‹ L'enfant du divorceChapitre 20 sur 88 · AVERSION ET ATTRACTION · texte numérisé non relu

AVERSION ET ATTRACTION

•::>* I UY respirait plus à l'aise maintenant.

l^T ^^ gêne pénible qu'il avait éprouvée à la pensée de l'explication qui, à un moment donné, serait devenue inévitable, se trouvait rompue.

C'était fait.

Diane ne le questionnerait plus.

Il pouvait songer à autre chose, revivre en quelque sorte, car ce n'était plus une vie qu'il menait depuis deux jours.

Il avait laissé Diane aux soins de Nanette et de Collette qui voulaient partager avec elle le plaisir de la servir, de la consoler et de la distraire.

Il s'était rendu à son cabinet de toilette, suivi par Bénévent qui allait remplir son office auprès de lui.

Sa pensée se reportait immédiatement vers Marion.

Comment la voir maintenant?

Par quel moyen lui faire savoir qu'il était revenu à Paris?

Une idée lui vint : faire à M. Gradignan une commande de vins de Bordeaux.

Marion ne pourrait manquer d'en être instruite.

Alors elle trouverait bien un moyen pour le voir quand elle saurait qu'il était à Paris.

Aussitôt après avoir changé de toilette et donné ses ordres pour le diner, le marquis écrivit.

Il dit à M. Gradignan que, satisfait du vin qu'il avait reçu l'année précédente à son château, il désirait en avoir à Paris oii il venait passer quelque temps, et il le priait de lui envoyer cent bouteilles de Clos d'Estournel 1874 et cinquante de château Yquem 1878.

Le soir, après diner, laissant Diane avec Nanette qui allait la coucher dans la chambre qu'on lui avait préparée, il sortit.

Il avait besoin de prendre 1 air, de marcher, de s'agiter, de se distraire.

La pluie n'avait pas cesser de tomber.

Et tout près d'elle, sous ses yeux, il serra la main de sa maîtresse... (P. 2lo.)

Guy fut obligé d'aller au cercle qui tfait à peu près vide, car presque tous ses amis étaient partis.

/ Il s'y ennuya et vint s'attabler dans un café.

Il demanda le Bôttin, chercha la liste des maisons d'éducation pour noter les adresses de celles dont il avait entendu parler et il passa ainsi plus d'une heure.

27^ Liv. — l'enfant nu mvoRCK. 27» uv

Enfin, il rentra chez lui.

Le lendemain matin il sortit de bonne heure, résolu à mener rondement les choses, pour en finir avec cette situation qui l'irritait et qui l'énervait.

C'est à Auteuil, au couvent des dames de l'Assomption, qu'il se fit conduire par le coupé de remise qu'il prenait habituellement chez son loueur.

Dans cette maison étaient élevées les filles de plusieurs amis.

Le marquis eut un long entretien avec la supérieure de la communauté et, bien que l'on fût à l'approche des grandes vacances, il demanda que Diane fût reçue dès maintenant comme pensionnaire.

Une dizaine d'élèves, dont les parents habitaient l'étranger, y demeuraient pendant les vacances.

La fille du marquis de Fleurance n'y serait donc pas seule.

En outre, cette période pendant laquelle le règlement n'est pas celui du reste de l'année, permettrait à l'enfant de mieux s'habituer à son nouveau genre de vie.

Le changement l'impressionnerait beaucoup moins.

Les élèves qui restent au couvent pendant les vacances ne sont pas astreintes à un travail prolongé.

Les récréations et les promenades sont nombreuses.

On les emmène deux fois par semaine dans la superbe propriété que la communauté des Dames de l'Assomption possède aux environs de Marly.

Les religieuses leur font faire en outre un voyage au mois d'août.

Elles vont en pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray, visitent une partie de la Bretagne et viennent ensuite passer quinze jours au bord de la mer, sur la petite plage de Saint-Quay, en face des roches pittoresques qui entourent l'île d'Harbour et qui limitent la rade de Portrieux.

Ce voyage, d'une durée de trois semaines environ, distrairait énormément Diane qui n'avait jamais quitté les Migettes que pour aller quelquefois avec sa mère à Tours ou à Blois pour le plus loin.

Le marquis de Fleurance était enchanté.

Il partit en emportant les papiers qu'on lui remit et la liste du trousseau qu'il aurait à fournir à sa fille et la supérieure lui promit de venir le surlendemain chez lui pour voir Diane qui serait conduite au couvent quelques jours après.

