait-il trouver un indice de la trahison dont il croyait Geneviève coupable?

Cherchait-il une preuve, une accusation nouvelle?

Il s'approcha d'un bahut ancien qui était dans l'angle le plus enfoncé de la chambre, chargé de bibelots précieux, de souvenirs et dominé par un portrait du duc de Glamondans dans un cadre finement ouvragé.

Le meuble était fermé à clef.

Le marquis prit un trousseau dans sa poche et il en essaya successivement toutes les clefs, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé une qui s'adaptât à la serrure qui était fort simple.

La porte incrustée de cuivres, d'ivoire, de nacre et de bois colorés composant une marquetterie admirable, s'ouvrit.

Il y avait encore des écrins sur une étagère.

Sur le maroquin était frappées les couronnes ducale et marchionale, surmontant les armes de Glamondans et de Fleurance.

Ces écrins contenaient les bijoux que le marquis avait donnés luimême à Geneviève.

Ils y étaient tous.

Les autres seuls étaient absents.

C'étaient ceux qui lui appartenaient avant son mariage, ceux qui venaient de sa mère, ceux qu'elle avait reçus de son père, qu'elle avait pris pour les engager,

Guy crut voir une intention dans ce choix.

Geneviève n'avait voulu se servir, pensait-il, que de ces bijoux qui avaient un caractère plus personnel pour ce qu'elle voulait en faire.

Il avait la rage au cœur et le cerveau embrasé.

Ce fut avec colère qu'il referma la porte du bahut.

Dans l'angle opposé, de l'autre côté du lit qui se dressait sous son dôme majestueux au milieu de la chambre, il y avait un petit secrétaire, un meuble d'art et de grand prix, datant du dix-septième siècle.

La clef était sur l'abattant.

Le marquis se dirigea vers ce meuble et il s'arrêta un instant au moment de l'ouvrir, comme s'il se sentait pris d'un scrupule subit, comme s'il allait commettre une action qui répugnait à son caractère.

Il l'ouvrit cependant.

A l'intérieur il y avait de nombreux petits tiroirs délicatement ouvragés et garnis d'ornements en bronze florentin.

C'est là que Geneviève enfermait sa correspondance.

Il y avait quelques lettres du duc et de la duchesse de Glamondans, celles d'Hubert, celles de quelques parents et de quelques amies.

Guy reconnut aussi ses lettres, rangées dans un tiroir à part, où se trouvait dans un petit cadre de vieil argent une miniature de Diane.

Au milieu étaient deux petites portes, formant une sorte de tabernacle, ouvrant par une clef minuscule.

Sur les deux mignonnes étagères de bois de rose que contenait cot endroit, étaient des papiers soigneusement rangés et un petit carnet relié en maroquin sur lequel des noms et des adresses étaient notés.

Le marquis feuilleta ces papiers.

Il était nerveux, agité.

Puis il les replaça comme il les avait trouvés.

Au bas de l'intérieur du secrétaire était pratiquée une étagère profonde, de toute la largeur du meuble, soutenue par deux petites consoles de bronze doré.

Sur cette étagère il y avait un sous-main de satin noir, avec un 'piquet de boutons de roses et de marguerites brodé à la soie dans un angle.

Les initiales de la mère de Diane formaient avec les fleurs un entrelacement gracieux.

Machinalement Guy attira à lui ce sous-main.

Il l'ouvrit.

Sous une feuille rose de papier-buvard, il vit dépasser l'angle d'un<; feuille de papier à lettres.

Un éblouissement s'empara de lui et pendant un instant l'empêcha de voir.

Le malheureux, souffrant plus cruellement encore, porta la main à ses yeux, comme pour dissiper le brouillard qui l'enveloppait.

Il sentait à ses tempes le sang battre en pulsations violentes, pendant qu'un bourdonnement sinistre tintait à ses oreilles et l'assourdissait. '

Enfin il se remit.

Ses doigts crispés tenaient la feuille de papier.

Ses regards se dirigèrent sur elle.