Diane sortit avec Nanette et avec Collette, pour aller dans divers magasins faire les achats et les commandes nécessaires à son trousseau.

Le marquis n'aimait pas à s'occuper de ces choses-là.

Il était préoccupé maintenant par la pensée de ce qui pouvait s'être passé depuis trois jours dans l'instruction de l'aiïaire du vol de bijoux.

Il se demandait si Geneviève avait eu la force de s'obstiner dans son silence, si le juge n'était pas parvenu à faire fléchir sa résolution ou à déjouer ses efforts pour lui faire avouer son secret.

N'était-on pas parvenu, à force de recherches, sinon à connaître, du moins à soupçonner la vérité.

Guy éprouvait un anxieux besoin de savoir.

Pendant que Diane était sortie avec Nanette et Collette, il se rendit au Palais de Justice.

M. Cordurier le reçut immédiatement.

Le marquis avait trouvé un prétexte pour justifier sa visite.

Il demanda quand il pourrait rentrer en possession des bijoux volés.

Le juge lui répondit qu'on pouvait les lui remettre sur-le-champ s'il ie désirait, mais qu'il était néanmoins préférable de les laisser jusqu'à ce que la femme arrêtée se fût décidée à se faire connaître et à avouer son vol.

Geneviève n'avait donc pas parlé.

Sa résolution était irrévocable.

Elle ne se ferait pas connaître.

Le magistrat instructeur dit en effet :

— Je ne suis encore arrivé à aucun résultat avec cette femme. Elle s'obstine dans son silence, sans doute pour cacher un nom qu'elle ne veut pas compromettre ou que les tribunaux de quelque département doivent bien connaître.

Mais, ajouta-t-il, l'enquête que j'ai ordonnée se poursuit et j'arriverai bien à savoir qui elle est. Sa photographie a été envoyée dans toutes les prisons de femmes et aux divers parquets de province. Si on la connaît, je ne tarderai pas à en être informé.

Il ajouta :

— Le régime de la mise au secret qu'elle subit arrivera bien, du reste, à lui délier la langue.

Guy repartit.

Sa prévention était telle, son irritation si grande, son aveuglement si complet, qu'il ne sentait même pas tout ce qu'il y avait de terrible et d'épouvantable dans ce que le juge venait de lui dire.

Il ne comprenait pas ce que le secret a de torturant pour la malheureuse qui est ainsi séparée du reste de l'humanité, comme si elle était enfermée vivante dans un tombeau.

212 L'ENFAxNT DU DIVORCE

Il ne voyait rien de tout cela.

Il ne percevait qu'une chose : Geneviève n'avait pas parlé.

C'était un soulagement pour lui ; c'était la délivrance des appréhensions qu'il avait conçues.

C'était une promesse pour l'avenir.

Elle ne parlerait pas.

Il ne se demandait pas, tellement elle était loin de sa pensée, ce qui se passait dans l'esprit de cette infortunée ni à quelle détermination si énergiquement prise elle obéissait en se taisant, en consentant à demeurer dans cette prison, lorsqu'elle n'avait qu'un mot à dire pour être libre.

Il s'était dit que Geneviève, coupable envers lui, avait été terrifiée en voyant sa honte découverte.

Depuis il n'y avait plus songé.

Il ne voyait en elle que la femme adultère, que l'épouse qui avait trahi ses devoirs et il se félicitait que sa faute ne fût pas rendue publique par ses aveux.

Tout le reste lui était indifférent.

En revenant chez lui, le marquis de Fleurance retrouva sa fille qui venait également de rentrer.

Le temps était beau ce jour-là.

Guy voulut l'emmener au bois, pour la faire promener, pour la distraire, pour l'empêcher de songer à sa mère, car il voyait bien que l'enfant était toujours en proie à ses pénibles préoccupations.

Le loueur avait envoyé une Victoria.

La promenade était splendide à travers l'avenue des Champs-Elysées pleine de promeneurs et parcourue par de nombreuses voitures.

Diane était impressionnée par tout ce mouvement qui l'environnait.

Son père, l'esprit plus libre, causait avec elle.

Il y mettait une gaieté assez naturelle.

Au bois on se promena autour des lacs d'abord, on suivit les grandes allées ombreuses qui bordent les pelouses où jouent de nombreux enfants; enfin on arriva dans l'allée des acacias où les équipages, malgré la saison, étaient fort nombreux, car il reste toujours assez de monde à Paris malgré l'émigration estivale.

Diane semblait un peu moins triste.

Elle se distrayait à ce spectacle si gai, si mouvementé et tout nouveau pour elle.

Guy ne cessait pas un seul instant de lui parler.

Tout à coup, les regards distraits du marquis furent attirés par le salut que lui adressa une dame qui se promenait sur le trottoir de l'al'ée de Longchamp.

Marion !

Guy la vit et la reconnut en même temps, •

Emballé par la passion ravivée à l'instant en lui, il ne pensa plus qu'il avait sa fille auprès de lui.

Il donna l'ordre au cocher d'arrêter

Diane avait vu cette femme qui avait salué son père et qui souriait en l'attendant.

Marion s'était approchée au bord de la chaussée, devant la rangée de chaises et de fauteuils en fer qui bordaient le trottoir en cet endroit.

— Quelle est cette dame? demanda la fille de Geneviève. Embarrassé, le marquis répondit :

— C'est une dame que je connais... une amie.

Il descendit de la voiture, laissant Diane à qui il dit :

— Attends-moi un instant.

Et tout près d'elle, sous ses yeux, il serra la main de sa maîtresse qui lui dit :

— J'ai compris que vous étiez de retour.

Elle n'osait le tutoyer, car l'enfant aurait pu entendre, bien qu'elle parlât à voix basse.

— Vous avez vu la commande que j'ai envoyée ? dit Guy.

— Oui...

Et des yeux Marion disait :

— J'ai bien compris ce que cela voulait dire. Puis elle demanda :

— C'est votre fille?

- C'est elle, répondit le marquis.

— - Elle est gentille... Vous allez la garder à Paris avec vous? • - Non, je vais la mettre en pension.

— Bien.

Marion s'approcha de la voiture, rangée le long du trottoir, oii la fillette la regardait avec un étonnement mêlé d'une aversion instinctive. Elle lui dit :

— Voulez-vous m'embrasser?

Diane s'était reculée légèrement.

Elle regarda son père et elle mit sa petite main dans celle que lui tendait cette femme qu'elle n'aimait pas sans la connaître.

Elle se sentit attirée par elle et elle la laissa l'embrasser sur la joue sans répondre à sa caresse.

Le marquis dit :

— Elle n'est à Paris que depuis deux jours.

— Oui, elle est encore saisie... et un peu timide, fit Marion, Elle revint ensuite^ son amant et tout bas :

— Mon mari va repartir lundi prochain et il m'emmène à Bordeaux. Cette nouvelle contraria Guy.

— Oh!... vous partez !

— Je reviendrai à la fm du mois.

— Seule?

— Avec ma belle-sœur et mon beau-frère, des Bordelais comme mon mari, qui viennent passer quelques jours à Paris.

— Et lui?

— Il restera à Léognon jusqu'à la fin des vendanges.

— Alors, quand vous verrai-je ?

— Dès que je serai de retour, je m'arrangerai pour être libre... Les Bordelais ne seront pas bien gênants.

Elle ajouta plus bas encore :

— Mais avant de partir, il faut que je vous voie... J'ai un tas de choses à vous dire.

Je sais pourquoi mon mari est revenu... Je vous dirai tout cela. Il y a des choses qu'il faut expliquer. Vous verrez ! . . .

Puis, Marion, gênée par les regards de Diane qui ne se détournaient pas d'elle, dit :

— Je vous laisse... votre fillette s'impatiente. — Au revoir! — Je vous écrirai un mot pour vous donner un rendez- vous.

Et ses yeux envoyaient à son amant les baisers que ses lèvres ne pouvaient lui donner.

— Au revoir!... fit Guy.

Il ajouta :

— A bientôt, n'est-ce pas?

Le plus tôt possible.

Marion revint à Diane et lui tapotant amicalement la joue :

— Au revoir, ma petite amie, lui dit-elle.

La fillette la salua d'un geste de tête, tandis que ses lèvres seules, muettes, s'agitaient comme pour lui répondre.

Guy remonta dans sa voiture qui reprit aussitôt la file des équipages. Il s'attendait à une question de sa fille. Mais Diane ne l'interrogea pas.

Le lendemain, le jeudi, la su])éricure des Dames de l'Assomption vint faire au boulevard Malesherbes la visite annoncée.

L'impression que la religieuse produisit sur Diane fut immédiatement favorable.