Il lut, comme en une vision atroce :

Mon cher baron,

V affection dont vous rnavez déjà donné tant de preuves depuis j)lus de douze ans

C'était la lettre à peine commencée que Geneviève, affolée par les menaces terribles de M. Lebon, avait eu un moment la pensée d'écrire au barbn Loriol pour lui demander s'il pourrait lui procurer ces trente mille francs qu'il lui fallait pour sauver l'honneur de son frère.

Avec les préventions que le marquis avait déjà dans l'esprit, les soupçons affreux qu'il avait conçus se confirmèrent à l'instant.

La trahison de sa femme lui apparut comme une certitude, comme une écrasante vérité révélée par cette lettre.

La preuve qu'il cherchait, il la tenait,

— Ah! misérable!... gronda-t-il avec fureur, les mâchoires contractées. — Infâme !...

Et les insinuations de Marion lui revinrent à l'esprit.

— Imbécile que j'étais!... Gomme ils devaient rire de moi tous les deux!...

Moi qui avais une telle confiance en elle!...

Quel aveuglement

Ah! Marion avait bien raison... Elle était clairvoyante. — Les maris sont si bêtes! fit Guy avec un ricanement sinistre.

Puis son front se plissa encore.

Il venait d'apercevoir le portrait de Geneviève accroché au mur dans un cadre de peluche bleue aux coins de cuivre doré.

La marquise était représentée par le peintre avec sa fille, dont

l'adorable tête brune inclinée vers elle était appuyée sur sa poitrine. L'enfant la regardait en souriant et Ion aurait dit qu'un baiser allait s'envoler de ses lèvres roses j)our aller à sa mère qui la contemplait avec amour.

— Hypocrite! fit le marquis hors de lui. Voilà sous quel prétexte sacrilège elle cachait sa trahison!... Sa fille!... Elle voulait paraître ladorer pour que je la croie entièrement absorbée par son amour maternel qui n'était qu'une comédie infâme servant à cacher sa passion criminelle!... Elle ne voulait pas venir à Paris sous le prétexte de rester ici auprès de sa fille!... Et moi, naïvement je le croyais, tant était grande ma confiance en elle ! . . . Idiot ! . . .

Les regards de Guy de Fleurance prirent alors une expression elTrayante.

— Ta fille, hurla-t-il d'une voix creuse, tu ne la verras plus!... Ta fille, je te l'enlèverai à jamais, mère indigne!

Puis, il pensa au baron Loriol, à cet homme qu'il croyait être son rival et le complice de l'épouse coupable.

Il brandit le poing crispé dans un geste de menace terrible et il cria :

— Toi, je te tuerai!

Ce violent accès d'exaspération et de fureur brisa à l'instant les forces du marquis.

Son bras, en quelque sorte inerte, retomba lourdement le long de son corps.

Sa stature si droite, si alerte, s'affaissa.

Une langueur douloureuse éteignit le feu irrité de ses regards.

Une prostration morale envahit son esprit.

Guy souffrait horriblement.

Il se traîna lentement hors de la chambre de Geneviève et i'e\ int dans la sienne où il se laissa tomber dans un fauteuil.

Alors, exténué par la violence môme qu'il l'avait animé jusque-là, le malheureux sentit une douleur horrible gonfler son cœur.

Sa poitrine fut secouée par un sanglot, un seul, impétueux, épouvantable, que ses forces épuisées furent impuissantes à contenir, et qui éclata malgré lui.

A ses yeux montèrent des larmes brûlantes, larmes de douleur, de jalousie, de regrets et de rage qui inondèrent ses paupières et coulèrent lentement sans qu'il songeât seulement à les essuyer.

Il pleura ainsi longtemps en silence, l'esprit perdu, comme aux prises avec une catastrophe épouvantable.

190 L'EÏVFÂNT DU DIVORCE

Puis il entendit le sable de la terrasse crier sous les roues d'une voiture et rappelé à lui par ce bruit, il se ranima, secouant sa torpeur douloureuse, séchant ses yeux rougis et essayant de calmer sa poitrine haletante.

C'était Diane qui revenait de la messe.