En religion sœur Béatrice, celle que les Dames de l'Assomption appelaient leur « mère », était issue d'une des plus grandes familles.

Elle était fille unique du marquis de Curciat et elle avait pris le voile à la mort de ses parents, pour échapper à la tutelle de son oncle qui voulait lui faire épouser un cousin dont le blason avait besoin d'être redoré par sa fortune.

Toute sa personne avait conservé, malgré l'habit monastique, le grand air de sa race et la distinction la plus parfaite.

Son visage était empreint d'autant de bonté que de noblesse.

Diane se laissa attirer par la religieuse qui la prit auprès d'elle pour l'embrasser.

L'enfant, privée des baisers de sa mère, avait des besoins de tendresse et d'affection, et il lui semblait qu'elle devait les trouver chez cette femme qui, par son caractère religieux, allait avoir auprès d'elle une mission maternelle.

Le marquis était enchanté.

Sœur Béatrice avait su du premier coup prendre possession du cœur de l'enfant qui allait lui être confiée.

Elle était gaie, très enjouée.

Elle parlait avec une bonté ineffable.

Diane se sentait gagnée par elle.

Oui, — elle le disait, — elle irait volontiers dans cette maison, puisque telle était sa destinée désormais.

Elle préférait cette existence à celle de cette demeure somptueuse oii son cœur était réduit à un isolement qui renouvelait sans cesse sa tristesse.

Elle répondait à la religieuse et elle lui souriait.

C'étaient les premiers sourires qui, depuis bien des jours, avaient illuminé son visa2:e d'aniie.

Lorsque la sœur Béatrice lui demanda :

— Alors, quand voulez-vous venir chez nous, ma chère enfant ?

Elle répondit :

— Dès que mon père le voudra, ma sœur.

Et il fut convenu que le marquis la conduirait à Auteuil le samedi, après demain.

Puis l'on causa encore longtemps.

La supérieure répéta à Diane tout ce qu'elle avait dit deux jours auparavant à son père.

Elle lui parla des promenades que l'on allait faire, des jeux auxquels elle se livrerait, des amies qu'elle aurait au couvent, des jours de congé que l'on passe à la campagne de Marly, du voyage en Bretagne et des bains de mer à Saint-Quay, après le pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray.

Diane n'avait jamais vu la mer.

Ce serait un spectacle superbe pour elle et une distraction bien agréable.

L'adorable fillette aurait voulu quitter la maison tout de suite, et partir avec la sœur Béatrice.

Elle sentait que là-bas sa tristesse serait adoucie.

Il lui semblait qu'elle serait plus près de sa mère, comme si elle avait compris, par l'instinct plus que par l'intelligence, qu'elle était bannie de la maison de son père.

Elle entrevoyait une mystérieuse promesse et elle percevait en elle une voix divine qui lui soufflait l'espoir en lui disant :

— Oui, tu la verras encore !

Au moment où la supérieure des Dames de l'Assomption partit, on apporta une dépêche.

Elle était datée de Charenton.

Le marquis lut :

Viens à quatre heures près station des bateaux, quai de la Marne, Charenton.

C'était signé : Marion.

Guy ressentit une joie semblable à celle qu'éprouve l'amoureux novice auquel l'amante longtemps convoitée promet enfin ses premières faveurs.

Il consulta sa montre.

— Bientôt trois heures ! fit-il.

Il partit, oubliant même d'embrasser sa fille qui vint sur son passage en l'entendant sortir.

Il ne pensait plus qu'à Marion que dans quelques instants il allait revoir librement.

Il avait besoin de se retremper dans sa tendresse capiteuse nour se distraire de tous les ennuis qui l'assaillaient.

La voiture était en bas, devant sa porte.

1/RNFANT DU DIVORCE

Le marquis montra la feuille de papier qu'il avait prise dans le petit secrétaire de Geneviève. — Parbleu! cest clair, dit Marion après avoir lu. (P. 220.)

Le manjiiis de Fleiirancc donna l'indication au cocher et il se laissa emporter au trot rapide du cheval, traversant Paris presque sans s'en apercevoir, tellement il était absorbé par ses pensées.

La course avait été rapide.

On arriva à la station de départ des bateaux-omnibus un peu avant l'heure fixée par la dépêche.

Marion n'était pas encore arrivée.

28» Liv. — l'enfant du divorce. 2^9 uv.

CÏÏAPIÏRE XXI

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