La pauvre enfant avait prié de tout son cœur pour sa mère, criant son affliction en une plainte désolée qui s'élevait vers le ciel avec son âme pleine de tristesse, et il lui semblait que sa voix n'était pas entendue et qu'aucune consolation ne répondait à sa douleur.

A peine revenue au château, elle demanda à Flor et à Glorinde qu'elle rencontra :

— Mon père... où est-il?

Le valet de chambre répondit :

— M. le marquis est dans sa chambre.

Nanette, pendant le trajet du château à Souvigny, avait appris à Diane ce qu'elle savait maintenant, pensant lui expliquer ainsi l'absence de sa mère et ranimer sa confiance.

La fillette avait hâte de revoir son père pour l'entendre lui répéter ces choses.

Elle monta.

Guy entendit venir sa fille ou plutôt il pressentit son arrivée, car les épais tapis de l'escalier et des corridors étouffaient le bruit léger de ses pas.

Il jeta un coup d'œil sur la glace de sa cheminée pour voir si les traces de sa douleur n'étaient pas trop visibles.

La porte s'ouvrit.

Diane courut, les bras tendus, se jetant au cou de son père.

Elle l'embrassa.

Le marquis lui rendit ses baisers.

Mais l'enfant sentit les lèvres de son père brûlantes.

Elle s'écarta pour le regarder et elle vit ses yeux rougis par les pleurs.

— Père... fit-elle tout émue. — Qu'as-tu?... Tu as pleuré pendant que je n'étais pas là?...

Guy de Fleurance n'avait pas la force de répondre.

Il aurait voulu pouvoir nier, afin de n'être pas obligé de faire connaître à sa fille la cause de sa douleur et de sa colère.

Il ne le put.

Diane, devant son hésitation, insista.

— Oui, tu as pleuré, dit-elle, je le vois bien!... tiens, tu as encore un sanglot.

— Ce n'est rien, fit le marquis.

— Tu souffres ?

— Non, ma chérie.

— Tu as de la peine, dis-le-moi!... Oh: oui, je le vois bien, tu as un gros chagrin, une grande douleur !... Dis à ta petite Diane ce que tu as afin qu'elle te console, fit l'adorable enfant qui, assise sur les genoux de son père, prenait sa tète entre ses petites mains et couvrait ses joues et ses yeux de caresses comme pour y effacer la trace de ses larmes.

Elle reprit, tout bas, hésitante :

— C'est à cause de petite mère que tu as pleuré, n'est-ce pas? Un aveu s'échappa inconsciemment des lèvres de Guy.

— Oui!... fit-il.

— Pourquoi?... puisqu'il ne lui est rien arrivé... puisqu'elle reviendra... Qu'est-ce que ça fait qu'on ait volé ses bijoux I... Tu lui en rachèteras d'autres...

Alors c'est qu'il y a auîre chose, fit Diane inquiète en n'entendant pas son père lui répondre. Tu ne m'as pas tout dit... Petite mère est malade... il lui est arrivé un malheur?... Dis, père, je t'en conjure!... Si tu savais comme je suis malheureuse de ne rien savoir... Dis-moi tout, je pleurerai avec toi au moins !

— Non, fit enfin le marquis, tu ne peux pas savoir... je ne peux pas te dire...

— Pourquoi, père?

— Tu es trop jeune... tu ne comprendrais pas...

— C'est donc bien affreux I

— Oui, ma chère enfant, affreux!... c'est affreux ! Diane frissonna épouvantée.

Des regards farouches brillaient sinistrement dans les yeux do son père.

— Oh ! père... père... fit-elle éperdue. J'ai peur !... Le marquis la serrait contre son cœur.

— Parle-moi ! supplia l'enfant. Dis-moi ce qu'il va!... ' — Non, ma chérie, je ne puis pas.

— Ma mère !... Oh ! ma mère est morte!...

— Non.

— Tu ne veux pas me le dire... Je le sens !

— Elle n'est pas morte, fit le marquis d'une voix lugubre, mais mieux vaudrait qu'elle le fût !.. .

— Oh ! père, ne dis pas cela ! implora Diane.

— Ma chère enfant ! fit Guy dans un transport frénétique.

— Ma pauvre petite mère !...

La fillette sanglotait.

— Tu ne la verras plus, prononça le marquis. Alors soudain l'enfant se releva. •

— Que dis -tu ?

Elle s'écarta de son père comme s'il venait de proférer un blasphème.

— La vérité, répondit le malheureux, la triste vérité !

— Non... Ce n'est pas possible !

— Hélas ! c'est bien vrai.

— Je ne verrai plus ma mère?...

— Jamais !

Le marquis prononça ce mot d'une voix implacable.

— Ah ! . . . ma mère ! . . . ma bonne petite mère ! . . . sanglota Diane dans une explosion de douleur épouvantable.

— Ma pauvre enfant !

Guy de Fleurance attira de nouveau sa fille à lui.

Il la pressa contre son cœur et il essuyait ses larmes en l'embrassant.

— Ne pleure pas comme ça, lui disait-il, tu vas te rendre malade. Mais l'enfant, sourde à sa voix, répétait :

— Ma mère ! . . . ma pauvre petite mère ! ... Je veux la voir ! ... Je veux savoir où elle est!... Oh! père, je t'en conjure... dis-moi ce qui lui est arrivé !... Ce n'est pas possible que je ne la voie plus... tu sais bien que je mourrai sans elle !... ma bonne mère !...

Le marquis était gêné.

Il ne savait que dire pour répondre à sa fille.

Alors il se leva.

Il tenait toujours Diane par la main.

— Essuie tes yeux, lui dit-il, ne pleure pas!... Il ne faut pas que l'on sache que j'ai pleuré... Tu vois, j'ai la force de contenir ma douleur... Il faut être forte aussi comme si tu étais grande...

— Ma petite mère !... Ne plus la voir !... gémit la fillette.

— Plus tard, tu sauras tout.

— Quand?...

— Lorsque tu pourras comprendre bien des choses... lorsque tu seras plus grande.

in

Devant la terrasse du château, la berline attendait... (P. 200.)

Il embrassa encore sa fille.

— Allons, sois raisonnable!... Calme-toi... ne sanglotte pas ainsi, cela te fait du mal.

Diane ne pouvait plus prononcer un mot. Sa gorge se contractait douloureusement.

Le marquis essuya lui-même le visage de l'enfant.

25« uv. — l'enfant du ditorce. 2o« liv.

Il continuait à lui parler, répétant les mômes choses de manières différentes, adoucissant sa voix pour calmer sa douleur.

Il prit un linge dans le cabinet de toilette, l'imbiba d'eau fraîche et il bassina les paupières rougies de la fillette qui, pour obéir à son père, réprimait ses sanglots et retenait ses larmes.

La journée fut bien triste et bien douloureuse pour la pauvre enfant dont le cœur était brisé par la sentence implacable que son père avait prononcée.

Au déjeuner, elle ne put rien manger.

Dans l'après-midi qu'elle passa avec Nanette, à qui le marquis donna l'ordre de ne pas la quitter, elle n'osa pas dire ce qu'elle savait.

Elle ne pensait qu'à sa mère qu'elle ne devait plus revoir et que son petit cœur désolé appelait de toutes ses forces.

Elle se répétait :

— Ma petite mère est morte!... C'est le bon Dieu qui l'a prise... Pourquoi me l'avoir enlevée?...

Elle pleurait quand son père ne la voyait pas.

Elle s'isolait chaque fois qu'elle le pouvait dans les allées avoisinant le château pour cacher sa douleur.

— Ne plus voir ma mère!... se disait encore la fillette désolée. — Jamais ! . . . Non, ce n'est pas possible ! . . .

Vous me la rendrez, n'est-ce pas, mon Dieu?... Vous êtes si bon el je vous aime tant que vous ne pouvez pas me faire cette peine!...

Ma mère... ma mère chérie, pourquoi ne m'as-tu pas emmenée avec toi?

Je ne t'aurais pas quittée un seul instant!...

Reviens, petite mère ! . . .

Mon Dieu, dites-moi qu'elle n'est pas morte!... Dites-moi que je la verrai encore, car vous savez que je mourrai sans elle!...

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